Raoul Peck et le marxisme haïtien : que peut la pensée de James Baldwin ?

3ème partie

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Si le cinéma ne peut pas changer le monde, il peut néanmoins changer la vie d’un individu. Raoul Peck

L’idée de ce film (Le Jeune Karl Marx) est qu’après l’avoir vu, les gens iront prendre un livre, auront envie de continuer cette conversation, d’aller plus loin. Raoul Peck

 

Importance de James Baldwin: autour de « I am not your negro »

Ce film sur James Baldwin réalisé en 2016 reste l’une des plus grosses réussites du réalisateur. Il a été nommé aux oscars 2017 au titre de meilleur documentaire et en 2018 a remporté le César du meilleur film documentaire. Son originalité se trouve dans l’intérêt accordé aux meurtres de trois leaders afro-américains : Medgar Evers (1925-1963), Malcolm X (1925-1965) et Martin Luther King (1929-1968). Le documentaire sur la vie de James Baldwin résulte d’un texte inédit de Baldwin lui-même, Remember this house. Dans ce documentaire, Peck insiste sur les luttes pour les droits civiques aux États-Unis en mettant en valeur la portée des engagements de ces trois leaders. La question noire est au centre de ce film qui illustre abondamment les violences envers les afro-américains.  Le réalisateur qui a vécu aux États-Unis déclare avoir commencé à travailler sur ce film bien avant l’arrivée d’Obama à la présidence. En outre, le danger que représente à ses yeux la montée du populisme français, notamment avec le « Front national » avec Le Pen, développe les motivations du réalisateur. L’objectif était de remettre au grand jour les formes de racisme qui s’exercent dans le monde occidental.

Le documentaire reprend fidèlement ces manuscrits inédits sans faire appel à des experts. James Baldwin est traité comme Karl Marx, dans une démarche autonome axée sur une parole propre aux sujets en question. Cette philosophie est conforme à l’esprit de Baldwin qui n’était  membre d’aucune organisation politique. Ce film a permis de sortir Baldwin d’une certaine marginalité. D’où l’objectif qu’il explique : « Baldwin était un auteur oublié, certains même pillaient ses écrits. Il s’agissait de rendre sa place au véritable Baldwin et à sa réflexion tranchante, qui s’est très tôt débarrassée de la seule optique raciale, pour embrasser une vision plus large de la réalité économique, politique, philosophique, humaine. Baldwin possède la capacité systématique de partir d’un vécu personnel et de le transformer en évidence universelle inaltérable (30). »

Pourquoi lire Baldwin et le représenter à l’écran ? A cette question, le réalisateur évoque son confort avec les thématiques traitées par Baldwin et surtout ses effets sur l’historiographie. Baldwin écrit sur les questions raciales aux « Amériques noires », plus largement dans le monde occidental. Il était dans la lignée des travaux d’Aimé Césaire et de Léopold Sédar Senghor, les pionniers de la négritude. Peck précise que son corpus de lecture, en sortant de l’adolescence, était composé de Jacques Stephen Alexis, d’Aimé Césaire et de Richard Wright. Il trouvait en Baldwin un approfondissement des problématiques soulevées par ces penseurs afro-américains qui critiquaient les narrations occidentales largement eurocentrées. « Ils écrivaient sur un monde que je connaissais, dans lequel je n’étais pas réduit à une note de bas de page (31) », déclare-t-il dans le document officiel de présentation de ce film documentaire. Les écrits de ces penseurs touchent la réalité vécue par Peck lors de ses multiples déplacements, de l’Amérique à l’Europe en passant par l’Afrique.  L’intérêt de Peck pour Baldwin dépasse son origine pour s’intéresser à l’espace d’élaboration de ses œuvres. L’entourage contextuel axé sur les oppressions envers les Noirs trouve aux yeux de Peck une bonne raison de lire Baldwin.

Les films de Peck sont le résultat d’une combinaison entre la pensée de Marx et la Révolution haïtienne

La forme d’écriture de Baldwin attire aussi l’attention de Peck. Elle permet à l’idée traitée de nourrir la curiosité du lecteur. « Sa prose est précise comme un laser (32)  », déclare Peck qui ajoute que « chaque phrase est une grenade dégoupillée (33) ». Le style de l’écrivain Baldwin était conforme aux causes défendues, sans que son écriture soit violente. Peck décrit ainsi la pertinence des écrits de Baldwin : « Baldwin m’a donné une voix, des mots, une rhétorique. Tout ce je sentais d’intuition et d’expérience, Baldwin lui a donné un nom et une forme. J’avais ensuite toutes les larmes intérieures dont j’avais besoin (34)». Peck souligne la puissance imaginative de Baldwin qui a su exprimer avec des mots justes les souffrances des nègres. Ce style narratif résulte d’un refus d’une conception du passé teintée d’eurocentrisme et du rejet de l’Autre. Ainsi, Baldwin s’engage avec la littérature dans un démantèlement de tout l’édifice occidental qui a dominé les productions des siècles derniers.

L’historiographie qui présente l’Occident en dehors de l’esclavage : voilà l’ennemi principal de Baldwin. Ce dernier estime important de démystifier cette forme de narration en présentant la face coloniale de la modernité occidentale. Baldwin insiste sur les notions de « modernité/colonialité » comme nœud de compréhension de la formation de l’Europe. Peck s’appuie sur l’exclusion systématique de la Révolution haïtienne de 1804 dans l’historiographie officielle. Avec Baldwin, dit-il, nous pouvons « connecter la révolution haïtienne à l’histoire modernes des États-Unis (35) » marquée par l’esclavage et le racisme. Baldwin nous permet de déconstruire –pour reconstruire- le mythe de la liberté prôné par l’Occident. Peck qui a grandi dans cette Amérique est victime de ces contradictions réelles aux États-Unis mais aussi des violences de l’histoire officielle. Le mieux, assure-t-il, c’est d’attaquer les productions intellectuelles représentatives de ces événements historiques.

La Révolution haïtienne de 1804 joue un rôle primordial dans la pensée du réalisateur. Elle demeure le nœud épistémologique autour duquel ses films émergent. En plus de « l’ossature marxienne » de ses films, cette Révolution est la mise en vérification de ses productions. Les films de Peck sont le résultat d’une combinaison entre la pensée de Marx et la Révolution haïtienne, ce qui accouche d’un produit hybride et riche. Karl Marx, et plus tard James Baldwin, sont des figures de conceptualisation de l’idéal humaniste de la Révolution haïtienne. L’intention de Peck dans la rencontre singulière Marx/Baldwin est d’esquisser une pensée marxiste dénuée de toute trace colonialiste. Quelle pensée de Marx peut produire Baldwin, ancien militant trotskiste ? Baldwin peut-il nous permettre de combattre l’Empire colonial ? Ne faudrait-il pas décoloniser Baldwin afin qu’il réalise cette tâche ?

« Le jeune Karl Marx », film singulier 

On peut applaudir la réussite du premier film consacré à Marx,(36) « Le jeune Karl Marx », qui évite intelligemment le piège du biopic habituel de tendance américaine axé sur l’individu. Il opte pour la progression des idées et des échanges internationaux. Il est loin d’une fiction dans la mesure où il est ancré dans un réalisme. Il n’est pas un film sur le passé, comme le précise le réalisateur Peck, mais discute sur le présent. Le film n’est pas non plus un travail académique de type de recherche universitaire. La nature du film puise parmi ces différents genres qui seraient incompatibles avec la représentation de la pensée de Marx. Il faut une manière spécifique de saisir cet auteur afin de ne pas déformer la dialectique de sa pensée. Peck déclare dans un entretien : « En même temps, quand je fais un film sur Marx, je ne veux surtout pas faire un doctorat : il faut que cela reste du cinéma. Ni film didactique, ni outil de propagande (37). »

Le film brille par ses aspects techniques marqués par de superbes nouveautés tout en gardant le souci d’authenticité. « Je défie les historiens de trouver une erreur de fait dans notre film (38) », affirme Peck pour souligner l’exactitude de ce qui est raconté dans son film. Il se vante d’avoir brisé les canevas du cinéma américain en refusant le biopic habituel et le film militant. Malgré la finalité politique du film, il croit important de soigner l’aspect technique afin que le message à la jeunesse soit transmis. Comment faire un film biographique sans tomber dans une démarche très personnelle ? Il suffit de mettre au centre l’évolution des idées et d’inscrire son œuvre dans une démarche matérialiste. Ce que Fréderic Monferrand explique avec ces mots : « Le jeune Karl Marx doit dont être regardé comme un ‘biopic’ matérialiste, qui s’attache à exposer les conditions matérielles de production des doctrines qu’il transpose à l’écran (39). »Un doctorat sur Marx reste un travail de recherche tenant à expliquer de manière originale un moment de sa pensée. Il se trouve dans l’obligation d’analyser les points de vue déjà existant afin d’élargir leur horizon et d’y ajouter de nouveaux éléments. Un travail de doctorat ne peut pas se passer des interprétations desquelles vient la problématique principale. Ce type de travail de recherche a le mérite d’exposer de nouvelles facettes d’une pensée ou d’un auteur et d’en forger un sens. Il se définit comme une quête du sens sous une forme singulière de représentation écrite. Quant au cinéma, il se sert du mouvement des images pour rendre plus vivante sa représentation. Il peut se passer des grandes thèses afin de rester le plus proche possible de son objet. Il tend vers le divertissement et utilise un écran pour effectuer ses réalisations. Les projections cinématographiques épousent un langage simple et animé qui attirent davantage de publics. La prise de vue et le montage permettent de représenter à des fins précises le réel. Le choix du cinéma pour représenter Marx trouve son sens dans ces multiples potentialités.

L’interprétation marxienne d’Aron est décentrée et ouverte sur de nouvelles questions.

La première scène du film reflète sa richesse technique et idéologique. C’est la répression contre le ramassage des feuilles et des bois par des paysans. La prise de vue est bien cadrée en fonction de l’émotion éprouvée par les protagonistes. Les acteurs expriment dès le début leur charisme et leur capacité à incarner les personnages concernés. La sonorisation vous plonge dans l’Allemagne prussienne où l’autoritarisme atteint son paroxysme. Ce qui est au cœur de cet événement, c’est la question de la dépossession. Il était question de savoir pourquoi les paysans n’avaient pas le droit de vivre de la nature et surtout pourquoi il était « illégal » de toucher aux produits forestiers. Dans l’article de Marx paru dans La Gazette Rhénane en novembre 1842, « Débats sur la loi relative au vol de bois », Marx souligne l’importance de la question de propriété privée qui est la base du mode de production capitaliste. La dépossession des paysans reste un moment important dans l’accumulation primitive du capital. Le travailleur a perdu ses propres moyens de subsistance et il est devenu un sujet aliéné au service de l’Autre. La thématique de l’aliénation constitue la porte d’entrée du film. Néanmoins le réalisateur refuse de considérer le contexte des années 1932 qui marque la première publication des Manuscrits de 1844.

Ce film s’étale sur sept années importantes de la jeunesse de Marx : de la Thèse de doctorat (1841) à la publication du Manifeste du Parti communiste (1848). Il fait des œuvres du philosophe français Raymond Aron l’une des sources de son scénario. Aron serait le seul théoricien à être mobilisé pour cette représentation de Marx. Le réalisateur évite les biographes, les experts et des interprètes pour exprimer les propos de Marx. Pourquoi est-ce Aron qui a attiré l’attention de Peck et de son scénariste Pascal Bonitzer ? Il faut noter que Raymond Aron (1905-1983) est un philosophe marxien qui a étudié et enseigné Marx à la Sorbonne. Il est connu pour avoir critiqué le dogmatisme régnant dans le marxisme traditionnel. L’interprétation marxienne d’Aron est décentrée et ouverte sur de nouvelles questions. Le Marx de Aron est un penseur dénué de tout mythe et de tout savoir fini. Ce qui n’empêche pas qu’il jouit d’une réputation antimarxiste à cause sa conviction libérale et des critiques des intellectuels se réclamant de Marx.

Peck soulève une tension au niveau de son scénario qui devrait être en dehors de cette « course à l’interprétation ». Il lutte contre les grandes biographies et les théoriciens mais accorde une place importante à Raymond Aron et Daniel Bensaïd. Bensaïd a relu le scénario dont l’une des sources principales est Raymond Aron. On peut comprendre pourquoi le film débute avec la scène sur la dépossession étant donné que Bensaïd, le fondateur de la collection « Mille Marxismes » chez Syllepse, a écrit en 2007 Les Dépossédés. Le refus des marxismes trouve aussi son sens dans la figure d’Aron qui les considère comme « l’opium des intellectuels ». Le film de Peck soulève des débats sur les marxismes, ses rapports avec d’autres courants progressistes. Il peut aider à réfléchir sur les formes contemporaines des appropriations de Marx. Comment inclure par exemple les débats féministes dans la batterie conceptuelle marxiste ? Certains propos de Jenny constituent le point fort de ce mariage théorique.

A suivre

Notes

 

30 Peck Raoul, « Engagement cinématographique », Ibid.

31 “I am not your negro”, Sophie Dulac distribution et Velvet film, WordPress, Document officiel de présentation,  2017.

32 Ibid.

33 Ibid.

34 Ibid

35 Ibid

36 Il faut souligner l’existence d’une mini-série soviétique et une pièce de Howard Zinn. Hormis, ces deux tentatives, personne n’a fait de film sur Karl Marx.

37 « Raoul Peck : Déconstruire pour construire », revue Ballast, Ibid.

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39 Frédéric Monferrand, « Le jeune Karl Marx, un biopic matérialiste », le Monde Diplomatique, 26 septembre 2017, consulté le 14 avril 2019.

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