Home Perspectives La Tribune de Catherine Charlemagne D’un processus électoral à l’autre, la saga continue ! (50)

D’un processus électoral à l’autre, la saga continue ! (50)

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Uder Antoine, directeur général du CEP

Après maintes tentatives pour réduire au silence ou procéder à des changements au sein du Conseil électoral sans y être parvenu, le Premier ministre, Alix Didier Fils-Aimé, a fini par trouver la parade en transformant la direction exécutive en direction générale. Une décision qui change profondément la donne. Pour comprendre ce que certains en Haïti et même des observateurs politiques appellent le « Coup d’État provisoire » au sein de l’organisme électoral, une petite explication du texte s’impose. Et pour y arriver, un saut dans l’histoire immédiate du Conseil Électoral Provisoire est plus que nécessaire.

Depuis son origine, c’est-à-dire depuis sa création en 1987, en plus de ses 9 membres du Conseil d’administration composant l’exécutif de l’institution provisoire, appelée d’ailleurs à devenir « Permanente », le CEP a toujours fonctionné avec un Directeur exécutif nommé par le Président du CEP et ses collègues Conseillers. Certes, il y a eu plusieurs cas où certains Présidents de la République, légitimes ou provisoires, arrivent à imposer un Directeur général pour chapoter l’institution. Mais, dès que les échéances se sont terminées, les choses étaient rapidement revenues à la normale, si on ose le dire, avec un Directeur exécutif. D’ailleurs, le dernier Directeur exécutif qui a organisé en 2016 des élections générales est un certain… Uder Antoine sous l’autorité du Président du CEP de l’époque, Léopold Berlanger. Et pour cause.

Les deux successeurs de Uder Antoine, Max Délices et Jean-Philippe Augustin, n’ont jamais pu organiser le moindre scrutin dans la mesure où les CEP de la présidence de Jovenel Moïse et de Ariel Henry n’ont survécu que quelques mois. En réalité, il existe une différence de taille entre un Directeur général et un Directeur Exécutif. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’un Directeur exécutif est nommé par le Président du CEP. Et de fait, il n’a aucun rapport ni lien direct avec le Pouvoir central. Toutes ses actions relèvent de l’institution électorale et il n’a de compte à rendre qu’à ses supérieurs qui sont les Conseillers électoraux, notamment le Président du Collège électoral.

Il exécute la mission que lui confie le CEP et applique le plan de travail du CEP. Point ! Or, dans le cas d’un Directeur général, c’est une tout autre paire de manche. D’abord, il est nommé par le Pouvoir exécutif, en l’occurrence le chef de l’État, Président de la République, par un décret publié au journal officiel.

Par ce seul fait que celui-ci est le garant de la bonne marche des institutions de la République, le Directeur général se doit de lui rendre un rapport sur le fonctionnement de l’institution ou de l’organisme dont il a la charge en tant que tel. Dans le cas du CEP, si le Directeur général constate qu’il y a des dérives ou des dysfonctionnements, il est tenu, voire a l’obligation, d’en informer le chef de l’État et, à défaut, le Premier ministre dans la situation institutionnelle et politique actuelle du pays. Enfin, un Directeur général du CEP peut à tout moment s’opposer à un ordre ou une décision des Conseillers électoraux s’il estime que cette demande est contraire aux directives du Pouvoir exécutif.

Or, dans le cas du CEP de Jacques Desrossiers, à partir du moment où le chef du gouvernement décide de nommer un Directeur général, c’est une prise de fait du pouvoir qu’il a effectuée à travers Uder Antoine qu’il a arraché des mains du CEP en changeant son titre et son attribution et pour le propulser Directeur général alors même que celui-ci venait d’être nomme Directeur exécutif par les Conseillers électoraux. Bref, dans le projet de décret électoral formulé par le Pouvoir, les 9 membres du Conseil se voient relégués en arrière-plan sans aucun pouvoir sur celui qui conduit la politique de l’institution électorale selon la vision du Pouvoir exécutif. En réalité, Uder Antoine a été nommé pour appliquer la politique que lui dictera le Premier ministre et son gouvernement depuis le Palais national ou la Primature.

Ainsi, le mardi 26 mai 2026, dans les rues de la capitale, des bribes d’informations sur les modifications qui ont été apportées dans le projet de décret électoral par le Pouvoir circulent à profusion non seulement sur la confirmation que Uder Antoine passerait du statut de Directeur exécutif à celui de général mais aussi sur le nombre d’articles qui ont été remaniés ou carrément supprimés. Dans ce détricotage électoral, une incitation financière pousserait les partis politiques à se regrouper puisque le gouvernement proposait une baisse des frais allant jusqu’à 50% lors de leur inscription auprès du CEP s’ils arrivaient à se regrouper de manière significative. D’un regroupement de 10 à 25 partis politiques agréés, ils bénéficient d’une réduction de 25% des frais d’inscription tandis que ceux arrivant jusqu’à 49 partis peuvent avoir 50% des frais en baisse et avec un petit effort en plus, un regroupement représentant d’au moins 50 partis politiques agréés se voit gagner jusqu’à 75% de réduction sur ses frais d’inscription. On comprend que, devant une telle démarche, l’on est plus dans un marché à ciel ouvert, voire une auberge espagnole, que dans une démarche purement institutionnelle visant à rétablir la démocratie participative et un engagement citoyen.

Le seul petit handicap pour les acteurs politiques dans ce projet, l’article 131 qui n’est, en fait, pas vraiment un puisque, en Haïti, sur le plan politique, tout s’achète et tout se vend. Il est précisé que « Cette liste doit inclure les noms, prénoms, sexe et Numéro d’Identification Nationale Unique (NINU) des membres, et être transmise au Ministère de la Justice pour vérification via l’ONI, afin d’éviter doublons et irrégularités » art. 131. Comble de l’ironie, avant même l’officialisation du décret, les leaders des formations politiques s’émeuvent et montent au créneau pour dénoncer ce qu’ils appellent une « provocation du Premier ministre » tout en qualifiant le document encore officieux d’anticonstitutionnel en dénonçant une prise de contrôle du processus électoral par le Pouvoir.

Certains membres du Conseil électoral provisoire

L’ancien chef du gouvernement intérimaire éphémère et leader du parti EDE, Claude Joseph, s’offusque et accuse Alix Didier Fils-Aimé de ne montrer aucune volonté d’organiser des élections libres et démocratiques. Pour le dernier Premier ministre de Jovenel Moïse, ce document servirait surtout à tester les réactions des forces politiques et sociales du pays. Car, une telle décision risque d’affecter, selon lui, l’indépendance et la crédibilité des élections. Quant à l’ancien avocat du peuple, Me André Michel, également porte-parole du parti Secteur Démocratique et Populaire (SDP), il confiait dans la presse que le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé s’oriente vers la voie de la confrontation avec le CEP et les partis politiques. Comme Claude Joseph, André Michel juge la création du poste de Directeur général dans le nouveau projet décret électoral comme une tentative de contrôle de l’appareil administratif et technique de l’organisme électoral. Le 27 mai 2026, dans une note de presse, l’organisme électoral confirme que depuis le 24 avril 2026, date à laquelle un projet de décret électoral a été remis aux autorités gouvernementales, il n’y a eu aucun retour.

Et il déclarait ne pas reconnaitre une supposée nouvelle version de son décret qui circule dans la presse et sur les réseaux sociaux en plus comportant des modifications dont il n’aurait pas été informé. Il dit qu’il demeure en attente d’une décision officielle du gouvernement. Entretemps, le jeudi 28 mai 2026, le CEP et l’Université d’État d’Haïti (UEH) ouvraient leur première Conférence internationale de la Chaire électorale créée quelques mois plus tôt sur le thème « Réussir les élections en Haïti : attente et opportunité. » Durant trois jours, (28-30 mai 2026) se sont succédé à l’hôtel Karibe de Pétion-Ville des personnalités et des spécialistes de différentes disciplines pour apporter, selon des thématiques diverses et variées, leur vision sur les péripéties électorales haïtiennes ces quarante dernières années. Du Recteur de l’UEH, Dieuseul Prédélus, à madame Florence Mathieu, universitaire et membre du CEP, en passant par Patrick Saint-Hilaire, entre autres, tous ont donné le meilleur d’eux pour démontrer l’importance d’une compétition électorale dans une démocratie.

Outre ces intellectuels appelés à la rescousse, plusieurs autres personnalités publiques et privées, des directeurs généraux d’institutions, des experts locaux et internationaux dont Dong Nguyen Hou, un spécialiste taiwanais, sont intervenus et ont proposé des modèles et des pistes qu’ils qualifient d’indispensables à la tenue d’élections honnêtes, crédibles et capables d’éviter des crises postélectorales. Durant les travaux, plusieurs termes ont été traités tels que : Désinformation et crédibilité électorale ; Usage malveillant de l’intelligence artificielle (IA) ; Rôle des médias et des universitaires ; Technologies et processus électoraux, etc. A l’issue de cette Conférence, les dirigeants du Conseil électoral expliquaient dans une note de presse que : « La Chaire électorale, dont le Conseil électoral provisoire (CEP) assure la coprésidence, a lancé, le jeudi 28 mai 2026, sa première conférence internationale autour du thème : « Réussir les élections de 2026 en Haïti : attentes et opportunités. 

Pendant trois jours de cette semaine, des membres du CEP, des cadres de l’institution, des responsables de l’Université d’État d’Haïti (UEH), des partenaires nationaux et internationaux ainsi que des experts en matière électorale ont discuté des enjeux liés à la gouvernance démocratique et au renforcement du processus électoral. Cela a permis de mettre en évidence l’importance de garantir la confiance de toutes les parties prenantes, à travers le renforcement de la transparence, une forte mobilisation citoyenne et le respect des règles du jeu et des droits de tous, dans le processus électoral. » Ce jeudi 28 mai 2026, les médias ont été gavés de communiqués que certains estimaient totalement inutiles n’apportant aucune nouvelle information sur l’amélioration de la situation depuis le début du processus électoral en 2021. En effet, après  information de l’ouverture de ces trois jours de débats dans le cadre de son partenariat avec l’Université d’État d’Haïti, on apprenait un peu plus tard par un autre communiqué que les dirigeants de la Cellule de sécurité du CEP, sous l’autorité de Jacques Desrosiers, le Président du CEP, et en présence de celui qui était encore son Directeur exécutif, Uder Antoine, avant son transfuge au profit de la Primature, avaient eu une énième séance de travail sur la question électorale.

D’après le communiqué : « Cette rencontre s’inscrit dans le cadre des préparatifs liés à l’organisation des prochaines joutes électorales en Haïti. Les échanges qui ont eu lieu en présence d’autres membres de l’organisme électoral, portaient principalement sur la mise en place d’un dispositif de sécurité adapté au contexte actuel, afin de garantir le bon déroulement du processus électoral.» Enfin, dans la série en veux-tu en voilà des communiqués, le lendemain 29 mai 2026, on a appris que la direction du CEP s’est entretenue avec les dirigeants du ministère des Affaires Étrangères et des Cultes, (MAEC) et de ceux du ministère des Haïtiens Vivant à l’Étranger (MHAVE) et aussi avec l’équipe de l’Office National d’Identification (ONI) pour plancher sur le vote de la diaspora. Un vote, faut-il le rappeler, que les dirigeants politiques haïtiens promettent à chaque tentative d’organiser un scrutin en Haïti.

Ne pouvant jamais tenir parole à cause d’obstacles récurrents rencontrés dans l’organisation des élections en Haïti, il est tout à fait évident que cette promesse pour la diaspora apparait comme une alésienne que les haïtiens de la diaspora attendent depuis que le Président Jean-Bertrand Aristide, en 1991, a elevé cette diaspora au rang du 10e département géographique, aujourd’hui onzième, jusqu’à lui donner un Ministère qui, il faut le dire, ne lui sert  à rien, en tout cas pas à grand-chose sinon qu’à tourner en rond comme d’ailleurs tous les dirigeants du pays. A l’issue de cette rencontre entre le CEP et ces institutions publiques ce 29 mai 2026, le communiqué indiquait que : « Cette séance de travail s’inscrit dans le cadre des travaux préparatoires visant à initier le vote des Haïtiens vivant à l’étranger lors des prochaines compétitions électorales. Cette rencontre a permis aux participants d’aborder les mécanismes institutionnels à envisager ainsi que les infrastructures à mettre en place afin de faciliter l’exercice du droit de vote des compatriotes de la diaspora. Des questions liées aux dispositifs techniques et logistiques nécessaires à l’organisation des scrutins à l’étranger, notamment, à travers les représentations diplomatiques et consulaires haïtiennes, ont été également soulevées. » (À suivre)

C.C

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