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Lors de sa 34e réunion ordinaire tenue à Trinité-et-Tobago en juillet 2013, les 15 États membres de la Communauté des Caraïbes (CARICOM) ont voté à l’unanimité le lancement d’un mouvement visant à exiger — selon les termes de son « Manifeste » de juin 2016 — « des réparations de la part du Royaume-Uni, de l’Europe et de toutes les nations esclavagistes (nous soulignons), pour leur rôle dans plus de 400 ans de génocide des populations autochtones, d’esclavage de type “biens meubles” imposé aux Africains et de colonialisme extractif violent ». Ce « Manifeste » cite même Capitalisme et Esclavage (Capitalism and Slavery), l’ouvrage de référence du Dr Eric Williams, ancien Premier ministre de Trinité-et-Tobago.
La CARICOM s’est également opposée au coup d’État de 2004 — soutenu par les États-Unis, le Canada et la France — contre le président haïtien élu Jean-Bertrand Aristide ; elle a, durant des années, prôné la transformation des Caraïbes en « zone de paix » et a salué et défendu les brigades médicales cubaines, qui ont apporté des soins de santé de premier ordre à de nombreuses nations de la région.

Mais aujourd’hui, alors que Washington lance une nouvelle offensive pour briser toute nation contestant l’hégémonie américaine dans l’hémisphère occidental, la CARICOM ne se contente pas de ne pas résister. Elle s’éloigne rapidement de ses positions anti-impérialistes naissantes, adopte les directives de Washington pour ses politiques intérieures et joue de plus en plus le rôle de servante de l’empire américain.
La CARICOM supplantée et absorbée par le « Bouclier des Amériques »
Le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth (qui se qualifie lui-même de « secrétaire à la Guerre »), a récemment déclaré aux journalistes : « Partout où vous faites du trafic de drogue ou menacez le peuple américain ou nos partenaires, vous devenez une cible, tout comme l’EI ou Al-Qaïda. » (Ces propos peuvent sembler contradictoires, dans la mesure où Washington a contribué, l’année dernière, à installer un ancien lieutenant d’Al-Qaïda et de l’EI à la présidence en Syrie.)
Menaçant de recourir à la violence face à toute menace perçue contre les intérêts américains dans son « arrière-cour », la déclaration de Hegseth est intervenue trois jours après que le Commandement Sud des États-Unis (SouthCom) a annoncé le remplacement de l’opération Southern Spear par la « Force opérationnelle interarmées pour l’hémisphère occidental » (JTF-WHEM). L’opération Southern Spear (qui a entraîné la destruction d’au moins 67 petites embarcations et la mort d’environ 221 personnes dans les Caraïbes et le Pacifique oriental) s’appuyait sur la Stratégie de sécurité nationale de Trump. Celle-ci stipule que le gouvernement américain souhaite « un hémisphère dont les gouvernements coopèrent avec nous contre les narco-terroristes, les cartels et autres organisations criminelles transnationales ; nous voulons un hémisphère exempt d’incursions étrangères hostiles ou de mainmise étrangère sur des actifs clés, et qui soutient les chaînes d’approvisionnement critiques ; enfin, nous voulons garantir notre accès continu à des sites stratégiques clés ».
La menace fabriquée de « narco-terrorisme » a servi de justification aux attaques impérialistes contre des nations souveraines d’Amérique latine et des Caraïbes, principalement le Venezuela et Cuba. L’expression « incursions étrangères hostiles ou mainmise étrangère sur des actifs clés » fait référence aux investissements de la Chine et, dans une moindre mesure, de la Russie, dans l’hémisphère occidental. Les « sites stratégiques clés » désignent les pays dont les gouvernements ont rejoint, en mai 2026, la coalition « Bouclier des Amériques » (Shield of the Americas) concoctée par Washington, ainsi que ceux que le SOUTHCOM a ciblés comme contribuant, d’une manière ou d’une autre, au « terrorisme » dans la région.
Outre les États-Unis, la coalition « Bouclier des Amériques » comprend l’Argentine, la Bolivie, le Costa Rica, la République dominicaine, l’Équateur, le Salvador, le Honduras, le Panama, le Paraguay, le Chili, la Colombie, le Guatemala et le Pérou. On ne s’étonne pas de ce mélange de gouvernements latino-américains néolibéraux et fascistes, dont beaucoup sont arrivés au pouvoir grâce à des manœuvres électorales orchestrées par les États-Unis. Toutefois, la coalition inclut également un tiers des États membres de la CARICOM : les Bahamas, le Belize, le Guyana, la Jamaïque ainsi que Trinité-et-Tobago.
Le « Bouclier des Amériques » sert de façade politique aux objectifs impérialistes américains dans l’hémisphère occidental.
L’offensive américaine gagne la terre ferme
Maria Abi-Habib, journaliste au New York Times, a interprété l’annonce par le SOUTHCOM de la création de la JTF-WHEM comme le passage « de frappes navales depuis les eaux internationales à des interventions sur les territoires souverains de la région ». Cette interprétation a été contestée par Camila Lourdes Galarza, de Drop Site News, qui a souligné qu’il ne s’agissait pas là de « la première incursion de Southern Spear dans les opérations terrestres. En mars, le Pentagone a bombardé une ferme laitière tandis que des troupes équatoriennes soumettaient les ouvriers agricoles à la simulation de noyade (waterboarding). L’Équateur a servi de terrain d’essai pour la “doctrine Monroe”, et le silence médiatique a gravement compromis toute analyse de la région. »
En effet, Galarza aurait également pu évoquer Haïti, où la nouvelle société d’Erik Prince issue de Blackwater, baptisée Vectus Global, a mené une guerre meurtrière à l’aide de drones kamikazes, massacrant à maintes reprises des civils. Il est clairement ressorti d’auditions récentes au Congrès américain que Vectus Global est un « partenaire majeur » des opérations « Southern Spear » du Pentagone en Haïti.
Selon des rapports récents, les mercenaires de Vectus Global, aux côtés de la Police nationale d’Haïti (PNH) — formée par le Canada, les États-Unis et la France — et de leurs brigades paramilitaires alliées, ont tué la grande majorité des Haïtiens innocents en 2025 et 2026.
Par ailleurs, le gouvernement illégitime d’Haïti, installé par les États-Unis et dirigé par le Premier ministre de fait Alix Didier Fils-Aimé, a autorisé les forces militaires américaines à entamer leur déploiement sur le sol haïtien dans le cadre de l’opération Southern Spear. Ce déploiement a débuté par la prise de contrôle du principal aéroport d’Haïti, à Port-au-Prince, suivie, en mai, de l’arrivée de soldats américains dans la ville d’Ouanaminthe, au nord-est du pays.
Quoi qu’il en soit, la JTF-WHEM entraînera inévitablement une intensification brutale de la violence impérialiste dans la région.
Le prétexte fourre-tout du « narco-terrorisme »
Un élément clé de la campagne de propagande visant à justifier l’opération Southern Spear et la JTF-WHEM a été la fusion de la « guerre contre la drogue » et de la « guerre contre le terrorisme », donnant naissance à un nouvel ennemi imaginaire : les « narco-terroristes ».
Le premier « point stratégique » visé fut le Venezuela ; l’enlèvement du président Nicolás Maduro le 3 janvier et la prise de contrôle du gouvernement qui s’ensuivit ont réduit la République bolivarienne révolutionnaire à ce que le militant vénézuélien William Camacaro décrit comme un pays « quasi néocolonial des États-Unis ».

La campagne contre Maduro a débuté lorsque l’administration Trump a affirmé — avant de se rétracter — qu’il était à la tête d’une organisation « narco-terroriste » appelée Tren de Agua. L’administration Trump a également justifié le blocus impitoyable des approvisionnements en carburant imposé à Cuba en invoquant le rôle — pourtant inexistant — du gouvernement cubain en tant qu’« État soutenant le terrorisme ».
Les dirigeants de la CARICOM ont joué un rôle diplomatique déterminant dans le déploiement de cette nouvelle stratégie dans les Caraïbes. Ce faisant, ils ont compromis leur propre souveraineté nationale et sapé l’objectif affiché de l’organisation : faire en sorte que les Caraïbes demeurent une « zone de paix ». Les gouvernements de la Jamaïque, de Trinité-et-Tobago et de la Barbade ont piloté ces initiatives, transformant ainsi les Caraïbes en une « zone de guerre ». La transformation de la CARICOM en instrument de l’impérialisme américain
La CARICOM exprimait autrefois son opposition, aussi timide fût-elle, aux actions et politiques impérialistes des États-Unis dans la région.
À la suite du coup d’État contre Aristide en 2004 — soutenu par les États-Unis, la France et le Canada —, la CARICOM a exigé une enquête et a refusé de reconnaître le gouvernement de fait illégitime mis en place par Washington. Pendant un bref instant, la souveraineté haïtienne a semblé être prise en compte par les dirigeants de la CARICOM.
Vingt ans plus tard, la CARICOM a facilité l’impérialisme américain en Haïti en soutenant les efforts visant à installer le Conseil présidentiel de transition (CPT), illégitime, en avril 2024. Élaboré à la hâte, sans représentation haïtienne et à huis clos par la CARICOM sous la direction du secrétaire d’État américain Antony Blinken, le CPT était composé de représentants de divers partis politiques et coalitions servant les intérêts de la bourgeoisie haïtienne et de Washington.
La CARICOM a également apporté son soutien et fourni des effectifs à la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS), déployée la même année. Composée en grande partie de policiers kenyans et de certains pays des Caraïbes, la MMAS a servi de force d’occupation militaire pour le compte de Washington en Haïti.
Bien que chargée de combattre les « gangs », la MMAS avait en réalité pour mission de protéger le CPT face à une insurrection armée et à une population qui le rejetait.
En 2024, le Dr Jemima Pierre soutenait que les États-Unis devaient maintenir leur contrôle sur Haïti en raison de son importance stratégique et pour « poursuivre la militarisation de la région des Caraïbes et de l’Amérique latine en vue de la confrontation avec la Chine ».
Deux ans plus tard, alors que l’humanité fonce vers une nouvelle guerre mondiale, la prédiction du Dr Pierre semble se concrétiser. De nombreux dirigeants de la CARICOM compromettent leur souveraineté nationale en signant des accords de sécurité avec Washington, dont l’objectif est de freiner l’initiative chinoise des « Nouvelles routes de la soie » (Belt and Road) dans la région.
Accords régionaux pour contrer la Chine
La Chine a considérablement renforcé sa présence dans les Caraïbes en concluant des accords avec des acteurs majeurs tels que la République dominicaine, Trinité-et-Tobago et la Jamaïque.
Il y a trois ans, sous l’administration Biden, le Premier ministre jamaïcain, le Dr Andrew Holness, a participé à deux réunions clés promettant de nouveaux investissements américains, à condition qu’il s’aligne sur les objectifs des États-Unis dans la région.
Le 5 décembre 2023, M. Holness a rencontré Jake Sullivan, alors conseiller à la sécurité nationale, pour discuter notamment de « la lutte contre les organisations criminelles transnationales et le trafic de drogues illicites et d’armes à feu » (sujet qui sera abordé plus loin). Une semaine plus tard, le 13 décembre 2023, M. Holness s’est également entretenu avec Scott Nathan, PDG de la Société américaine de financement du développement international (DFC), afin d’« approfondir » les relations économiques entre les deux pays.
Environ un an plus tard, le ministre jamaïcain des Finances, le Dr Nigel Clarke, a salué le lancement de « 10 projets d’infrastructure majeurs évalués à 2 milliards de dollars américains », issus de protocoles d’accord signés avec la DFC. Il s’agissait du dernier accord conclu par M. Clarke en tant que ministre avant d’occuper le poste de directeur général adjoint du Fonds monétaire international (FMI).
Caroline Vik, directrice de la stratégie de la DFC, a rencontré des responsables du gouvernement jamaïcain en juillet 2026, promettant des milliards de dollars d’investissements supplémentaires. Bien qu’aucun détail n’ait été dévoilé, les projets liés à la DFC mèneront inévitablement à des politiques néolibérales, mobilisant des investissements privés destinés à concurrencer l’initiative chinoise des « Nouvelles routes de la soie » (Belt and Road Initiative).
Pour l’heure, toutefois, la Jamaïque et Trinité-et-Tobago demeurent parties prenantes de cette initiative chinoise.
Les dirigeants de la CARICOM qualifient les gangs locaux d’organisations « terroristes »
Après son arrivée au pouvoir en janvier 2025, l’administration Trump a commencé à désigner des « terroristes » un peu partout. Fin février 2025, les pays membres de la CARICOM ont convenu d’introduire, dans leurs législations respectives, des dispositions classant les gangs locaux comme des organisations terroristes.
Un an et demi plus tard, cependant, aucun dirigeant de la CARICOM n’a concrétisé cet engagement. En fait, la Déclaration de Montego Bay de la CARICOM, publiée début juillet 2025, ne classait pas explicitement les gangs comme terroristes ; elle se contentait d’indiquer que chaque État membre réaffirmait son engagement en faveur d’« un examen approfondi du système de justice pénale ».
Ce retard dans l’adoption de mesures législatives ne résultait ni d’une paralysie bureaucratique, ni d’hésitations, ni d’un changement de priorités. La déclaration de la CARICOM reflétait son adhésion au plan du gouvernement américain visant à militariser les Caraïbes et l’Amérique latine. Quoi qu’il en soit, l’acquiescement de l’organisation face à la requalification — motivée par des considérations politiques — des gangs locaux en groupes « terroristes » par Washington a permis à l’armée américaine d’entamer la militarisation des Caraïbes et d’occuper certains pays de la région ainsi que des nations voisines d’Amérique latine.
Cet accord tacite a totalement compromis la volonté affichée de la CARICOM de demeurer une « zone de paix », un engagement que les dirigeants de l’organisation (à l’exception de ceux de Trinité-et-Tobago) avaient réaffirmé à peine trois mois avant de consentir à requalifier les gangs locaux en groupes « terroristes ».
La décision de la CARICOM d’adopter cette requalification des gangs en « groupes terroristes » sert non seulement les objectifs impérialistes de Washington
Certains dirigeants de la CARICOM ont joué un rôle clé dans ce processus. Au premier rang d’entre eux figure le Premier ministre jamaïcain Holness ; sa position a évolué après l’incendie criminel de plusieurs habitations à Spanish Town en avril 2023. Tout en reconnaissant que les auteurs de l’attaque étaient issus de la communauté locale, Holness a déclaré aux journalistes que l’acte avait été perpétré par des « terroristes » et qu’ils devaient être traités comme tels.
C’est toutefois l’ancien Premier ministre de Trinité-et-Tobago, Keith Rowley, qui a piloté, au sein de la CARICOM, les démarches visant à faire requalifier les gangs locaux en « terroristes ». Sous le premier mandat de Donald Trump, Washington avait désigné Trinité-et-Tobago comme le pays comptant, par habitant, « le plus grand nombre de combattants étrangers de l’hémisphère occidental ayant rejoint l’EI ». Cette politique s’est poursuivie sous l’administration Biden lorsque, en 2021, le département d’État a émis un avis aux voyageurs de niveau 4 concernant cet État insulaire de 1,3 million d’habitants.
Cet avis mentionnait spécifiquement la menace liée à la violence des gangs et au « terrorisme », allant jusqu’à énumérer les régions de Trinité-et-Tobago où le risque perçu était le plus élevé. Or, il se trouve que ces régions étaient administrées par des élus du parti au pouvoir, celui de Rowley.
Rowley a rejeté l’idée selon laquelle le terrorisme constituait une menace à l’échelle nationale. Toutefois, le parti d’opposition, l’UNC, a exploité cet avis aux voyageurs pour s’en prendre à son gouvernement, affirmant : « Ce n’est qu’une question de temps avant que le PNM [People’s National Movement, le parti de Rowley] ne transforme l’ensemble de Trinité-et-Tobago » en un « véritable enfer de la criminalité ».
Fin 2024, Rowley a pris la tête du groupe de travail de la CARICOM chargé des questions de criminalité et de sécurité (une sorte de « quasi-cabinet »), avec pour objectif de parvenir à un consensus entre les États membres : la violence des gangs locaux devait être requalifiée en « terrorisme ».
Rowley a immédiatement reçu le soutien de Holness. Lors de la même conférence de presse, ce dernier a déclaré aux journalistes qu’il lui « suffisait d’évoquer la situation en Haïti » et dans d’autres pays de la CARICOM « où des gangs s’arment délibérément, accumulent des stocks d’armes, cherchent à prendre le contrôle de communautés et à corrompre des agents publics. Cela ne doit pas être considéré comme de la criminalité ordinaire. Il s’agit d’une menace pour l’État ; les nations des Caraïbes doivent regarder la réalité en face et appeler les choses par leur nom : ce sont des actes de terrorisme. »
Qualifier les gangs de groupes « terroristes » permet aux dirigeants d’ignorer les causes profondes de la criminalité.
Holness nie les causes profondes de l’existence des gangs, expliquant aux journalistes, lors d’un autre événement, qu’il perçoit la violence perpétrée par les gangs en Jamaïque comme une « violence organisée au sein de notre communauté », commise par des « membres de gangs dont la seule raison d’être est de semer le désordre et le chaos ; et c’est là… la définition même du terrorisme. »
Les gangs criminels sont présents en Jamaïque depuis plusieurs décennies. Le pays affiche également l’un des taux d’homicides par arme à feu les plus élevés au monde. Si des études ont démontré que l’émergence des gangs est liée à des facteurs socio-économiques tels que la pauvreté et le chômage, la récente recrudescence de la violence liée aux gangs a également été alimentée par un afflux d’armes à feu illégales.
Le projet de Holness, qui consiste à qualifier les gangs de groupes « terroristes » et à intensifier la violence dans les quartiers défavorisés pour éliminer leurs chefs, ne s’attaquera pas aux problèmes de fond.
Qualifier tous les gangs et groupes armés de « terroristes » occulte également la complexité de leurs relations avec les communautés où ils sont implantés. Il est indéniable que certains de ces gangs sont composés de criminels qui nuisent aux habitants de leur communauté. Toutefois, il est tout aussi évident que certains chefs, étiquetés comme « chefs de gang » dans les pays des Caraïbes, jouent en réalité un rôle de leaders communautaires.
C’est le cas, par exemple, d’Akido « Sunday » Williams, qui vit à Port-d’Espagne (Trinité-et-Tobago) et dissuade les jeunes de recourir à la violence. Pourtant, il figure parmi les nombreux leaders communautaires que la police a qualifiés de chefs de gang.
Il en va de même pour certains dirigeants de la coalition de groupes armés « Viv Ansanm » (Vivre ensemble) en Haïti. Des dirigeants tels que Jimmy « Barbecue » Cherizier ont émergé au sein de brigades d’autodéfense communautaire et soutiennent leur communauté locale de diverses manières.
Les observateurs extérieurs ne doivent pas se faire d’illusions sur la signification de l’étiquette de « terroristes » accolée aux gangs locaux et aux groupes armés : ceux qui sont ainsi désignés deviennent des cibles d’assassinat, tandis que les communautés locales où ils vivent sont terrorisées par la police. De plus en plus, les forces de police bénéficient du soutien de l’armée américaine, que l’on pourrait qualifier de plus grande organisation terroriste de la planète.
En Haïti, les mercenaires de la société Vectus Global (fondée par Erik Prince), la PNH et leurs brigades paramilitaires ont massacré des centaines d’habitants innocents des bidonvilles tout en prétendant viser les chefs de groupes armés — sans toutefois en avoir tué un seul. Si tel était le cas, l’instabilité engendrée par un assassinat réussi entraînerait inévitablement une escalade de la violence.
C’est exactement ce qui s’est produit lorsque Othneil « Thickman » Lobban a été tué par la police l’année dernière en Jamaïque. Un couvre-feu immédiat a dû être instauré en raison d’une flambée de violence. Plus important encore, le meurtre d’un chef de gang n’a fait que perpétuer le cycle de la violence, un nouveau chef étant rapidement désigné pour le remplacer. Un rapport récent du Jamaican Observer recense plusieurs chefs de gangs tués au cours des vingt dernières années, systématiquement remplacés par d’autres dans un mécanisme de « porte tournante ».
Parallèlement, on soupçonne les deux principaux gangs de Spanish Town, en Jamaïque, d’entretenir des liens avec les deux grands partis politiques ; il s’agit là d’une caractéristique des gangs souvent ignorée lors des débats sur les politiques publiques.
L’accent mis sur l’élimination des chefs de gangs criminels et de groupes armés occulte également le facteur majeur qui, outre les causes socio-économiques, alimente la violence des gangs : l’afflux massif d’armes à feu dans les Caraïbes. Bien que Holness désigne Haïti comme une source majeure d’armes à feu issues du trafic — une affirmation peu étayée par des preuves —, les dirigeants de la CARICOM savent que ces armes proviennent des États-Unis.
Un rapport publié en décembre 2025 par la CARICOM et l’Agence de mise en œuvre pour la criminalité et la sécurité (IMPACS) a révélé que : « Les expéditions maritimes en provenance des États-Unis constituent un vecteur principal du trafic illicite, les approvisionnements étant concentrés dans de petites zones du Sud, principalement en Floride. »
D’autres études ont montré que des armes à feu sont également exportées illégalement depuis la Géorgie, New York et le Maryland.
En effet, dans un communiqué de presse publié en avril 2023, les dirigeants de la CARICOM ont déclaré que « l’augmentation des exportations illégales d’armes depuis les États-Unis d’Amérique » constituait une « menace directe pour notre démocratie ». La CARICOM a directement attribué à l’importation illégale d’armes à feu « la part disproportionnée de nos budgets nationaux que nous sommes contraints de consacrer à des mesures de lutte contre la criminalité, la violence et les problèmes de sécurité nationale, ainsi qu’à la santé mentale et à d’autres défis sanitaires ».

Il est clair que les dirigeants de la CARICOM comprennent la cause de la hausse persistante de la criminalité liée aux armes à feu. Pourtant, ces mêmes dirigeants ont hésité à dénoncer la réticence de Trump à investir des ressources pour endiguer le flux d’armes vers les Caraïbes.
Au lieu de cela, l’administration Trump a limogé, en octobre 2025, le premier coordinateur américain chargé des poursuites judiciaires liées aux armes à feu dans les Caraïbes. Les responsabilités de ce procureur ont depuis été transférées au personnel des diverses ambassades américaines dans la région.
L’afflux massif d’armes dans les Caraïbes a en réalité contribué à créer les conditions qui ont, du moins en partie, incité les dirigeants à se plier aux politiques impérialistes de Washington. Parallèlement, les dirigeants de la CARICOM qui se sont montrés les plus dociles face aux politiques agressives de l’administration Trump dans les Caraïbes ont vu les États-Unis accroître leurs investissements dans leurs pays respecifs.
Mia Mottley joue sur les deux tableaux
La Première ministre de la Barbade, Mia Mottley, a joué un rôle important dans la promotion des objectifs de Washington dans les Caraïbes. Mottley défend avec vigueur le maintien des Caraïbes en tant que « zone de paix ». Toutefois, plusieurs des politiques qu’elle a soutenues ont eu l’effet inverse.
Bien que la Barbade n’ait pas signé la Déclaration conjointe sur la sécurité présentée lors de la réunion inaugurale du « Bouclier des Amériques », elle a approuvé l’idée de requalifier les gangs locaux en groupes « terroristes ».
Lors de la conférence de presse où Rowley a déclaré que les gangs locaux devaient être considérés comme « terroristes », Mottley a expliqué : « Ce n’est pas quelque chose que nous voulions faire, mais c’est désormais impératif. »
Mottley n’a pas non plus hésité à invoquer la situation en Haïti pour justifier son soutien à la politique américaine dans les Caraïbes. Mottley a joué un rôle important en soutenant la création de la MSS — une force inconstitutionnelle, adoubée par l’ONU mais dirigée et financée par les États-Unis.
La nouvelle Première ministre de Trinité-et-Tobago défend l’impérialisme américain dans les Caraïbes
Kamla Persad-Bissessar, l’actuelle Première ministre de Trinité-et-Tobago, est la partisane la plus zélée de l’initiative « Bouclier des Amériques » (Shield of the Americas) dans la région.
Elle a accueilli le USS Gravely, un destroyer de classe Arleigh Burke, au port de Port-d’Espagne et a exprimé son enthousiasme quant aux exercices d’entraînement que les forces américaines prévoyaient de mener conjointement avec celles de Trinité-et-Tobago.
Elle a également salué la construction d’une installation militaire américaine dans le pays, qu’elle décrit comme une station radar dotée d’un « bureau de soutien » composé de troupes américaines.
Interrogée sur le cas de ressortissants trinidadien tués lors d’une frappe aérienne américaine (opération Southern Spear) visant leur bateau — soupçonné de trafic de drogue —, Mme Persad-Bissessar a déclaré aux journalistes que les États-Unis devraient tuer « violemment » tous ceux qui se livrent au trafic illégal de stupéfiants, sans se soucier de fournir des preuves étayant l’affirmation selon laquelle les citoyens abattus étaient effectivement impliqués dans ce trafic.
Tout comme Holness, Mme Persad-Bissessar rejette l’idée selon laquelle la violence des gangs trouve principalement sa source dans des réalités socio-économiques et est alimentée par la prolifération des armes à feu.
Elle souligne que Trinité-et-Tobago a enregistré « plus de 600 meurtres l’année dernière, un chiffre qui se répète presque chaque année ». Elle balaie les arguments de ceux qui « n’ont pas vécu cette expérience » et insiste sur le fait que « la réalité est que nous sommes en proie à la criminalité et à la drogue ».
Malgré la conviction de Mme Persad-Bissessar que la drogue alimente la violence des gangs, un rapport de 2019 de l’Université du Pays de Galles du Sud (University of South Wales) a conclu qu’il « existe peu de preuves suggérant que la flambée de violence à Trinité-et-Tobago soit principalement liée à la drogue ». Le rapport mettait plutôt en avant une culture de la violence de rue, un système de justice pénale sous-doté en ressources, la corruption policière et la concurrence entre gangs criminels pour l’obtention de marchés publics.
Le nombre d’homicides a atteint un pic à Trinité-et-Tobago en 2024, avec plus de 600 meurtres. Winston Dookeran, ancien ministre des Affaires étrangères de Trinité-et-Tobago et professeur émérite de pratique professionnelle à l’Université des Indes occidentales, a expliqué qu’« au cœur » de la montée de la violence des groupes criminels organisés se trouve « la facilité avec laquelle circulent les armes légères de gros calibre et les munitions ».
Persad-Bissessar reste insensible à ces analyses, choisissant d’éluder les causes profondes de la violence des gangs afin d’attirer des investissements en provenance des États-Unis et de leurs alliés.
En effet, la journaliste Erica Caines a souligné que les politiques néolibérales du gouvernement de Trinité-et-Tobago ont exacerbé les inégalités sociales, alimentant les troubles sociaux existants. « Axées sur la privatisation, la déréglementation et la réduction des dépenses publiques, ces politiques ont creusé les inégalités de revenus et affaibli les filets de sécurité sociale », soutient Caines. Il en résulte une « gouvernance déficiente et des institutions étatiques défaillantes qui marginalisent davantage les plus vulnérables, perpétuant ainsi les cycles de pauvreté et de criminalité ».

Pourtant, Persad-Bissessar semble déterminée à poursuivre ces mêmes politiques néolibérales infructueuses, accueillant des milliards de dollars d’investissements d’entreprises américaines. Le gouvernement de Trinité-et-Tobago a récemment annoncé trois protocoles d’accord en juillet 2026. Ceux-ci portent sur un centre de données de 300 mégawatts, un projet d’infrastructure d’intelligence artificielle et de centre de données, ainsi que la rénovation d’une usine sidérurgique.
Cette annonce est intervenue peu après que la Banque mondiale a accepté d’ouvrir un bureau à Trinité-et-Tobago. Le ministre de la Planification, des Affaires économiques et du Développement, le Dr Kennedy Swaratsingh, estime que cela « permettra de débloquer des financements importants pour le secteur privé de Trinité-et-Tobago ».
Le soutien à l’expansion militaire et aux diktats politiques des États-Unis entraîne des investissements massifs
Tout comme Persad-Bissessar, Holness a joué un rôle clé en facilitant la mise en œuvre des politiques de « sécurité nationale » de l’administration Trump dans les Caraïbes, notamment l’opération Southern Spear et la JTF-WHEM.
Holness a récemment franchi une nouvelle étape dans la transformation de la Jamaïque en une néocolonie de premier plan en ouvrant la voie à une présence permanente des forces américaines sur le sol jamaïcain.
Le 20 août 2025, les deux gouvernements ont annoncé la conclusion d’un accord sur le statut des forces (SOFA). Selon le Jamaica Observer, l’accord sur le statut des forces (SOFA) « définit les conditions dans lesquelles des membres des forces armées des États-Unis peuvent être temporairement présents en Jamaïque pour des activités convenues d’un commun accord, notamment des exercices d’entraînement et des opérations conjointes ».
Holness a également expulsé sans vergogne 277 médecins cubains en mars 2026, sous la pression de l’administration Trump (alors qu’il avait initialement résisté). Cette décision met fin à près de 50 ans de coopération dans le cadre de l’accord sanitaire. La Jamaïque est l’un des cinq pays des Caraïbes à avoir mis fin à leurs accords de santé avec Cuba sous la pression de Washington. (Il est intéressant de noter que Trinité-et-Tobago a refusé de mettre fin à son programme d’études médicales avec Cuba et qu’en Haïti, où les médecins cubains ont sauvé des centaines de milliers de vies en 30 ans, le gouvernement de fait n’a pas demandé aux médecins cubains de partir.)
La Jamaïque joue un rôle clé au sein de la CARICOM dans la soumission d’Haïti.
Lors de la réunion susmentionnée avec Jake Sullivan, Holness a été remercié pour « son soutien indéfectible à une mission multinationale d’appui à la sécurité (MSS) en Haïti et pour le rôle moteur joué par la Jamaïque afin de faciliter un dialogue politique inclusif au sein de la société haïtienne ». C’est Holness qui a accueilli la réunion au cours de laquelle Blinken a orchestré la formation du Conseil présidentiel de transition (CPT).
En effet, Holness a joué un rôle diplomatique majeur dans les Caraïbes pour favoriser les objectifs de la politique impérialiste américaine à l’égard d’Haïti.
À titre d’exemple, Uzra Zeya, sous-secrétaire d’État chargée de la sécurité civile, de la démocratie et des droits humains sous l’administration du président Joe Biden, a salué Holness pour « le leadership international dont fait preuve la Jamaïque par son engagement public à fournir un contingent de 200 personnes » pour la MSS.
Plus récemment, Marco Rubio, secrétaire d’État sous l’administration Trump, a fait l’éloge de Holness lors d’une conférence de presse conjointe en mars 2025 : « Je ne vois pas de meilleur ami dans les Caraïbes, et franchement dans tout l’hémisphère occidental, que la Jamaïque et votre gouvernement, Monsieur le Premier ministre. »
Dans son discours, Holness a salué le rôle « déterminant » du gouvernement américain dans la lutte de la Jamaïque contre le crime organisé. Il a également souligné l’« importante convergence politique » entre les deux pays concernant la « guerre mondiale contre les gangs ».
Holness a par ailleurs qualifié les « défis extraordinaires d’ordre humanitaire, civil et de sécurité nationale » auxquels fait face Haïti de « menace aiguë » pour la Jamaïque, affirmant qu’il « attendait avec intérêt la poursuite du partenariat avec les États-Unis » au sujet d’Haïti.
Dans le cadre de ce « partenariat continu », Holness a mené des efforts diplomatiques visant à servir les objectifs impérialistes de Washington en Haïti. En mai 2025, Marco Rubio a qualifié le regroupement « Viv Ansanm » d’organisation « terroriste ». La CARICOM a avalisé sans réserve le CPT et la MSS. Plus tard, la CARICOM a apporté son soutien à la Force de lutte contre les gangs (GSF) élargie, voulue par Rubio, qui a remplacé la MSS en octobre 2025.
En souscrivant à la qualification de « terroriste » attribuée par Rubio au groupe Viv Ansanm et en requalifiant ses propres gangs locaux en « terroristes » de l’intérieur, Holness peut désormais affirmer qu’une organisation terroriste étrangère importe des armes à feu en Jamaïque ; cela justifie davantage un renforcement de la présence militaire américaine dans la région pour combattre cette « menace aiguë ».
Le classement de Viv Ansanm et de Gran Griff (dans la vallée de l’Artibonite, en Haïti) comme organisations terroristes étrangères par l’administration Trump vise également à empêcher tout dialogue formel entre les groupes armés et les autorités. Cette situation prolonge les violences et les massacres perpétrés par la PNH, les brigades paramilitaires qui lui sont associées et les mercenaires de la société Vectus Global (fondée par Erik Prince) contre les habitants des territoires contrôlés par ces groupes armés.
Leur stratégie est claire : assassiner et terroriser les habitants de ces quartiers populaires de Port-au-Prince jusqu’à ce qu’ils se révoltent contre le chef du groupe armé local. Les chefs des groupes armés membres de Viv Ansanm ont demandé à maintes reprises l’ouverture d’un dialogue formel avec les autorités.
Pendant ce temps, la bourgeoisie et la classe politique haïtiennes continuent de tirer profit de la violence. Les dirigeants politiques soupçonnés d’armer et de financer des groupes armés criminels restent les plus farouches opposants à tout dialogue avec ces groupes. Faut-il s’étonner que certains de ces mêmes politiciens aient soutenu la désignation de Viv Ansanm comme organisation terroriste ?
La décision de la CARICOM d’adopter cette requalification des gangs en « groupes terroristes » sert non seulement les objectifs impérialistes de Washington en ouvrant la voie à une occupation de ces pays par les forces américaines, mais elle empêche également tout changement social significatif en interdisant le dialogue avec les gangs ou les groupes armés — une voie pourtant susceptible de mener à la paix et à des transformations sociales profitant aux pauvres et aux classes populaires.
La diabolisation des groupes armés haïtiens, qualifiés de « terroristes », l’intensification des réformes néolibérales ainsi que le renforcement de la présence et des tactiques militaires garantissent pratiquement une escalade de la violence dans les quartiers pauvres où ces groupes sont implantés, tout en occultant le problème central de l’afflux constant d’armes à feu en provenance des États-Unis vers les Caraïbes.
Travis Ross est basé à Montréal, au Québec. Il est également corédacteur du Canada–Haiti Information Project. Travis a écrit pour Haiti Liberté, Black Agenda Report, The Canada Files et TruthOut. Tous ses articles sont rassemblés sur Substack. On peut le contacter sur X.








