Dès le retour à Port-au-Prince, durant un Conseil des ministres réalisé à la sauvette au Palais national sous la présidence du Conseiller-Président Leslie Voltaire le jeudi 6 octobre 2025, deux importantes décisions ont été prises : mettre fin à l’existence du Comité de pilotage de la Conférence Nationale, ce qui a entrainé la suspension immédiate du processus de la réforme constitutionnelle, donc du référendum sur le texte final de la nouvelle Constitution et changer le mandat des membres du CEP.
Signalons que cette décision a été prise sans avertir l’institution électorale qui, jusqu’au vendredi 10 octobre suivant, restait en attente de la communication officielle de la présidence de la République.
En effet, après l’annonce de la suspension du processus de la réforme constitutionnelle et la modification du mandat du CEP et la non réaction de celui-ci, la presse et les observateurs politiques ont cherché à connaitre l’avis de ses membres. Pour toute réponse, il a été rapporté que : « Le CPT avait déjà abordé la possibilité de ce changement dans notre mandat avec les membres du CEP en septembre dernier. Mais, à date, nous n’avons pas encore été officiellement touchés de cette décision formelle visant à modifier notre mandat. La plupart des membres du CEP sont actuellement en mission dans certains départements. Nous allons nous rencontrer ce week-end pour discuter du timing et des conditions indispensables à l’organisation des élections dans le pays. Nous avons déjà commencé à travailler sur le décret électoral » Le Nouvelliste daté du 10 octobre 2025.
Le 14 octobre 2025, soit le lendemain de l’installation du nouveau bureau du Conseil Electoral Provisoire, le chef du gouvernement, Alix Didier Fils-Aimé, a rendu une nouvelle visite au CEP, histoire de rassurer les nouveaux dirigeants du soutien de l’Exécutif à l’institution. « Ce mardi 14 octobre, les membres du CEP ont eu une longue réunion avec le Premier ministre et celui-ci a pu réaffirmer le plein soutien de son gouvernement à l’organisation des prochaines élections en dépit du changement dans le mandat du CEP. »
Selon un communiqué du service de presse de la Primature titré : « en route vers l’organisation des élections », on apprend par ailleurs que : « Le Premier ministre, monsieur Alix Didier Fils-Aimé, a tenu ce mardi une nouvelle séance de travail avec les membres du Conseil Electoral Provisoire (CEP). Au cours de cette rencontre, le chef du gouvernement a salué la mise en place du nouveau bureau du CEP, marquant ainsi une étape importante sur la voie du renforcement des institutions démocratiques du pays. Le Premier ministre a réaffirmé le soutien ferme et inconditionnel du gouvernement à l’institution électorale nationale. Il a souligné la volonté de l’Exécutif d’accompagner le CEP dans toutes les démarches nécessaires à la bonne conduite du processus électoral, dans un esprit de transparence, d’inclusion et de crédibilité. Le chef du gouvernement a encouragé le CEP à doter le pays, dans les meilleurs délais, d’un décret électoral et d’un calendrier clair, afin de garantir le bon déroulement des prochaines élections et de renforcer la confiance du peuple haïtien dans le processus démocratique. »
En réalité, tout était du vent dans la mesure où ce communiqué portant un titre baigné d’optimisme laissant croire que les scrutins, même après l’abandon du référendum, étaient pour bientôt, n’était en vérité que du bluff de la part des autorités.
En lisant le texte du communiqué, l’on remarquera qu’il ne comporte aucune date précise ni même une proposition de date pour cette élection qui se fait attendre comme une arlésienne qui s’annonce mais qui n’apparait pas. Par ailleurs, le 14 et 15 octobre 2025, le Conseil de sécurité des Nations-Unies a reçu le Rapport qu’il avait commandé sur la situation en Haïti, notamment sur les activités du Conseil Électoral Provisoire et de son plan pour la réalisation des élections en cette année 2025.

Selon le Rapport de l’ONU qui a été rendu public : « Le 5 août, le Conseil Electoral Provisoire a soumis à l’Exécutif un plan opérationnel révisé et un budget de 136,5 millions de dollars pour la première phase des élections, évoquant les coûts liés à l’insécurité, aux investissements supplémentaires et aux arriérés de salaires accumulés. Malgré l’environnement difficile et l’incertitude entourant le calendrier électoral, le Conseil Electoral Provisoire a poursuivi ses préparatifs techniques. Grâce à l’assistance technique et logistique de l’ONU et à l’appui en matière de sécurité que lui ont fourni la Police nationale d’Haïti et les Forces armées d’Haïti, le Conseil a achevé l’évaluation des Centres de vote dans 9 des 10 départements le 21 juin écoulé. Dans le département de l’Ouest où la plupart des électeurs sont inscrits, l’insécurité a restreint l’accès à 5 des 20 communes. La liste du Conseil indique que le nombre de Centres de vote est actuellement de 1309 pour un nombre d’électeurs estimé à 6,2 millions, dont 51,6 % sont des femmes. À ce jour, environ 460 membres du personnel des bureaux départementaux et communaux ont suivi une formation sur les procédures électorales. »
Entretemps, les opposants au processus de la réforme constitutionnelle et aux élections qui se méfient tout de même de l’attitude alambiquée des autorités de la Transition qui tantôt disaient renoncer au référendum tantôt confirmaient leur volonté d’organiser des élections avaient une fois de plus rappelé au pouvoir que, dans ce contexte, la priorité n’est pas d’organiser des élections. Ils soulignaient que les conditions minimales pour un scrutin crédible et inclusif étaient loin d’être réunies.
Le mardi 21 octobre 2025, le quotidien Le National a rapporté un entretien qu’il a eu avec Charlot Murat, dirigeant d’une organisation dénommée l’Eveil du Grand Sud qui, dès le début, a toujours été contre le processus de la réforme constitutionnelle. Dans l’idée d’un grand mouvement d’unité nationale, ce dirigeant appelle :« Toutes les corporations professionnelles et syndicales, les organisations de paysans, de jeunes et de femmes, les associations religieuses, culturelles et intellectuelles, les universités, les artistes, la diaspora et les médias à s’unir autour d’un projet commun, incluant également les associations d’avocats, mouvements environnementaux et membres des sociétés traditionnelles et spirituelles, tels que Souvenance, Soukri, Badjo, Déréal, Breda, Gran Chimen, Anacaona ou Dahomey, etc. » Si cette organisation régionale salue la décision du CPT de surseoir au référendum et au projet d’une nouvelle Constitution en la jugeant de « sage décision », ses dirigeants, à travers Charlot Murat, disent tout le mal qu’ils pensent du CPT et expliquent qu’ils n’étaient pas les seuls à s’opposer aux élections.
« Le Conseil Présidentiel de Transition arrive pratiquement à sa fin et n’a malheureusement pas respecté sa mission. Il est donc improbable de penser qu’il pourra organiser des élections en si peu de temps. Sur le plan sécuritaire, la population vit dans une peur constante, empêchée de vaquer librement à ses occupations. Les déplacements sont risqués et dans plusieurs zones, il serait impensable d’installer des bureaux de vote sans risquer la vie des électeurs et des agents électoraux. Nous avons une famille haïtienne déchirée, dont la priorité aujourd’hui est la sécurité. Ce n’est pas l’Éveil du Grand Sud qui dit que les élections ne sont pas possibles, mais plutôt l’ensemble de la population qui partage cet avis » déclarait le responsable de l’Eveil du Grand Sud lors de cette interview.
Ce même mardi 21 octobre 2025, le représentant spécial en Haïti de l’OEA (Organisation des États Américains), Cristobal Dupouy, a rencontré le Conseiller Présidentiel Frinel Joseph, chargé des affaires électorales au sein de la présidence tournante. D’après ce qu’a rapporté une note de la présidence haïtienne datée du 21 octobre 2025, les échanges ont porté sur les préparatifs des prochaines élections avec pour objectif de renforcer la confiance et garantir un processus apaisé. Le mercredi 22 octobre 2025, on apprenait que les autorités de la Transition prévoyaient un total de 8, 5 milliards de gourdes pour les élections dont on ne connaissait pas les dates.
Cette somme prévue dans le décret de budget 2025-2026 est répartie de la manière suivante : 5, 4 milliards de gourdes pour les « activités électorales » proprement dites et 3 milliards de gourdes en guise de « support aux partis politiques. » En même temps, on apprend par une annonce du ministère de la Justice et de la Sécurité Publique (MJSP) que plus de 220 partis politiques ont régularisé leur situation administrative et sont donc prêts pour les élections. Le Ministère laissait entendre que la liste officielle de ces formations politiques allait être bientôt publiée.
Le 20 octobre 2025, pour la première fois depuis l’ouverture du processus électoral par le Conseil Présidentiel de Transition, une date était prévue afin de dévoiler le calendrier des élections générales dans le pays. C’est un membre du Conseil Présidentiel, en l’occurrence Frinel Joseph, responsable des questions électorales pour la présidence, qui l’avait annoncée. Selon lui, le 15 novembre 2025 au plus tard la date devrait être connue. Certes, Leslie Voltaire, au cours de son mandat de six mois à la Coordination du CPT, avait avancé une date pour le référendum, ce qui s’était révélé faux.
Mais là, il s’agit d’une date pour des élections générales après l’abandon de la réforme de la Constitution et du référendum. Ce Conseiller-Président, n’ayant certes pas de voix de vote, dans un entretien accordé au journal Le Nouvelliste le 20 octobre 2025, disait ceci : « Tout le monde le sait et au CPT nous sommes d’accord sur le fait que notre mandat prendra fin le 7 février 2026 comme le veut l’Accord du 3 avril. Le CEP ne pourra pas organiser les élections à temps pour permettre au pays d’avoir de nouveaux élus avant le 7 février. La date des élections sera fixée au plus tard le 15 novembre prochain. Tenant compte qu’on n’a pas eu une nouvelle Constitution, ces élections auront lieu sous l’égide de la Constitution de 1987. »
Ainsi donc, tout le monde restait accroché à cette date du 15 novembre pour voir ce qui allait arriver, puisque, depuis son installation à la tête du pays, le Conseil Présidentiel de Transition avait habitué la population au non-respect de ses engagements ni vis-à-vis de ses propres partenaires politiques ou des parties prenantes ni même auprès des citoyens. Les observateurs politiques quant eux étaient aussi curieux et impatients de voir arriver cette date fatidique devant enfin annoncer l’ouverture pour de bon du vrai processus électoral conduisant à la campagne et à l’élection de nouveaux élus après plus de sept années sans aucun scrutin en Haïti. Même si ces élections devaient être réalisées sous l’égide d’une administration politique d’un nouveau Pouvoir exécutif de Transition.
(À suivre)









