
20 septembre 2026 : Dessalines, regarde ce qu’ils ont fait de l’Etat haïtien
Aujourd’hui, 20 septembre 2026. Date traditionnellement retenue comme celle de la naissance, en 1758, de Jean-Jacques Dessalines, celui qui naquit esclave à Saint-Domingue avant de devenir l’un des principaux architectes de la destruction de l’ordre colonial et le premier chef de l’Haïti indépendante.
Deux cent soixante-huit ans plus tard, le ministère haïtien de la Justice choisit ce même 20 septembre pour annoncer que des personnes détenues en Haïti dans le dossier de l’assassinat d’un président haïtien seront remises aux États-Unis afin d’y être jugées.
Il fallait presque que l’Histoire possède un sens de l’ironie aussi cruel. Car aujourd’hui la question n’est pas de savoir si les États-Unis doivent poursuivre les crimes relevant de leur juridiction. Ils le peuvent, et ils l’ont fait.
Le Department of Justice américain affirme que la conspiration ayant conduit à l’assassinat du chef de l’État AFFRANCHI Jovenel Moïse fut en partie préparée et financée depuis le sud de la Floride; en mai 2026, quatre accusés supplémentaires ont été reconnus coupables par un jury fédéral.
La question est infiniment plus humiliante pour nous : Comment l’État AFFRANCHI en est-il arrivé au point où l’assassinat, en Haïti, dans sa résidence, d’un président de la République d’Haïti, par une opération transnationale, ne peut toujours pas produire cinq ans plus tard un procès haïtien capable d’aller jusqu’au bout ?
Ce n’est pas moi qui invente cette faillite. Votre propre communiqué la reconnaît. Cinq années de procédure. Pas de procès. Puis : remise aux États-Unis.
Et ce dimanche 20 septembre, dix-huit suspects, parmi lesquels Joseph Félix Badio et dix-sept Colombiens selon Le Nouvelliste, ont effectivement été transférés vers les États-Unis; Reuters rapporte qu’un avion militaire américain les a transportés vers la Floride.
Lisez lentement cette scène. Un président haïtien est assassiné en Haïti. Les suspects sont détenus en Haïti. L’instruction existe en Haïti. Mais le procès qui pourrait enfin les juger se déplace hors d’Haïti. Et l’État AFFRANCHI qui n’a pas été capable d’administrer cette justice explique ensuite que ce déplacement se ferait dans « le respect des prérogatives et des intérêts de la République d’Haïti ».
C’est précisément cette phrase qui mérite d’être interrogée.
Qu’est devenue une prérogative régalienne lorsque l’État AFFRANCHI doit faire traverser une frontière à son propre dossier pour que la justice avance ?
Qu’est devenue la souveraineté lorsqu’elle subsiste dans le vocabulaire du communiqué, mais qu’elle ne parvient plus à devenir capacité institutionnelle ?
Voilà pourquoi, dans ma lecture, ce document dépasse largement l’affaire Jovenel Moïse. Ce communiqué est une radiographie de l’État Affranchi. Et j’utilise « État AFFRANCHI » non comme un idéal, mais comme le nom d’une contradiction historique.
Un État peut être juridiquement indépendant et demeurer matériellement incapable d’exercer certaines fonctions fondamentales de sa propre souveraineté. Il possède un drapeau. Un ministère. Un sceau. Une signature. Une Constitution. Une police. Des tribunaux. Tout le langage extérieur de l’État.
Mais au moment où survient l’épreuve décisive, il faut chercher ailleurs la capacité que les symboles prétendaient représenter. Voilà Saint-Domingue 2.0.
Pas le retour grotesque d’un gouverneur français en uniforme. Ce serait trop visible.
Saint-Domingue 2.0 est plus sophistiqué. C’est lorsqu’un peuple possède formellement l’État mais que certaines fonctions essentielles de cet État deviennent progressivement dépendantes de capacités extérieures.
C’est lorsque l’indépendance demeure inscrite dans les textes mais que la souveraineté doit être importée opération après opération.
C’est lorsque la forme dit : NOUS SOMMES LIBRES, alors que la capacité demande constamment : QUI PEUT LE FAIRE À NOTRE PLACE ?
Et c’est précisément ici que le 20 septembre devient presque insupportable. Dessalines ne naît pas dans un État souverain. Il naît esclavagisé dans la colonie française de Saint-Domingue. Il appartient d’abord au monde comme propriété avant de participer à la destruction de ce monde colonial. Puis vient 1804. La colonie cesse d’exister juridiquement. Haïti apparaît.
Mais la grande question que nous refusons encore de regarder est celle-ci : Saint-Domingue est-il mort partout où Saint-Domingue existait ?
Dans les institutions ? Dans le rapport à la terre ?
Dans le rapport entre gouvernants et gouvernés ? Dans la distribution du pouvoir ?
Dans notre conception de l’autorité ? Dans notre besoin de validation extérieure ?
Dans la manière dont nous nous imaginons capables ou incapables de nous administrer nous-mêmes ?
Parce qu’une colonie n’est jamais seulement un territoire occupé. C’est également une architecture mentale. Un système de hiérarchies. Une organisation de la dépendance. Une manière d’apprendre à croire que la décision véritable vient d’ailleurs.
Et voilà pourquoi 1806 reste pour moi le grand traumatisme non interrogé. Le 17 octobre 1806, Jacques Ier est assassiné au Pont-Rouge. Les sources historiques décrivent son assassinat et la destruction de son corps; soixante et onze jours plus tard, le 27 décembre, une nouvelle Constitution institue la République d’Haïti.
Je ne dis pas que l’Empire était le bien absolu. Je ne dis pas que la République était le mal absolu. Ce serait intellectuellement paresseux.
Je dis que la République haïtienne naissante porte dans sa généalogie immédiate le sang versé du premier chef de l’État indépendant, et que nous n’avons jamais fini d’interroger ce que cette rupture a installé dans notre rapport au pouvoir.
L’homme qui avait participé à la destruction de Saint-Domingue fut tué par des hommes du nouvel ordre. Puis ses successeurs commencèrent à construire autre chose.
La question est donc terrible : qu’avons-nous tué avec Dessalines, et qu’avons-nous laissé survivre de Saint-Domingue après lui ?
Deux siècles plus tard, un autre chef de l’État est assassiné. Pas dans une bataille. Pas sur un front. Dans sa résidence. Et après cinq ans, la République née après l’assassinat Dessalines ne réussit toujours pas à conduire jusqu’au procès le dossier de l’assassinat d’un de ses propres présidents.
Je ne confonds évidemment pas 1806 et 2021. Les acteurs, les institutions, les contextes et les crimes sont différents.
Je parle d’une récurrence structurelle : notre incapacité à transformer la rupture politique en capacité institutionnelle durable.
C’est ma double inconscience.

Première inconscience : croire que posséder les signes extérieurs de souveraineté signifie nécessairement posséder la souveraineté effective.
Deuxième inconscience : ne plus voir que nous avons normalisé cet écart au point de l’appeler fonctionnement ordinaire.
Et lorsque la contradiction éclate, nous produisons un communiqué. Nous appelons « coopération » ce qui est aussi la conséquence de notre incapacité. Nous appelons « mécanisme d’extradition » ce qui exige pourtant une explication juridique beaucoup plus précise.
Car il existe effectivement une convention d’extradition Haïti Etats-Unis conclue en 1904 et entrée en vigueur en 1905. Mais cette convention elle-même mérite d’être lue jusqu’au bout : son article IV dispose qu’aucune des deux parties n’est obligée de livrer ses propres citoyens; son article VII précise en revanche que l’assassinat d’un chef de gouvernement n’est pas considéré comme une infraction politique; et son article X prévoit que les demandes doivent être traitées conformément aux lois de chacune des parties.
Or la Constitution haïtienne ajoute une autre question fondamentale. Son article 41 dispose qu’aucun individu de nationalité haïtienne ne peut être « déporté ou forcé de laisser le territoire national pour quelque motif que ce soit », tandis que l’article 42 protège le droit du citoyen à ne pas être soustrait aux juges que la Constitution et les lois lui assignent.
Cela ne me conduit pas à déclarer, sans décision judiciaire compétente, que le transfert est nécessairement illégal.
Cela conduit à quelque chose de beaucoup plus sérieux : LE GOUVERNEMENT DOIT EXPLIQUER.
Quelle est exactement la base juridique individualisée de chaque remise ?
Quelles décisions judiciaires ont été rendues ?
Quels sont les statuts de nationalité des personnes transférées ?
Quelle procédure contradictoire leur a été ouverte ?
Quelle articulation juridique a été retenue entre la convention de 1904, la Constitution et les décisions des magistrats haïtiens ?
Pourquoi le communiqué parle-t-il vaguement des « personnes concernées » alors qu’il s’agit d’un acte de souveraineté judiciaire d’une gravité exceptionnelle ?
Et surtout : si Joseph Félix Badio est remis aux États-Unis alors qu’il était inculpé dans la procédure haïtienne, quelle architecture juridique précise justifie que son jugement principal quitte le territoire sur lequel le chef de l’État a été assassiné ?
Ces questions ne sont pas de l’anti-américanisme. Elles sont exactement l’inverse. Elles consistent à demander à Haïti de se considérer elle-même comme suffisamment adulte pour expliquer juridiquement ses propres actes.
Car mon problème n’est pas que les États-Unis disposent d’une justice capable de poursuivre. Mon problème est qu’Haïti semble avoir fini par considérer l’existence de cette capacité ailleurs comme un substitut acceptable à la construction de la sienne.
Voilà le véritable danger. Aujourd’hui, ce sont les suspects de l’assassinat d’un président.
Demain, quelle autre fonction régalienne expliquerons-nous que nous ne pouvons plus exercer nous-mêmes ?
Enquête ? Justice ? Sécurité ? Frontières ? Élections ? Finances ? Renseignement ? Territoire ?

À partir de quel moment un État demeure-t-il souverain autrement que grammaticalement ? Et voici peut-être l’ironie la plus violente de ce 20 septembre.
Dessalines naquit esclave d’un système qui lui disait qu’il était incapable de s’appartenir. Deux cent soixante-huit ans plus tard, la question haïtienne reste, sous une autre forme : sommes-nous capables de nous appartenir institutionnellement ?
Il ne suffit pas de crier « Dessalines ». Il ne suffit pas de mettre son visage sur une monnaie. Il ne suffit pas de déposer des gerbes le 17 octobre. Il ne suffit pas de dire « souveraineté » dans un communiqué ministériel.
La meilleure manière d’honorer une révolution anticoloniale n’est pas de momifier ses héros. C’est de construire la capacité politique que leur victoire avait rendue possible. Parce que la souveraineté n’est pas un souvenir. Ce n’est pas une cérémonie. Ce n’est pas un drapeau. Ce n’est même pas l’indépendance.
La souveraineté est une capacité d’enquêter, de protéger, d’accuser, de juger, de punir conformément au droit, et de découvrir les commanditaires, les financiers, les exécutants et les protections d’un magnicide sans devoir déplacer le centre de gravité de la vérité nationale vers une capitale étrangère.
Alors aujourd’hui, 20 septembre 2026, je ne souhaite pas seulement « joyeux anniversaire » à Dessalines.
Je pose une question devant sa mémoire : Papa Dessalines, après avoir détruit Saint-Domingue pour nous donner un territoire libre, qu’avons-nous fait de la possibilité que tu nous as laissée ?
Et je pose une question au ministère de la Justice : Vous terminez votre communiqué en promettant que « justice soit rendue au Président Jovenel Moïse, à sa famille et au peuple haïtien ».
Très bien. Mais le peuple haïtien ne mérite pas seulement que justice soit rendue quelque part. Il mérite de savoir pourquoi son propre État n’a pas été capable de la rendre chez lui. Parce qu’entre avoir une République et être souverain, il existe parfois un abîme. Et depuis 1806, c’est peut-être précisément dans cet abîme que nous avons appris à habiter.
1804 : LIBÉRATION. 1806 : RUPTURE. 2026 : LA QUESTION RESTE OUVERTE.
Avons-nous réellement détruit Saint-Domingue, ou avons-nous simplement appris à administrer certaines de ses survivances sous le nom d’Haïti ?
C’est cela que j’appelle L’ÉTAT AFFRANCHI. Et ce 20 septembre, le miroir vient encore de se fissurer.
Kervens Louissaint








