Frantz Fanon et le lumpenprolétariat

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Frantz Fanon : le lumpen-prolétariat constitue l’une des forces le plus spontanément et le plus radicalement révolutionnaires d’un peuple colonisé

3ème partie et fin

 

Tiers-monde et sous-prolétariat

Cette nouvelle population des villes du Tiers-Monde ne doit pas être pensée en termes « structuralistes » statiques comme une catégorie à part – lumpenprolétaires – délimitée par les paysans, d’un côté, et les travailleurs, de l’autre. Comme nous l’avons vu, ils ne sont, dans de nombreux cas, que de très récents ex-paysans, de sorte qu’ils sont essentiellement engagés dans un processus, et non une partie fixe et consolidée de la population, encore moins une classe sociale organisée et consciente de soi. Ils deviennent des citadins, et espèrent-ils, finalement une part de la population urbaine installée et employée.

Fanon s’est aperçu que cette population était un élément nouveau dont les théories existantes sur le Tiers-Monde ne rendaient pas compte adéquatement. Il fut l’un des premiers à apprécier non seulement l’existence, l’ampleur et le rythme de croissance de ces populations, mais aussi leur potentiel révolutionnaire. À l’alliance révolutionnaire habituelle entre le prolétariat et la paysannerie, il a substitué l’alliance entre la paysannerie et cette sous-classe urbaine. C’était une hérésie presque aussi surprenante que celle sur laquelle Mao Tsé-Tung avait basé la révolution chinoise, en remplaçant de facto le prolétariat par la paysannerie comme classe révolutionnaire décisive. Mao, comme la plupart des innovateurs, a été dénoncé comme un révisionniste, et il a tout d’abord été déjugé par son parti. La théorie selon laquelle la paysannerie avait un potentiel révolutionnaire allait en apparence contre tous les enseignements de l’histoire. Elle semblait absurde. Ensuite, l’inverse a été de façon tout aussi fallacieuse présupposé : les paysans seraient partout la force révolutionnaire décisive. Les partisans de cette idée ont dû revenir sur leurs illusions après la Bolivie.

Mao avait fondé sa théorie non pas sur des hypothèses générales à propos d’une certaine « paysannerie » abstraite, mais sur une étude très attentive des caractéristiques sociales et culturelles de la situation dans le Hunan en 1926. Fanon, beaucoup moins rigoureusement, a fondé ses idées sur son expérience à Alger. Tout comme Mao a dû faire face à ceux qui se référaient à la passivité traditionnelle de la paysannerie pour se moquer de sa nouvelle stratégie, Fanon a dû affronter les critiques qui n’ont pas tardé à mentionner ce que le passé avait enseigné de la « foule urbaine » comme force conservatrice et populiste. Au cours de l’histoire, la volatilité des pauvres des zones urbaines a été exploitée par les réactionnaires pour rallier la sous-classe en faveur de « l’Église et du roi », et autres slogans similaires. Fanon était conscient que les citadins pauvres pouvaient être des soutiens du statu quo, mais il savait aussi que les paysans, supposés inertes et résignés, étaient devenus, au cours de son siècle, des révolutionnaires, lorsqu’on leur avait fourni une idéologie, un leadership et une organisation appropriée, et c’était par l’intermédiaire du parti révolutionnaire que cette transformation avait eu lieu. Les classes ne sont pas elles-mêmes des agents de mobilisation sociale, puisqu’elles ne sont pas tant des groupes sociaux que des catégories qui constituent des secteurs dans lesquels des gens peuvent être recrutés pour organiser des activités politiques (et autres), et dont sortent également des associations et organisations qui peuvent être « converties ». Mais il faut un acteur spécifique pour faire ce travail essentiel d’organisation. Tel est le sens historique mondial de la construction par Lénine du premier parti révolutionnaire moderne, très fortement centralisé, qui procède d’une fusion entre le projet communiste moderne d’une nouvelle forme de société et le mode centralisé d’organisation.

Dans la seconde moitié du xxe, il semble n’y avoir aucune raison valable pour que la nouvelle sous-classe ne se transforme pas en force révolutionnaire si un leadership semblable lui est offert. […] L’une des raisons essentielles pour lesquelles la sous-classe a généralement constitué un support du statu quo est sans doute qu’elle a été rejetée par les révolutionnaires, puis courtisée et séduite par leurs adversaires. L’un des principaux facteurs expliquant que la sous-classe est restée dépolitisée voire totalement conservatrice est la théorie même qui a fait d’elle un lumpenprolétariat. La théorie révolutionnaire a eu un effet contre-productif, car la plupart des révolutionnaires ont repris à leur compte la conception que Marx se faisait du lumpenprolétariat. Celle-ci s’exprime dans ce passage sur la « Société du 10 décembre » réunie par Louis Napoléon : Des roués désargentés aux moyens d’existence douteux, et à l’origine tout aussi douteuse, des rejetons dépravés et aventureux de la bourgeoisie, des vagabonds, des soldats limogés, des détenus libérés, des forçats évadés des galères, des escrocs, des saltimbanques, des lazzaroni, des pickpockets, des joueurs de bonneteau, des joueurs, des maquereaux, des tenanciers de bordels, des portefaix, des littérateurs, des tourneurs d’orgue, des chiffonniers, des rémouleurs, des rétameurs, des mendiants, bref, toute la masse indéterminée, dissolue, ballotée et flottante, que les Français appellent la « bohème » [29]

Bruce Franklin a montré le caractère inexact et confus de ce point de vue, que l’on retrouve chez Engels, au sujet d’une classe composée de personnes de toutes les classes mais principalement de prolétaires appauvris. Il a également soutenu que Lénine et Mao ont fait preuve d’une meilleure compréhension du lumpenprolétariat, comme on le constate à cette remarque du second : « Combattants courageux mais susceptibles d’être destructeurs, ils peuvent devenir une force révolutionnaire si on leur donne des conseils appropriés » [30]. Les classes dominantes devraient être très reconnaissantes que les dirigeants révolutionnaires modernes aient plus souvent pris leurs idées sur le lumpenprolétariat chez Marx plutôt que chez Mao, car traiter les gens comme des parias apolitiques aide à veiller à ce qu’ils le restent. Comme Raymond Williams le remarque à propos d’une catégorisation dénigrante similaire, celle de culture de masse, « il n’y a en fait pas de masses, il y a seulement des façons de voir les gens comme des masses [31]». Que les populations des bidonvilles aient jusqu’ici soutenu principalement des figures populistes conservatrices est tout à fait vrai. Mais des observations similaires avaient été formulées à propos des nouvelles populations urbaines de l’Angleterre du xixe siècle, ou sur les paysans du monde entier. Une des raisons pour lesquelles la droite a encadré les citadins pauvres, c’est que la gauche l’a laissée faire tandis qu’elle persistait à essayer d’encadrer le prolétariat.

Toutefois, il existe une raison plus spécifique qui conduit à dénigrer le sous-prolétariat : son mode de vie diffère à la fois du style de vie de la bourgeoisie et de celui de la classe ouvrière. L’une et l’autre le trouvent choquant car les personnes très pauvres survivent souvent grâce à des expédients et à des activités illégales. De part et d’autre, on est donc conduit à voir en eux des éléments « antisociaux ». Il est vrai que le sous-prolétariat urbain compte beaucoup de personnes peu « recommandables », des éléments indésirables qui rejettent les valeurs et des vertus respectables. Or, ces personnes sont souvent considérées comme coextensives à l’ensemble de la sous-classe urbaine. Fanon lui-même fait cette identification : Ces chômeurs et ces sous-hommes se réhabilitent vis-à-vis d’eux-mêmes et vis-à-vis de l’histoire. Les prostituées elles aussi, les bonnes à 2000 francs, les désespérées, tous ceux et toutes celles qui évoluent entre la folie et le suicide […] [32]

Amilcar Cabral est l’un des théoriciens et des praticiens révolutionnaires qui n’ont pas fait cette erreur. Il reconnaît deux catégories parmi ceux qu’il appelle « les déracinés » des villes : L’un de ces deux groupes ne mérite pas vraiment le nom de « déraciné », mais nous devons encore trouver un meilleur nom pour eux. L’autre groupe est facilement identifié et pourrait facilement être appelé notre lumpenprolétariat, si nous avions quoi que ce soit en Guinée que nous pussions appeler un prolétariat : il se compose de mendiants, de fainéants, de prostituées, etc.

Cela dit, c’est au premier de ces deux groupes déracinés que nous avons porté une attention particulière, et c’est un fait qu’ils ont joué un rôle important dans notre lutte pour la libération. Ils sont constitués d’un grand nombre de jeunes gens nouvellement venus de la campagne, et qui maintiennent des liens avec elle, mais qui en même temps sont en train de commencer à vivre une sorte de vie européenne. Ils n’ont généralement aucune formation et vivent aux dépens de leurs familles petites-bourgeoises ou laborieuses [33]

Cette analyse (donnée, par ailleurs, au Centre Frantz Fanon, à Milan, en 1964) rejette catégoriquement l’idée d’une nature non révolutionnaire du sous-prolétariat. Il opère une distinction nette entre les déclassés, la section du sous-prolétariat socialement et politiquement démoralisée qui en fait soutient les Portugais, et le reste du sous-prolétariat, qui n’est pas déclassé. Cabral a sans doute raison, mais cette distinction n’est pas absolue. À n’importe quel moment, tout membre du sous-prolétariat peut devenir un proxénète ou une prostituée, un voleur ou un gangster. À l’inverse, ceux qui adoptent ces professions peuvent parfois devenir politisés. La relation entre les cultures criminelles et le reste de la société varie également selon les contextes ; nous ne trouvons pas la même relation partout. L’étude de Hobsbawm sur le banditisme, par exemple, montre que l’hostilité aux valeurs sociales orthodoxes et à l’État fournit parfois une base pour des alliances avec des mouvements sociaux radicaux ou peut générer un banditisme « social » [34]

Même les déclassés criminels ont été considérés, au xixe, comme des agents de déblayage révolutionnaire dans les écrits anarchistes, terroristes et nihilistes de Bakounine, Tkachev et Netchaïev. Si, de fait, des criminels avaient été présents dans les mouvements révolutionnaires à quelque échelle que ce fut, si les classes dirigeantes de révolutionnaires avaient été infiltrées par des criminels, des bandits, etc., leur paranoïa habituelle aurait été, pour une fois, justifiée. Mais, dans ces mouvements, la plupart des non-prolétaires étaient en fait des intellectuels et non des criminels. La faveur actuelle dont jouit Genet montre que la célébration de la criminalité et de la déviance comme mode de vie est restée très vivante. Aux États-Unis en particulier, elle constitue un phénomène culturel de masse qui contribue à l’identification actuelle avec la bohème, les cultures tribales, la recherche de l’exotisme et de l’irrationnel, la mystique, l’hallucinatoire ou la recherche sexuelle pour transcender le quotidien, l’ordinaire et la routine, et qui conduit aussi à s’identifier à toutes sortes de groupes sociaux minoritaires et déviants, « alternatifs », « underground », et aux « sous-cultures déviantes ». Malgré cette « romantisation », la politisation des déclassés – le « Ali la Pointe » du film de Pontocorvo – reste rare [35]. Elle devient répandue seulement lorsqu’un parti révolutionnaire exerce une hégémonie politique et idéologique décisive dans la ville.

Toutefois, l’hypothèse de Fanon selon laquelle « l’insurrection va trouver son fer de lance urbain » au sein de ce sous-prolétariat, selon laquelle « le lumpen-prolétariat constitue l’une des forces le plus spontanément et le plus radicalement révolutionnaires d’un peuple colonisé » [36]

témoigne d’une compréhension profonde de la vie urbaine dans le Tiers-Monde et d’une volonté de rendre compte de ses spécificités qui est absente chez ceux qui continuent de répéter comme des perroquets la sagesse conventionnelle de la gauche européenne à propos du prolétariat, et chez ceux qui mènent des débats abstraits et sectaires sur la primauté de la paysannerie en opposition à la primauté du prolétariat. Aucun d’entre eux n’a jamais fait de recherche sérieuse sur le sujet. Or, ce qui est frappant dans l’analyse de Cabral, c’est qu’elle est enracinée dans un examen approfondi et une compréhension non seulement de la structure sociale, mais aussi de la culture de la Guinée. Ainsi, il commence son analyse en distinguant les zones urbaines et les zones rurales. Puis il aborde les groupes « apatrides » comme les Balantes et les « sociétés-États » comme les Peuls. Il poursuit en insistant sur la distinction culturelle cruciale entre musulmans et « animistes », pour indiquer enfin quelle est la position des femmes dans ces sociétés, quelles sont les diverses formes de mariage, les différents types d’autorité politique au niveau du village, et les différentes formes de propriété des terres et d’utilisation des terres. Ses cas types (Les Peuls et les Balantes) ne se contentent pas de reproduire les catégories de classes européennes, mais énoncent clairement le système de stratification africain. Les chefs, les nobles et les religieux figurent en haut ; viennent ensuite les artisans itinérants, puis les marchands ambulants, et enfin les paysans. Quand il se tourne vers les villes, la première distinction importante qu’il établit est entre Européens et Africains. Chacune de ces catégories est ensuite subdivisée : les Européens sont divisés en hauts fonctionnaires et dirigeants d’entreprises, en fonctionnaires moyens, en petits commerçants et employés dans le commerce, en professions libérales et en travailleurs (principalement qualifiés). Cette approche concrète s’applique également à la population urbaine africaine, divisée en hauts fonctionnaires, cadres moyens, professions libérales, puis les petits fonctionnaires et ceux qui travaillent dans le commerce (avec contrats ou pouvant être limogés d’un jour à l’autre). Les agriculteurs entrent aussi dans ces catégories dans les villes non industrielles reculées. Enfin, il aborde la situation des salariés : « Ceux qui travaillent sans contrat, les dockers, les travailleurs de la marine marchande, les domestiques (principalement des hommes), les travailleurs des ateliers de réparation et de petites usines, et les portiers, etc. » Sa conclusion est importante : « Vous remarquerez que nous veillons à ne pas les désigner par les termes de prolétariat ou de classe ouvrière [37]. Tout cela est bien loin des modèles marxistes grossiers de la « structure sociale », qui se contentent d’une classification professionnelle et qui ne connaissent que des catégories englobantes comme la « bourgeoisie », le « prolétariat » et la « paysannerie », et quelques rares sous-catégories. Ces analyses ne souffrent pas seulement d’un manque de spécificité dans l’analyse, mais aussi de la prise en considération des caractéristiques culturelles des groupes sociaux : la religion, la situation des femmes, l’appartenance ethnique, etc. […]

On ne peut pas se contenter d’affirmer que les sous-prolétaires n’ont engendré aucune théorie révolutionnaire, qu’ils n’agissent jamais sans meneur, qu’ils sont conservateurs, etc. Des choses similaires ont été dites dans l’histoire au sujet des femmes, des Noirs, du prolétariat, des peuples coloniaux, etc. Les sous-prolétaires ne sont pas nécessairement « anomiques » ou dépourvus de conscience collective, même si, à l’heure actuelle, une telle conscience est susceptible d’être « communautaire » plutôt que de type politique ou syndical. Par « communautaire », j’entends un sentiment d’identité commune, le sentiment de partager un style de vie, qui se constitue généralement au sein d’une collectivité locale. Ce sentiment d’identité commune prend des formes différentes dans des classes comme la bourgeoisie ou la classe ouvrière établie de longue date. La conscience de classe communautaire est constituée par un sentiment diffus de faire partie de ce que Hoggart appelle le « nous » opposé à un « eux » [38], et engendre une solidarité qui trouve une expression concrète dans l’aide mutuelle interpersonnelle plutôt que dans l’action politique collective. L’importance de ce genre de solidarité n’est généralement pas reconnue par la théorie sociologique. Les marxistes se contentent d’attribuer au sous-prolétariat une « sous-conscience » ou une « fausse conscience ». Quant aux écrits sociologiques, ils se contentent, depuis l’école de Chicago des années 1920, de recycler les vieilles idées de « désorganisation sociale » et de « pathologie sociale ». Nous savons pourtant que la vie dans les bidonvilles est souvent très structurée au niveau des groupes primaires. Nous savons en outre que ces groupes sont souvent étroitement liés à des institutions sociales plus larges, par exemple, des partis politiques (généralement via des patronages), des organisations criminelles, des églises, et ainsi de suite. Ces institutions organisent le sous-prolétariat aussi efficacement qu’ils l’ont souvent fait pour le prolétariat. Quant aux gouvernements, ils ont été beaucoup plus sensibles à ces nouvelles populations que ces révolutionnaires qui les ont reléguées au rang de lumpenprolétaires. Ils les renvoient souvent dans les zones rurales parce qu’ils comprennent leur potentiel révolutionnaire. Les seuls groupes qu’ils craignent autant sont l’armée, les syndicats et l’intelligentsia.

Fanon considérait la théorie attribuant au prolétariat le rôle dirigeant dans le processus révolutionnaire comme un résidu du colonialisme : une idée politique importée de l’Europe urbanisée et industrialisée, où le prolétariat n’avait d’ailleurs produit aucune révolution. Cette vision des choses, ainsi que son interrogation sur la contribution révolutionnaire du prolétariat dans les pays sous-développés et son manque d’admiration pour le rôle joué par les communismes d’État institutionnalisés dans les révolutions coloniales, ont provoqué la colère de toutes sortes de marxistes. On en trouve une illustration chez N’guyen Nghe, écrivain vietnamien qui adhère à l’affirmation traditionnelle selon laquelle la révolution vietnamienne est « prolétarienne », même s’il admet que les armées révolutionnaires sont constituées à quatre-vingt-quinze pour cent de paysans. Leur identité prolétarienne consiste, selon lui, à être dirigée par des hommes engagés dans une perspective « prolétarienne », c’est-à-dire qui provient du marxisme classique. Une révolution menée par ceux qui se fondent sur cette idéologie sera plus solidement dirigée qu’une révolution menée par des intellectuels ou des paysans. « Une pure révolution paysanne », reproche-t-il à Fanon, « ne peut être qu’une jacquerie sans avenir [39]

Elle sera incapable de faire la transition vers la guerre moderne, et est condamnée à tomber sous l’influence bourgeoise. Les lacunes de Fanon sont attribuées à la pernicieuse influence de l’existentialisme parisien colportée par l’intelligentsia « subjectiviste » et individualiste, une philosophie qui, bien que radicale, n’aurait été en mesure de développer depuis la Libération ni de théorie politique adéquate ni de mouvement politique efficace.

L’internationalisme de Fanon

Le péché ultime de Fanon est d’avoir été méprisant envers la solidarité de classe internationale. Fanon croyait que la re-création de l’homme devait être entrepris par le Tiers-Monde. Il reconnaissait l’aide des pays communistes mais avec de fortes réserves, car l’Algérie n’a en fait reçu qu’une aide limitée de ce côté pendant la révolution. Quant à l’aide due à une solidarité de classe en provenance des pays capitalistes, il la tient pour nulle. Les principaux regroupements plus larges que la nation auxquels il se réfère sont le continent panafricain et les membres du « Tiers-Monde » des ex-pays coloniaux ou encore coloniaux. Fanon voulait créer un Tiers-Monde nouveau, socialiste, autonome et humaniste. Il voulait rester à l’écart des étreintes du communisme dans ses formes institutionnalisées et étatiques. Mais en dépit de son insistance sur le Tiers-Monde, c’est bien à l’Europe qu’il s’adressait. Il n’était pas raciste ; or, l’un des plus grands crimes commis par les nouvelles castes bourgeoises dans les pays néocoloniaux était d’avoir installé des versions inversées du racisme blanc. Cependant, comme il s’était lui-même formé, en tant qu’homme noir, parmi les intellectuels parisiens, il savait qu’avoir des alliés dans les pays impérialistes était important, et finalement, il n’a pas fait ce qu’il disait devoir être fait. Loin d’imprimer son message sur un papier bon marché, de l’écrire en arabe, en swahili, en hindi ou en malais et de le distribuer aux paysans et sous-prolétaires du Tiers-Monde, il l’a écrit en français et publié à Paris afin qu’il puisse être lu par les intellectuels occidentaux.

Son influence sur le Tiers-Monde a donc été assez faible. Elle s’est surtout exercée dans les bastions du capitalisme développé : dans le renouveau de l’action directe à Paris et Berlin, mais surtout dans les ghettos noirs des États-Unis, où ses livres se sont vendus par milliers. De nombreux commentateurs ont souligné que les lecteurs de Fanon avaient répondu à sa célébration du fait d’être Noir et à son insistance sur la « violence ». Ils ont sous-estimé l’importance de ce qui, dans le message de Fanon, concernait le lumpenprolétariat. Or, cette notion est au cœur de la théorie des leaders des Black Panthers, par exemple, lorsqu’ils rejettent le racisme et prêchent l’alliance de classe avec les peuples opprimés de toutes les couleurs. Ils rejettent le racisme, bien qu’ils insistent vigoureusement sur l’idée que les Noirs sont le groupe le plus sévèrement exploité de tous et qu’ils constituent une « sous-classe » dans la société américaine, écrasée par la discrimination raciale en plus de l’exploitation de classe (le revenu familial moyen des Noirs est équivalent à cinquante-trois pour cent du revenu moyen familial des Blancs, les Noirs de moins de 21 ans au chômage sont cinq fois plus nombreux que les Blancs). Les Noirs des États-Unis ont toutes les caractéristiques que Fanon attribue aux lumpenprolétaires du monde sous-développé. Certes, le sous-prolétariat urbain dans les sociétés capitalistes ne leur est pas réservé. Toutes les caractéristiques majeures de la vie du sous-prolétariat, de leur style de vie de famille au style de leurs emplois, trouvent leur illustration dans les « classes inférieures » aux classes ouvrières blanches de Grande-Bretagne et des États-Unis. Il n’est donc pas étonnant que l’analyse classique d’une société-bidonville de cette nature porte, non pas sur un ghetto noir, mais sur une communauté immigrée italienne pendant la dépression de l’avant-Deuxième Guerre mondiale, Street Corner Society de William Foot Whyte [40]

Whyte William Foote, Street Corner Society. La structure…. Mais c’est l’homme noir qui est le plus susceptible d’être au chômage et sous-privilégié. Il sera traité de cette façon à cause de sa couleur, et sa conscience politique reflétera donc cette dimension supplémentaire de l’oppression. Il est plus opprimé que ceux qui souffrent seulement d’une exploitation de classe. Ce type d’oppression « surdéterminée » existe à la fois en Guinée et aux États-Unis, dans les colonies, les ex-colonies et dans les bastions les plus avancés du monde capitaliste. La condition du Tiers-Monde, par conséquent, n’est pas réservée à un groupe de pays arriérés. Il est vrai que la plus grande part des exploités se trouve dans ces pays, mais la réalité du Tiers-Monde doit être considérée comme une condition sociale qui peut être trouvée dès qu’un rapport centre/périphérie existe, par exemple dans la relation entre les agriculteurs des plaines et des prairies en Amérique du Nord et les détenteurs du pouvoir dans les villes « Down East », ou entre le Nord et le Sud de l’Italie. Les relations entre les États impériaux et leurs colonies ne sont pas si différentes dans leur nature de celles qui existent entre centre et périphérie dans l’impérialiste « mère patrie » ; d’où la distinction d’Eldridge Cleaver entre « mère patrie » (Amérique Blanche) et « pays noir » (Amérique noire), tous deux se trouvant à l’intérieur des frontières du système politique américain. Les conditions du Tiers-Monde caractérisent la vie du sous-prolétariat (de couleur) à New York, Washington, Chicago ou Watts comme celle des habitants des bidonvilles de Lima et Calcutta.

En ce sens, la notion de « Tiers-Monde » fait référence à un ensemble de relations plutôt qu’à un ensemble de pays. Elle souligne également la misère particulière des paysans, du lumpenprolétariat, et la grande division entre les « seigneurs Blancs du genre humain » et les « indigènes » de la terre, qu’ils soient à Harlem ou à Hong Kong. Pour Fanon, Hong Kong était beaucoup plus susceptible de produire des défis révolutionnaires que Harlem. Curieusement, il n’a pas du tout pensé aux « lumpenprolétaires » des pays capitalistes. Sa notion de Tiers-Monde était bien celle d’un ensemble de pays dans un système mondial d’impérialisme. Ainsi, pour lui, la lutte cruciale opposait les pays « prolétaires » du monde à l’impérialisme.

Parce qu’il a rejeté la notion classique de la primauté révolutionnaire de la classe prolétaire, Fanon a subi l’anathème de la plupart des marxistes. Parce qu’il a fondé la révolution mondiale sur les pays du « Tiers-Monde » plutôt que sur les prolétariats de tous les pays, il a aggravé son cas. Pourtant, il a dit tout aussi clairement que l’indépendance n’était pas la fin ultime et que les castes néo-coloniales devaient être renversées. Sa pensée s’est développée à l’intérieur des catégories et des hypothèses marxistes, et elle ne consiste pas en un rejet du marxisme. Le marxisme fait tellement partie de l’équipement intellectuel de l’homme du xxe siècle que la recherche du « vrai marxisme » n’est plus pensable autrement que comme une question d’opinion. Il y a maintenant autant de « marxismes » qu’il y a de « christianismes », constitués de permutations de thèmes marxistes et qui peuvent aussi résulter de l’intégration d’idées qui n’existent pas chez les pères fondateurs. Lénine, Mao et bien d’autres encore étaient eux-mêmes des révisionnistes dans la mesure où ils se sont éloignés des idées établies. Sur un point important au moins, Lénine a anticipé Fanon, lorsqu’il a affirmé que le triomphe final du communisme mondial était garanti en raison d’une révolte croissante de la masse de l’humanité qui se trouvait dans le monde colonial, notamment l’Inde et la Chine. C’est cette idée que l’on retrouve aussi dans le thème contemporain chinois des villes mondiales entourées de campagnes mondiales. […]

Notes

[29] Marx Karl, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Flammarion, « GF », 2007, p. 129.

[30] Franklin Bruce, « The lumpenproletariat and the revolutionary youth movement », Monthly Review, vol. 21, n° 8, January 1970, pp. 54-56.

[31] Williams Raymond, Culture and Society, 1750-1950, Harmondsworth, Penguin, 1961, p. 289.

[32] Fanon Frantz, Les Damnés de la terre, op. cit., p. 126.

[33] Cité par Davidson Basil, The Liberation of Guine, Harmondsworth, Penguin, 1959, pp. 50-51.

[34] Hobsbawm Eric John, Primitive Rebels, Manchester, Manchester University Press, 1959. Voir notamment le chapitre VII, et Les Bandits, Paris, La Découverte, 1999.

[35] « Ali la Pointe », de son vrai nom Ammar Ali, est un combattant du FLN qui participa à la Bataille d’Alger et dont la figure est présente dans le film de Pontocorvo Gillo, La Bataille d’Alger, 1965 (ndlr).

[36] Fanon Frantz, Les Damnés de la terre, op. cit., p. 125.

[37] Textes cités par Basil Davidson, The Liberation of Guiné : Aspects of an African revolution, Harmondsworth, Penguin, 1969, pp. 50-51.

[38]Hoggart Richard, La Culture du pauvre, Paris, Minuit, 1970, chap. 3.

[39] Voir Nghe Nguyen, « Frantz Fanon et les problèmes de l’indépendance », La Pensée, n° 107, 1963, pp. 23-36.

[40] Whyte William Foote, Street Corner Society. La structure sociale d’un quartier italo-américain, Paris, La Découverte, 1995.

Cairn.info le 25/04/2014

Traduit de l’anglais par  Stéphanie Templier

Dans Actuel Marx 2014/1 (n° 55), pages 73 à 98

 

 

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