Durant tout le procès sur l’assassinat de Jovenel Moïse, je suis assis chaque jour dans la salle d’audience du Wilkie D. Ferguson Jr. U.S. Courthouse. Et, à mesure que les heures s’empilent comme des pièces à conviction, une impression diffuse se cristallise en certitude : ce procès ne raconte pas seulement un crime. Il en démonte la mécanique intime.
Premièrement, une distinction s’impose, nette, indispensable. Le tribunal fédéral américain ne juge pas l’assassinat dans sa totalité. Il en isole une tranche précise, celle qui relève du droit des États-Unis.
Autrement dit, il ne juge pas l’événement dans son intégralité, mais la portion du complot qui a transité par des circuits américains.
Dans cette logique, les chefs d’accusation deviennent lisibles :
a) Complot en vue de commettre un meurtre ou un enlèvement à l’étranger : il s’agit ici de l’intention, de la planification, de la projection d’un acte violent hors du territoire américain.
b) Fourniture de soutien matériel ayant entraîné la mort : financement, logistique, recrutement, armes, coordination. Tout ce qui transforme une idée en opération.
c) Utilisation de ressources américaines : entreprises basées en Floride, transferts financiers, communications. C’est ce fil juridique qui donne compétence au tribunal.

Par conséquent, ce procès n’est pas une substitution à la justice haïtienne. Il est une section transnationale du crime, disséquée avec précision. Et c’est précisément cette découpe qui révèle autre chose.
Deuxièmement, ce que le procès montre sans jamais l’énoncer frontalement. À première vue, tout est ordonné : accusés, juges, jurés, avocats. Une chorégraphie judiciaire parfaitement maîtrisée. Pourtant, dès que les témoignages s’enchaînent, cette apparente structure se fissure. Ce qui apparaît n’est pas une chaîne linéaire. C’est une toile. Des financiers croisent des intermédiaires. Des relais locaux se connectent à des circuits internationaux. Ce n’est ni une pyramide, ni une hiérarchie stable. C’est un système où les rôles se déplacent. Un appel active une relation. Une relation ouvre une possibilité. Une possibilité devient une action.
Pris isolément, chaque élément semble banal. Mais assemblés, ils dessinent une architecture. Non pas une conspiration rigide, mais une imbrication fluide, presque organique. Or, c’est précisément dans cette fluidité que surgit un point de rupture analytique.
Ce n’est plus seulement une affaire judiciaire. C’est un miroir.
Après l’assassinat, selon les éléments évoqués à l’audience, deux figures clés — John Joël Joseph et Mario Antonio Palacios — se retrouvent à chercher refuge dans une zone associée à Vitel’Homme Innocent. Arrêtons-nous ici, sans précipitation. Un espace décrit comme “hors contrôle” devient un espace de protection. Ce renversement n’est pas anecdotique. Il est structurel. Car un refuge ne se choisit jamais au hasard. Il se calcule. Il suppose un contrôle des accès, une capacité de dissimulation, une discipline interne, une gestion du silence, et une résistance à la pression extérieure.
Dès lors, la question pertinente n’est plus : Pourquoi là-bas ?
Mais plutôt : Qu’est-ce que ces acteurs savaient de cet espace pour le juger fiable ?
Troisièmement, ajoutons une pièce décisive au puzzle. Selon l’audition de André Vladimir Paraison dans les rapports de la DCPJ, dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021, il revenait d’une opération policière à Tabarre. Le même espace. La chronologie devient alors troublante : une opération policière est menée dans une zone sous influence informelle. Quelques heures plus tard, le président est assassiné. Ensuite, des suspects trouvent refuge dans cette même zone.
Ce n’est pas une accusation. C’est une tension logique. Car, en théorie, une opération efficace désorganise un territoire, et un territoire désorganisé devient risqué pour se cacher. Or ici, le territoire reste fonctionnel. Mieux encore, il devient refuge stratégique.
Donc, plusieurs hypothèses émergent : soit l’opération n’a produit aucun effet structurel réel, soit le contrôle affiché ne correspond pas au contrôle réel, ou soit, plus profondément, les circuits informels offrent une protection parfois supérieure aux circuits officiels
À ce stade, une question plus large s’impose : où se situe réellement le pouvoir ?
Le procès suggère que le pouvoir, en Haïti, n’est pas simplement détenu. Il circule. Il circule entre institutions officielles, réseaux informels, acteurs économiques, groupes armés, et intermédiaires. Et surtout, ces sphères ne sont pas hermétiques. Elles sont poreuses, traversées, négociées, parfois instrumentalisées.
Quatrièmement, une présence silencieuse hante la salle d’audience : celle de l’État haïtien. Non pas comme symbole. Mais comme capacité. Capacité à protéger, prévenir, coordonner, intervenir Or, si ces fonctions échouent au moment critique, alors une question brutale surgit : que reste-t-il de l’État lorsque sa fonction essentielle disparaît précisément au moment où elle est requise ?
Le tribunal, lui, peut établir des responsabilités individuelles : qui a financé, coordonné, exécuté. Mais il ne peut pas répondre à la question fondamentale : Dans quel type de système un tel crime devient-il possible ?
Car, à mesure que les témoignages s’accumulent, une idée s’impose avec une clarté presque inconfortable : Ce crime ne se situe pas en dehors du système. Il le traverse.
On commence avec une question simple : Qui a tué le président ?
Mais progressivement, cette question se transforme : Comment les acteurs ont-ils pu circuler avec une telle fluidité ? Pourquoi certains espaces protègent-ils mieux que les institutions ? Comment des barrières deviennent-elles des passages ? Pourquoi les connexions semblent-elles plus opérantes que les structures officielles ?
Et surtout : sommes-nous face à un dysfonctionnement ou à une autre logique de fonctionnement ?
En définitive, si un système permet simultanément la préparation d’un complot international, l’exécution d’un assassinat présidentiel, la circulation des acteurs, et leur capacité à trouver refuge sans qu’un centre clair n’en orchestre l’ensemble, alors le problème n’est peut-être plus seulement qui. Mais quelle architecture rend cela possible sans centre visible. Et c’est précisément là que le procès change de nature. Ce n’est plus seulement une affaire judiciaire. C’est un miroir. Et une fois que ce miroir est placé devant nous, il devient extrêmement difficile de détourner le regard.









