À travers la gauche en Amérique latine: Vénézuela, un pays assiégé

Première partie

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Les couloirs de l’aéroport de Maiquetia à Caracas sont ornés de posters. Celui-ci dit “Sagesse”, un des slogans de Hugo Chavez qui est toujours bien présent dans le coeur et l’esprit du peuple vénézuélien. Photo par Alexandra Panaguli

La jeep bondée où nous nous trouvons à côté de deux mineurs cubains et un brésilien et une petite Amérindienne fait des pointes de 130 km/h sur la route de terre, bien droite, mais remplie d’ornières creusées par des grosses pluies inhabituelles en cette saison hivernale. Inévitablement nous cassons un ressort, mais, ayant apparemment l’habitude, le chauffeur la répare assez rapidement et les quelques autres jeeps passent en ne s’arrêtant que brièvement. J’en profite pour regarder la réserve naturelle d’Iwokrama qui nous entoure, “une des quatre dernières forêts tropicales vierges au monde”, les autres étant le Congo, la Nouvelle-Guinée, et l’Amazone.

Malgré la grande vitesse il nous faut dix heures au départ de la capitale guyanaise de Georgetown pour arriver au petit bac de l’Essequibo, 350 kilomètres plus loin. Ce n’est pas une simple rivière mais la ligne de démarcation d’un important contentieux entre la Guyane ex-britannique et le Venezuela ex-espagnol. En 1835 un botaniste allemand, Robert Hermann Schomburgk, avait été commissionné par la reine Victoria pour faire œuvre de … géographe et tracer la frontière avec le Vénézuela. Si l’Anglaise l’a fait chevalier pour le récompenser, les Vénézuéliens, eux, réclament toujours le territoire à l’ouest de la rivière Essequibo, soit plus de la moitié de la Guyane.

En fait, il y a trois points intéressants à ce sujet. Cette dispute territoriale date de plusieurs siècles, et le Vénézuela n’a fait qu’en hériter de l’empire espagnol après son indépendance en 1830, tandis que l’Angleterre l’avait elle-même héritée de l’empire néerlandais en acquérant ces territoires en dispute en 1814 – tout comme l’Angleterre a légué ses conflits territoriaux à l’Inde/Pakistan, Chypre grecque/turque, Palestine arabe/juive, Nigeria, selon sa devise: “Diviser pour régner”.

Deuxièmement, pour une fois et à l’opposé, par exemple, des Malvines où Angleterre et Etats-Unis se serrent toujours les coudes, ces derniers avaient pris le parti du Vénézuela. Selon l’historien George C. Herring, “En n’insistant pas, les Britanniques ont tacitement reconnu la Doctrine Monroe des Etats-Unis et l’hégémonie de ceux-ci dans l’hémisphère”, permettant ainsi “l’expansion de l’interventionnisme étatsunien dans les Amériques” [From Colony to Superpower: U.S. Foreign Relations Since 1776, (2008) pp. 307–308].

Le Kukenan – un parmi la centaine de tepuys de la majestueuse Gran Sabana, territoire autonome des Indiens Pémon, ces montagnes à sommet plat célébrées par le bien connu romancier cubain Alejo Carpentier qui a vécu 14 ans au Vénézuela. Photo par Alexandra Panaguli

Un autre historien anglais, Robert Arthur Humphreys, a qualifié cette crise de “L’un des épisodes les plus importants de l’histoire des relations anglo-étatsuniennes en général et des rivalités anglo-étatsuniennes en Amérique latine en particulier” [“Anglo-American Rivalries and the Venezuela Crisis of 1895”, Presidential Address to the Royal Historical Society 10 December 1966, Transactions of the Royal Historical Society, 17: pp131-164].

Finalement c’est loin d’être une question théorique, outre de nombreuses mines d’or – dont l’Aurora avec des réserves de 3,5 millions d’onces d’or (100 tonnes) – Exxon Mobil a découvert, en mai 2015, une très grosse nappe de pétrole dans l’océan au large de cette zone en litige… (En fait, la ligne extrême de revendication britannique est encore plus à l’ouest sur le territoire vénézuélien et comprend le territoire le plus riche en minéraux, notamment le bassin Yuruari basin, avec, entre autres, la mine d’or d’El Callao, qui a démarré en 1871 et était alors une des plus riches au monde).

Pourquoi en ce moment-là? Exxon Mobil est en conflit avec le Vénézuela depuis que Chavez a nationalisé en 2007 le pétrole du bassin de l’Orénoque avec plus 300 milliards de barrils brut lourd, exigeant que les investissements étrangers comprennent au moins 51% d’actions de l’Etat vénézuélien. Quand la Guyane a élu en 2015 comme président le brigadier David Ranger, ex-commandant de la Force de défense de la Guyane et ancien instructeur au US Army War College, Exxon a sauté sur l’occasion. Il prêtait serment le 16 mai, allait en visite non-officielle à Washington le 19, et dès le lendemain, Exxon annonçait officiellement sa grande découverte (alors que le premier forage avait eu lieu le 20 mars). La compagnie étatsunienne avait attendu la venue d’un homme fort et inféodé aux Etats-Unis dans le pays désigné comme le plus pauvre de la Caraïbe après Haïti. En effet, le traité de Genève de 1966 entre le Vénézuela, la Guyane britannique et la Grande-Bretagne, stipule que “Aucune des deux parties n’agirait sur le territoire contesté jusqu’à ce qu’il y ait une résolution définitive de la frontière, acceptable pour toutes les parties”, ce qui n’est toujours pas le cas. Le 25 mai le président vénézuélien Nicolas Maduro signait un décret revendiquant la plus grande partie de la zone économique exclusive de la Guyane.

En janvier de la même année, 2015, le vice-président étatsunien, Joe Biden, avait présidé la première Caribbean Energy Security Initiative pour aider les pays de la Caraïbe à “créer des conditions pour attirer des investissements privés”, ajoutant: “que ce soit l’Ukraine ou la Caraïbe, aucun pays ne devrait être capable d’utiliser ses ressources naturelles comme un instrument de contrainte contre un autre pays”, sans mentionner nommément le Vénézuela. L’année suivante, le Sénat des Etats-Unis était plus explicite en recommandant d’allouer cinq millions de dollars pour “aider les pays d’Amérique latine et des Caraïbes à avoir une plus grande indépendance énergétique vis-à-vis du Vénézuela”, soit essayer d’isoler encore plus ce pays qui donne du pétrole très bon marché à plusieurs pays amis de la région (et souvent ennemis des Etats-Unis), notamment Cuba, Nicaragua et la République dominicaine.


Il nous faut deux taxis collectifs et quatre heures pour traverser les 330 km du bout le plus au nord du Brésil car il n’y a pas de lien routier entre la Guyane et le Vénézuela, ni de vol aérien. Dans le deuxième véhicule un ingénieur brésilio-vénézuelien allait quitter son poste dans une entreprise d’Etat hydro-électrique à Puerto Ordaz (à la tête du delta de l’Orénoque) pour aller travailler à Boa Vista (ville brésilienne la plus proche) et qui nous a débité pendant une heure un tas d’histoires calamiteuses sur le Vénézuela, craignant notamment la survenance d’un coup d’Etat.

Pénuries dues au sabotage des importateurs. Par contre la compagnie locale de Heinz se porte très bien. Menacée d’emprisonnement pour avoir tenté, elle aussi, de saboter la production, elle a fait marche arrière et a vendu 17 millions de graines aux fermiers dans l’espoir d’augmenter la production de tomates de 400 pourcent.

Par chance la frontière vénézuélo-brésilienne venait de ré-ouvrir la veille après une fermeture d’un mois autour des fêtes de Noël pour essayer de tempérer le marché noir de Vénézuéliens allant s’approvisionner au pays voisin. De fait, le poste-frontière était rempli de touristes brésiliens (les Européens ont depuis longtemps arrêté de visiter le Vénézuela, terrorisés par les nouvelles à dessein alarmantes). La toute proche bourgade de Santa Elena de Uairen est en effet la porte de la majestueuse Gran Sabana et de sa centaine de tepuys, ces montagnes à sommet plat célébrés par le bien connu romancier cubain Alejo Carpentier: “Chaque tepui nous présente une personnalité unique, faite d’arêtes, de coupes nettes, de profils droits ou brisés” [Los confines del hombre, p.107]. Une trentaine d’années auparavant ils avaient déjà inspiré Arthur Conan Doyle (le père de Sherlock Holmes) à peupler d’animaux préhistoriques et fantastiques le plateau du Roraima décrit dans son roman “The Lost World” en 1912.

Carpentier a vécu 14 ans au Vénézuela (1945-59), mais c’est déjà en Haïti (1943) qu’il a découvert le “real maravilloso” qu’il définit ainsi dans son roman de 1949 “El reino de este mundo” sur la révolution haïtienne: “Mais quelle est l’histoire de l’Amérique latine, sinon la chronique du réalisme magique?” Soit que, “L’histoire et la géographie de l’Amérique latine sont si extrêmes qu’elles semblent fictives ou même magiques pour les étrangers”. Pour lui, le “real maravilloso” n’était pas le produit de l’art mais “le pain quotidien” des Latino-Américains – notion que Gabriel Garcia Marquez a en fait étendue, notamment dans ses “Cien Años de Soledad”.

Victor attendait des passagers dans sa bagnole toute dilapidée qui nous a amenés jusqu’à Santa Elena pendant qu’il nous racontait sa vie. Il avait récemment dû interrompre ses études d’orthodentisterie à Caracas après la troisième tentative de vol. Dans l’une, comme il n’avait pas d’argent sur lui, l’assaillant lui a mis le pistolet furieusement au cou, mais l’arme s’était enrayée. Les policiers ne se sont pas émus, “Tu n’as pas de sang au visage, donc pas de problème!” Il fait maintenant le taxi dans son patelin natal et différentes combines pour survivre, tel que changer de l’argent au marché noir qui rapporte un dollar pour 2500 Bolivars comparé à un pour 710 et un pour dix aux deux taux officiels. Avec une inflation de plus de 100% il ne peut que gagner. Le dollar qu’il a payé 2500 Bolivars lui en rapportera bientôt 3000 et plus.

Comme tout le monde utilise le taux du marché noir, la chute du Bolivar rend les produits plus chers. “En un jour le carton de 36 œufs est passé de 2000 à 8000 Bolivars!”, s’est exclamé Jesus, le propriétaire de notre pension-restaurant à Santa Elena. Cela crée davantage d’inflation. Les producteurs ou importateurs préfèrent garder leurs produits pour les vendre plus tard quand ils vaudront plus. La demande s’accroit pour une offre en diminution. L’inflation augmente. En 2012 le gouvernement fait tourner la planche à billets. L’inflation remonte en flèche. Les gens se débarrassent de leurs Bolivars contre des dollars. Le taux du Bolivar descend. Cette perte de confiance en la monnaie nationale engendre une hyper-inflation. C’est une spirale infernale.

Cette pratique, plus que tout, tue l’économie. Il faut prendre des mesures impopulaires à court terme. Couper avec la finance internationale comme le premier ministre grec Tsipras aurait dû le faire. Hugo Chavez n’hésitait pas à le faire. Son successeur a d’abord été préoccupé par des élections, présidentielle en avril 2003 (où il a gagné), municipales en décembre de la même année. Puis, étant élu à une courte majorité, il a préféré perpétuer les dernières politiques de son mentor, sans les adapter aux nouvelles circonstances. Néanmoins ils ont introduit une série de mécanismes de change, l’un remplaçant l’autre sans rien arranger. En général quand la monnaie d’un pays dévalue, sa balance s’améliore, dans le cas du Vénézuela qui offre plusieurs taux de change officiels, cela revient à subventionner les entreprises privées pour leur permettre d’importer des produits, d’où d’énormes déboursements par l’Etat.

L’effet tout aussi nocif est que les compagnies jouent sur les taux, achetant au taux officiel des dollars qu’ils revendent sur le marché noir en faisant un énorme bénéfice. Et les marchandises qu’ils achètent (dans le seul but d’encaisser des dollars au très bas taux officiel) ne quittent pas le port mais sont revendues à l’étranger, d’où des pénuries dans tous les domaines. Les entreprises gagnent davantage d’argent en spéculant qu’en produisant, important ou vendant. Une situation vraiment malsaine – dont certains membres du gouvernement profitent – qui est à la base de la crise actuelle.


Nous continuons vers le nord en taxi collectif. La route est déserte. Elle traverse la Gran Sabana qui est administrée de façon autonome par les Indiens Pémon. Ce sont eux qui ont le mot à dire pour les nombreuses mines de la région. Nous passons deux autobus et cinq voitures en panne au bord de la route et un barrage de la garde nationale bolivarienne. Pedro, ex-comptable et maintenant chauffeur de taxi, s’arrête à une station-service isolée. En ville il y avait des files, six de front sur un demi-kilomètre, y compris les motos. Il n’y a pas de pénurie, mais les gens achètent l’essence à un cent le litre pour aller la revendre au Brésil voisin à 1,14, soit 114 fois plus cher. Cette subvention est une autre plaie colossale pour le budget de l’Etat. Faire le plein équivaut à moins d’une canette de soda. Le Vénézuela a le prix de l’essence au litre le plus bas au monde et de loin, 1 cent de dollar (0,01). Le suivant est l’Arabie Saoudite à 0,24. Les Etats-Unis à 0,69 (comme en Haïti, 0,71). Le plus bas européen est en Pologne à 1,20 et le plus élevé en Islande à 1,86. La moyenne mondiale étant à 1,03 [chiffres au 8 mai 2017].

Après la forêt dense et les virages de la Sierra, le chauffeur s’arrête dans la bourgade de El Dorado, pleine d’ornières, en pleine zone minière. “Je vais essayer de trouver du lait. Il n’y en a pas en ville”. Quand un opposant s’est plaint qu’il n’y avait pas de lait dans les supermarchés, les chavistas lui ont répondu: “il est dans le ventre des pauvres!” Le lait était en effet autrefois réservé aux riches. Tout comme le café du El Salvador part à l’exportation et il ne reste que de l’eau brunâtre pour les habitants. L’argent aspire tout.

Les supermarchés – souvent chinois – ont ainsi de longues rangées avec un seul produit, une marque de biscuits, une marque de Soda crackers, deux marques de sardines, une marque de pâtes, une marque de sauce tomate, pour une raison mystérieuse il y avait des rangée avec des centaines de Lea & Perrins Worcestershire Sauce et une autre avec encore plus de bouteilles de ketchup Heinz. Peut-être les dirigeants de celle-ci ont-ils eu peur de Maduro qui menaçait de les emprisonner fin 2015 quand des ouvriers ont dénoncé la compagnie de vouloir paralyser la chaine de production. L’année suivante le géant Kraft Heinz Venezuela a vendu 17 millions de graines aux fermiers dans l’espoir d’augmenter la production de tomates de 400 pourcent … A noter, par contre que l’alcool est partout présente, notamment la très populaire bière Polar. Quand il y a la volonté, il y a les moyens.

Il est temps de mentionner que, pour toutes les attaques anti-socialistes que reçoit le régime, les entreprises jusqu’aux petits commerces sont et ont toujours été aux mains de capitalistes, jusqu’au ministère de l’économie qui est dirigé par l’aile pro-business du Parti socialiste uni du Vénézuela (PSUV). Difficile de faire avancer des idéaux socialistes quand la structure reste fermement ancrée dans le capitalisme. Si le pouvoir politique est aux mains du parti socialiste, l’élite conservatrice a gardé le contrôle de l’économie.

Une des innovations très positives du chavismo est la création de conseils communaux (assemblées populaires, conseils de quartier, comités de terres urbaines, etc) pour répondre aux besoins négligés par les gouvernements précédents. Pour être plus précis, ce communautarisme est né en réaction à l’avènement des politiques néo-libérales dans les années 90 et a grandi avec Chavez, devenant le moteur du processus révolutionnaire bolivarien. Mais en dépit du nombre grandissant de coopératives et d’entreprises socialistes mixtes, l’économie est toujours essentiellement capitaliste et le système communautaire ne produit qu’une très petite partie du PNB.

De plus, ces associations communautaires sont parfois en conflit avec le gouvernement bolivarien. Ou entre elles. “Il ne suffit pas d’être un collectivo pour être révolutionnaire, tout comme un membre ou un leader du PSUV ne signifie pas qu’ils sont de solides défenseurs du mouvement collectif”. Dans la construction du socialisme, la dichotomie “l’Etat du dessus” versus “le peuple d’en bas” , doivent marcher ensemble car “L’État n’est pas par nature un pouvoir hostile étranger régnant sur le peuple. Son rapport avec le peuple dépend de quels intérêts il défend: ceux de l’élite propriétaire, comme dans la plupart des pays du monde et la plupart de l’histoire, ou ceux des masses ouvrières et des pauvres”.

Personne n’a jamais dit que c’était simple d’instaurer un véritable socialisme. Ce qui est certain est que l’opposition – la Mesa de la Unidad Democrática, MUD – a la vie bien plus facile car elle a un but très clair: le projet néo-libéral avec le ferme soutien des Etats-Unis. C’est pourquoi, depuis sa victoire électorale parlementaire de 2015, elle évite de parler de programme lequel serait très probablement fort anti-populaire avec la privatisation totale de l’économie et des accords douloureux avec le FMI, tout à fait à l’image de la Grèce agonisante. Sans parler qu’elle rassemble une volée de partis dont le seul dénominateur commun est l’opposition au chavismo.

Parlant d’élections, dans ce domaine également la révolution bolivarienne a laissé intact ce pilier de l’Etat bourgeois. Au point que le Carter Center de l’ancien président étatsunien qui a observé pendant 13 ans sur place le processus électoral, a déclaré qu’il était “le meilleur au monde”. Ce qui lui a valu de fameuses attaques de la part de la presse commerciale occidentale, bien que l’OEA, l’Union Européenne, des milliers d’observateurs nationaux et des centaines de moniteurs internationaux de l’Union des nations sud-américaines et d’autres groupes “aient pareillement reconfirmé à plusieurs reprises l’intégrité du système électoral vénézuelien”, tel que rapporté par Lauren Carasik, professeur de droit et directrice du Centre de droits humains internationaux à la faculté de droit de la Western New England University.

(À suivre)

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