La faim, Séraphin, enfin…

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« Les riches deviennent plus riches parce que tu es trop effrayé pour appeler le cochon par son nom. » Le gros cochon capitaliste ne fait que bouffer de l’argent.

S’il faut en croire les légendaires Antwàn Nangonmye et Grenn Pwonmennen, Séraphin est un être à nul autre pareil. Il est omnipotent, omniscient et omniprésent. Pour faire court, un loustic dirait que c’est un omni. Et pour les besoins de la présente tanzantance, appelons-le Omni Séraphin. Personne ne l’a jamais vu ni ouï sauf Antwàn et Grenn. Les deux assurent qu’il est tondu, ventru, bossu, moustachu, barbu, poilu, et en plus de tsa, il a l’air bourru. Son trait le plus caractéristique, c’est qu’il peut être trois personnes à la fois, et même davantage selon certaines langues malveillantes. Une affaire effrayique

Étant donné son omnipuissance, on s’attendrait à voir Séraphin sortir de temps à autre de son kachkachliben et tendre une main secourable à une humanité dont la presque totalité dépérit, n’en peut plus, en appelle à longueur d’année à sa triple omnitude sans jamais bénéficier de son attention. Selon les deux légendaires personnages de la mythologie haïtienne, Séraphin n’écouterait qu’une infinitésimale portion de la race humaine, celle qui a toujours reçu à pleines mains sans avoir jamais même demandé, et qui continue toujours de recevoir en abondance sans jamais demander. Non !  Séraphin, c’est injuste. Séraphin promène nonchalamment une toute puissance qui lui plaît souverainement et dans laquelle il se complaît. À moins de cent lieues à la ronde ça sent le narcissisme. Voilà une éternité que Séraphin voit le reflet de son infinie puissance dans le courant limpide des tourments de ce bas monde et qu’il le contemple depuis des millénaires, désespérant de ne jamais pouvoir en rattraper l’image. Ah ! Ovide, si tu savais, tu eusses préféré Séraphin à Narcisse. Assigné à résidence en Scythie mineure par Auguste, peut-être que tu eusses pu écrire une Suite à mes Métamorphoses. Parfois, Séraphin, je voudrais t’étrangler. Car depuis des éternités, tu n’as pas changé, tu t’ laisses aller, tu t’ laisses aller à contempler ta toute puissance. Les hommes, certains hommes, beaucoup d’hommes sont cruels, mais tu les regardes faire, tu les laisses faire parce que tu sais que leur mort est inévitable et qu’ils ne pourront jamais être des concurrents de ta toute puissance.  En passant, il y a aussi des femmes cruelles : Messaline, « La Putain impériale » qui poussa le richissime général romain Lucullus au suicide afin de se promener dans ses jardins, Mme Adolphe la ténébreuse et sanguinaire fiyèt au service du diabolique Duvalier ; Marie Tudor, « Marie la sanglante », la plus pieuse des catholiques qui fit massacrer des centaines de protestants durant son règne. J’en passe. Tu les laissas faire. Quousque tandem ?  Il y en a eu, Séraphin, des hommes affreux à qui tu as laissé le champ libre. La liste est longue : elle s’étendrait du cimetière de Port-au-Prince à Léogâne, l’équivalent des 6 000 esclaves crucifiés sur la Via Appia, entre Rome et Capoue, par Crassus, vainqueur de Spartacus. Parlons peu mais parlons bien : que n’avais-tu mis un frein sèk à la fureur du roi Léopold II de Belgique que Mark Twain a décrit comme « le roi avec 10 millions de morts sur la conscience » ?

Séraphin papa m ! Que fis-tu, que fais-tu, que feras-tu encore dans ta toute puissance ?   Tu laissas faire Hitler.  À son monstrueux palmarès on compte : six millions de Juifs, des millions de Soviétiques qui ont péri lors de leur résistance héroïque face aux hordes et Panzer allemands qui déferlaient sur Moscou et Stalingrad. Les autorités allemandes exterminèrent des dizaines de milliers de Tsiganes dans les camps de mise à mort d’Auschwitz, Belzec, Dachau, Treblinka. Ta toute puissance regarda d’un seul œil et ferma l’autre. Est-ce parce que le troisième Reich les considérait comme ‘‘racialement inférieurs’’ ? Di m, Séraphin ; pa di m, ban m, Séraphin.

Tu laissas faire aussi le monstrueux François Duvalier, libre de krazebrize, affamer, torturer, tuer, massacrer, génocider sous les applaudissements de l’Oncle. L’animal nous a même laissé un pitit tig qui épousa une léoparde, une Vivi dan griyen, une affreuse longidigitale qui ‘‘nettoya’’ les caisses de l’État. Non, Séraphin, c’en est trop ; je commence à me fâcher, je ne vous tutoie plus. Trêve de familiarité. Je suis mauvais, oui, m move. Selon Antwàn, chaque année, Séraphin, vous traînez vos ailes dans les hauteurs de Davos, à Genève, lors du Forum économique mondial. Forum connu pour réunir les gwo zouzoun politiques et économiques de la planète (les fat cat), ainsi que des intellectuels et des journalistes (dont certains Raminagrobis d’occasion) afin de débattre les problèmes les plus urgents de la planète (sic), y compris ceux concernant la santé et l’environnement (resic). Ou tande bèf

Omniscience sans conscience c’est bien pire que ruine de l’âme seule, c’est ruine de tout l’être, le corps et l’âme.

Depuis janvier de cette année, le compte à rebours est lancé pour atteindre les Objectifs de développement durable (ODD) d’ici 2030, mais « les progrès en matière de développement humain restent plus précaires que jamais – nous sommes loin d’être sur la bonne voie, sur tous les plans. Le Forum de Davos devrait donc être plus pertinent que jamais, mais en réalité, il risque d’être obsolète, dépassé et désuet. Il est temps d’accepter que le meilleur moyen de trouver des réponses à ces problèmes n’est peut-être pas un rassemblement de milliardaires dans une station de ski suisse haut de gamme », commente avec justesse Gayle E. Smith, Présidente et PDG de ONE CAMPAIGN, un mouvement mondial qui fait campagne pour mettre fin à l’extrême pauvreté et aux maladies évitables d’ici 2030.

Vous le savez, Séraphin pye fen, vous l’omniscient. Alors, fort d’une permission paraphrasante de l’ami humaniste François Rabelais, je vous accuse : Omniscience sans conscience c’est bien pire que ruine de l’âme seule, c’est ruine de tout l’être, le corps et l’âme. Le Forum économique mondial, le G8 sont des institutions impérialistes qui ne représentent que les intérêts des très grandes entreprises, des banques et des États les plus riches. Le pire c’est que sans avoir été élus, ils s’arrogent le droit de prendre des décisions majeures sur les orientations économiques du monde dont dépendent la santé et l’alimentation de la population mondiale. Ces gens ne se gênent pas, pantoute, pour parler québécois. Le pompon !

Alors, parlons donc un tout petit peu de santé. Dans votre immense omniscientude, vous savez bien, Séraphin, que de nos jours, 10% des enfants dans le monde ne reçoivent pas une première dose d’un vaccin contre la diphtérie, le tétanos et la coqueluche ; dose que leur système de santé habituel est supposé leur fournir. Ce sont 10,4 millions d’« enfants zéro dose » qui vivent dans les pays les plus pauvres du monde ; leurs familles vivent dans des communautés dont l’accès à toute intervention sanitaire est limité, voire inexistant. Alors, ti papa, quel est votre avis là-dessus ? Vous n’avez sûrement pas d’avis sur ce mal universel qu’est la pauvreté, extrême ou non, celle qui est responsable de maladies soit évitables, soit curables ; celle qui est à la source même de la faim. Nous ne parlons pas forcément du « petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain », ce petit bruit « terrible quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim ». Non, c’est pire que cela. Ce sont les grosses tripes qui mangent les petites tripes en Afrique subsaharienne, en Asie, en Amérique latine, dans les pays de la Caraïbe (sauf Cuba).

C’est cette souffrance cordée, cette violence klowòks au ventre de trois ou quatre gosses d’une même fratrie dans une favela du Brésil, un bidonville de Port-au-Prince, se tordant de faim et pleurant sans désemparer depuis deux jours parce que leur mère, responsable d’une famille monoparentale, n’a pas suffisamment vendu au marché pour leur apporter de quoi se nourrir. Ah ! La faim, qu’en savez-vous, Séraphin ? Vous qui habitez les hauteurs cosmiques d’une aveugle et sourde omnipuissance. Te m ba w. Laissez-moi vous en conter.

En 2018, 2 milliards de personnes ont souffert d’insécurité alimentaire, un euphémisme dans le monde des organisations humanitaires pour ne pas utiliser le mot faim, le mot grangou. De façon ironique, Séraphin, 60% des personnes qui ont faim sont des paysans et paysannes ; pourtant, les agricultures familiales assurent 80% de la production alimentaire mondiale. Ce n’est pas du jouet, se pa jwèt. Ils sont tout partout, une bande et un paquet, ceux et celles qui ont faim, qui ne mangent pas à leur faim : 514 millions en Asie, 256 millions en Afrique, 42.5 en Amérique latine et dans les Caraïbes. Du même coup disons que 151 millions d’enfants de moins de 5 ans souffrent d’un retard de croissance à cause de la faim.

Des enfants squelettiques attendent le bol que leur tendront les ONG internationales.

Vous n’avez sans doute pas besoin de savoir pourquoi a-t-on encore faim, Séraphin, mais je m’en viens vous le dire. Mentionnons d’abord le rôle néfaste du modèle agro-industriel de monocultures et d’exportation qui détruit les agricultures familiales. C’est le fait des multinationales, des agro-coupables : Novartis AG, Dow Chemical, Syngenta, Zeneca Group, Monsanto, par exemple. Ces multinationales ne travaillent ni pour l’avancement de la recherche fondamentale, ni au bonheur de l’humanité, comme elles le prétendent effrontément. Ce ne sont que de vulgaires compétiteurs dopés par la course au profit.  

Elles contrôlent à 60% le marché mondial des semences et sont responsables de la disparition de la biodiversité des espèces cultivées. Le danger est évident : ces multinationales sont tout simplement en train de prendre le contrôle de l’alimentation mondiale, en détruisant la biodiversité et en s’octroyant un monopole sur les semences à l’échelle de la planète. Or, les graines sont le premier maillon de notre alimentation. Où vons-nous, Séraphin ?

Mentionnons la spéculation, un facteur d’importance quand il s’agit de la faim entretenue, sur les marchés locaux, par l’instabilité et la volatilité des prix devenus inabordables au niveau du consommateur. Or, la spéculation sur les produits alimentaires s’aggrave, et quand s’y mêlent les phénomènes climatiques extrêmes, c’est assurément la catastrophe. Les scientistes prévoient que les dérèglements climatiques vont augmenter de 20% le nombre de personnes souffrant de la faim d’ici 2080. Alors, Séraphin, qu’en fera votre toute puissance ?

Comment oublier les guerres et les conflits armés qui entraînent d’énormes déplacements de population ? Lors de ces bouleversements, la production agricole est abandonnée, les terres sont confisquées, les entrepôts sont détruits, les puits sont contaminés, les réseaux de communication sont bloqués. Toue les éléments sont là pour que s’installe la faim.

Ce qui m’enrage, mon cher, c’est qu’on connaît les solutions pour en finir avec la faim dans le monde, mais vous restez là comme un Elifèt bra pandye, bouche cousue, vous ne dites kwik. Alors, « Que faire ? » D’abord, il faudrait commencer par organiser une meilleure gouvernance des politiques agricoles au niveau international. Il faudrait en parler à Jovenel tèt kokolo par exemple, ainsi qu’à à ces roitelets lokoko, dérisoires, insignifiants, mais méchants, mégalomanes fous au service de la Françafrique. Un dixième de leur argent suffirait à nourrir toute l’Afrique subsaharienne pendant toute une année, si ce n’est plus.

Il faudrait réglementer le secteur privé, les activités populicides des multinationales relayées par les bourgeoisies locales lokiki, les marchés agricoles kikoloko sujets à la spéculation ; autant d’instances toujours prêtes à étouffer les peuples, menm ti moun ki nan ze, dirait notre inoubliable Manno Charlemagne. C’est dire la nécessité de soutenir les marchés locaux et non la spéculation. Où êtes-vous Séraphin ? Que cuisinez-vous dans l’éternité de votre toute puissance ? Non, je ne parlerai plus au conditionnel. Je passe à l’indicatif présent, d’autant que je me sens en démon. Fort de cette démonnerie, je dis qu’il faut défendre une agriculture diversifiée, favoriser l’accès aux semences paysannes et à la biodiversité, d’où l’impératif de lutter contre les multinationales distributrices d’Organismes Génétiquement Modifiés (OGM), ces entreprises malfaisantes, fripouillardes, ces gredins, ces coquins, fripons, larrons, brigands et chenapans, malfaiteurs, détrousseurs, canailles, racailles et valetailles, ces annélides hématophages, bref cette engeance de tous poils qui n’en finissent pas de déshémoglobiniser le sang des populations pauvres. La faim et l’anémie sont comme deux sœurs jumelles, Séraphin, mais vous faites mine de ne rien comprendre à cette jumelléité monozygote, univitelline, uniovulaire, marasate, bref, de vrais jumeaux, bon sang !  

un peu à l’image de Trump, Macron, Jovenel, Bolsonaro et autres baratineurs, jacasseurs, bétiseurs, beaux parleurs, farceurs, ranceurs, bonimenteurs, bluffeurs du même acabit

Il faut soutenir l’agroécologie et l’agriculture familiale en favorisant l’autonomisation durable des communautés paysannes. Il faut lutter contre les accaparements de ressources naturelles par les ultranationales qui volent la terre et l’eau – avec la complicité de leurs valets locaux – polluent partout les ressources en eaux souterraines.  Or, l’« or bleu » est la clé essentielle de l’avenir du monde. Il ne devrait pas être à la merci des charognards de l’argent. Tande m, Séraphin, pye fenfen, si vous n’aidez pas le camp progressiste à renforcer les droits de la paysannerie en veillant à un partage équitable des richesses, en cintrant la basse des grandons (les fat cat) et des bourgeois (les fat pig, vieilles connaissances de Jacque Brel : ‘‘les bourgeois, c’est comme des cochons’’), si vous ne concourez pas au combat de classe des pi piti contre les gros paletots, les grosses têtes bêtes, à quoi vous sert donc votre omnipuissance et votre omniprésence ? 

Finalement, Séraphin, je vous ai découvert. Vous surfez sur du bluff, un peu à l’image de Trump, Macron, Jovenel, Bolsonaro et autres baratineurs, jacasseurs, bétiseurs, beaux parleurs, farceurs, ranceurs, bonimenteurs, bluffeurs du même acabit dont les baratineries ne sont même pas audibles voire qu’elles pourraient être de quelque secours à ceux qui vivotent dans la pauvreté, meurent de faim et de maladies.

Séraphin mon cher, à partir de désormais jusqu’à dorénavant, je vous laisse tomber, parce que finalement vous êtes un omnisalisseur dont l’omniprésent mutisme agace et révolte. Désormais, nous allons compter sur nos propres forces de femmes et d’hommes conséquents, vanyan, déterminés, progressistes, honnêtes, patriotes, dessaliniens, avec comme boussole cette glorieuse révolution souveraine, premier bouleversement tellurique anti-impérialiste réussie, victorieuse, qui a fait baver douze présidents américains depuis déjà 61 ans et rangé la faim dans les tiroirs de l’oubli. La faim, Séraphin, c’est elle qui tue. La faim, Séraphin, enfin ! 

Sources consultées :

Lucas Heitz. Semences: Le danger des multinationales qui contrôlent le marché mondial. Le Jardinier Curieux -7 novembre 2014. Comprendre et lutter contre la faim dans le monde. Terre solidaire. 2020. L’accès à l’eau dans le monde. MAXICOURS.com El hambre en el mundo actual y sus causas. Ayuda en acción. 05-09-2019.

11 décembre 2020

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