Cité Soleil : guerre entre G-9 et G-pèp !

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Jimmy "Barbecue" Cherizier

(English)

Une alliance d’organisations de quartier armées engagées à éradiquer le crime dans leurs communautés dévastées, comme elle le déclare dans leur slogan d’initier une quelconque révolution contre l’oligarchie bourgeoise d’Haïti, est engagée dans une confrontation épique contre une armée ad hoc de gangs criminels avec laquelle ils se sont affrontés au cours des trois dernières années.

Depuis le vendredi 8 juillet, de violentes batailles ont fait rage dans le plus grand bidonville de Port-au-Prince, Cité Soleil, entre les « Forces révolutionnaires de la famille G9 et leurs alliés », (généralement appelés simplement G9) contre les «soldats» de Jean Pierre Gabriel, alias «Ti Gabriel», qui dirige une pseudo-fédération imitatrice appelée «G-Pèp», qui est financée et politiquement alignée sur les affaires oligarques du grand magnat et candidat présidentiel Réginald Boulos et autres. Voilà pourquoi, on n’a jamais vu aucun rapport des organisations de droits humains contre ce groupe.

Selon des riverains, le  G-Pèp a déclenché les hostilités en attaquant le quartier “Boston” de Cité Soleil, protégé par l’un des neuf fondateurs du G9, Mathias Saintil. Alors que la contre-attaque du G9 au cours du week-end progressait contre le G-Pèp, des renforts ont commencé à affluer à Cité Soleil en provenance de confédérés du G-Pèp comme les 400 Mawozo basés à la Croix des Bouquets et les « Cinq secondes » gang de “Izo” au Village de Dieu qui s’adonnent à terroriser la population avec leur entreprise d’enlèvements contre rançon.

Le commissariat de Police de Cité soleil est abandonné sans aucun policier selon le Magistrat de la Commune

Rappelons que les 400 Mawozo avaient enlevé 17 missionnaires nord-américains l’année dernière et Izo” au Village de Dieu lui-même avait mis fin à la vie de 5 policiers de l’unité SWAT Team en mars 2021, même leurs cadavres  n’avaient pas été remis pour leurs funérailles. Il est clair qu’on est en face de deux groupes différents, l’un s’adonne à protéger et défendre son quartier contre des attaques de l’autre qui agit en toute criminalité.

Au cours de la dernière semaine d’avril et de la première semaine de mai, une énorme bataille similaire a eu lieu dans la plaine du Cul-de-Sac en Haïti entre les 400 Mawozo et Chen Mechan, un groupe armé allié au G9.

Les enquêteurs disent que 148 personnes sont mortes dans les combats et 132 maisons ont été incendiées. Des combattants du G9 des quartiers de Port-au-Prince sont venus aider Chen Mechan pendant les 12 jours de bataille.

De même, aujourd’hui, Chen Mechan se bat contre G-Pèp et 400 Mawozo dans la région de Canaan, un bidonville tentaculaire qui a surgi sur une plaine inondable désolée au nord de la capitale après le tremblement de terre du 12 janvier 2010.

Au 11 juillet, des sources estimaient les pertes des deux côtés à plus de 50 hommes. (Le maire de Cité Soleil a déclaré au Miami Herald 52 tués et 110 blessés.) Au 10 juillet, un autre dirigeant du G9 de Cité Soleil, Iscard Andrice, avait perdu 13 hommes, tandis que les pertes de Mathias s’élevaient à environ huit ou neuf.

En plus des morts sur le champ de bataille, le Village de Dieu, situé près de Carrefour dans le flanc sud de la capitale, a vu deux contingents de ses «soldats» anéantis alors qu’ils se déplaçaient pour renforcer le G-Pèp. Le 9 juillet, la police haïtienne a tendu une embuscade et tué 16 des hommes d’Izo dans la ville voisine de Martissant, affichant des photos de leurs cadavres étendus. Le lendemain, un bateau plein de combattants du Village de Dieu a tenté d’atteindre Cité Soleil par la mer, mais ils ont été interceptés par les garde-côtes haïtiens. Un nombre indéterminé de “soldats” d’Izo ont été abattus ou noyés.

Manifestation à Carrefour-Feuilles pour la libération d’Alexandre Ezechiel, alias “Ze”

La centrale électrique et le dépôt de carburant de Varreux, situés dans le quartier Wharf Jérémie de Cité Soleil contrôlé par le G9, sont actuellement bloqués pour les livraisons de carburant, avec deux pétroliers géants en vol stationnaire dans la baie de Port-au-Prince. Cela augure des coupures de courant et d’essence à la pompe dans un futur proche.

Le G9 s’est réuni en juin 2020 sous la direction de l’ancien policier des forces spéciales Jimmy “Barbecue” Cherizier pour lutter contre les enlèvements, les vols, les viols et les extorsions qui sévissent dans les quartiers pauvres de Port-au-Prince. Lors de l’officialisation en juillet 2020, les dirigeants du G9 ont conclu une trêve pour mettre fin aux combats inter-quartiers avec des gangs qui ne souscrivaient pas à leur programme anti-criminalité. Décrits comme des “alliés” du G9 mais ne faisant pas partie de sa “famille”, le gang d’Izo et le gang Grand Ravine de Renel “Ti Lapli” Destina, tous deux tristement célèbres pour leurs enlèvements, ont coexisté dans un cessez-le-feu difficile avec le G9 pendant environ un an.

Mais en juin 2021, les politiciens de l’opposition haïtienne, désireux d’allumer un feu sous le président assiégé Jovenel Moïse, ont versé une grosse somme au gang du Grand Ravine de Ti Lapli pour lancer une offensive contre le quartier voisin de Ti Bois d’un fondateur du G9, Christ Roy “Krisla” Chery. Dans le même temps, les gangs de Belair, Ruelle Maillart et Rue Tiremasse ont attaqué les quartiers de Cherizier de Delmas 2, 4 et 6. Les combats entre les quartiers ont repris avec une vengeance mais ont pris une brève pause après l’assassinat du président Jovenel Moise le 7 juillet 2021.

À l’automne 2021, le G9 a mené une campagne presque réussie pour chasser du pouvoir le Premier ministre de facto Ariel Henry, que le «Core Group» d’ambassadeurs dirigé par Washington avait oint pour diriger Haïti après le meurtre de Jovenel et jusqu’à ce que de nouvelles élections puissent avoir lieu. Le défi antigouvernemental du G9 a culminé avec la fermeture de l’usine de Varreux, créant une pénurie de carburant paralysante. Henry était sur le point de démissionner, ont révélé des sources au sein de son gouvernement, mais les difficultés causées par les tactiques du G9 nuisaient également à son image et à son attrait de masse. A l’occasion de l’anniversaire de Vertières, le 18 novembre, date de la bataille décisive d’Haïti contre la France en 1803, Cherizier avait déclaré la levée du blocus sur Varreux et une trêve d’un mois qui durera jusqu’aux vacances de Noël.

Le bandit armé Innocent Vitelhomme, proche collaborateur du Secteur démocratique et populaire (SDP)

Cependant, le G9 est resté pour la plupart silencieux et non conflictuel pendant environ six mois, malgré le fait de repousser les attaques occasionnelles de ses voisins belligérants. Les Haïtiens à travers Haïti et sa diaspora qui avaient suivi de près les manifestations dramatiques, les actions armées, et les déclarations du G9 ont commencé à se demander si le mouvement des bidonvilles s’était divisé, avait été payé ou s’était simplement éteint.

Mais lors d’une cérémonie organisée par le G9 pour distribuer symboliquement des colis de soins à 200 femmes à l’occasion de la fête des mères haïtiennes, le 29 mai, Cherizier a prononcé un discours qui a finalement abordé ces questions et a effectivement annoncé le retour de la fédération à la une des journaux. « Nous avons décidé de ne pas laisser ce jour uniquement entre les mains d’une bande d’hypocrites qui humilient, battent, kidnappent, violent, détruisent les mamans et leurs petites entreprises, et même tuent des mères tous les jours », a déclaré Cherizier depuis la tribune. « Notre silence reflète notre conscience qui s’approfondit. Notre silence ne signifie pas que nous avons reculé… [ou] abandonné [la lutte]. Au contraire, notre silence nous a permis de grandir davantage, de comprendre davantage, de voir plus loin, de découvrir davantage qui est le véritable ennemi. Les chats et les chiens peuvent continuer à danser le “kalenda” pendant que nous restons silencieux. Cela ne veut pas dire que [le G9] les accepte soit en riant avec eux, soit en leur serrant la main. L’oppression des mères dans les 10 départements d’Haïti, surtout dans les quartiers populaires, doit cesser. Nos contacts se multiplient. Plus de coopération est mise en place. Une plus grande compréhension se développe avec le leadership pour que la société puisse mieux voir et comprendre la bataille [du G9]. Personne n’utilise le G9. Le G9 est son propre patron. Elle sait quand avancer, quand s’arrêter… Nous exhortons les mères à demander à leurs filles et fils de continuer à résister, à nous aider à combattre les actes d’insécurité contre la vie de leurs familles,… à rallier leurs fils et filles à la cause du G9, qui est la lutte pour améliorer les conditions matérielles des gens et l’existence des gens, de leurs familles, de leurs mères. Cette bataille ne peut pas être menée par de petites distributions sporadiques de nourriture ou d’argent, par des femmes macoutes qui gaspillent de l’argent pour des nettoyages [une référence au programme de secours Ede Pèp (Aider le peuple) de l’ancienne Première Dame d’Haïti Sophia Martelly dont le pouvoir de facto en place que dirige Ariel Henry veut régénérer] de connivence avec certains escrocs politiques. Vive la résistance de toutes les mères ! »

En mai, le site Web InsightCrime, soutenu par le National Endowment for Democracy, affilié à la CIA, a publié un article affirmant que les 400 Mawozo avaient officiellement rejoint la coalition G-Pèp, défiant la domination du G9, selon un ancien membre de l’ONU formé à la Sorbonne, né en Martinique, négociateur pour le désarmement des gangs Eric Calpas.

Jimmy “Barbecue” Cherizier

Le 26 juin, la police haïtienne a arrêté Alexandre Ezechiel, alias “Ze”, le chef du quartier Baz Pilat de Carrefour et fondateur du G9, l’accusant d’enlèvement. Il a été arrêté dans le quartier Carrefour-Feuilles en compagnie de l’ancien policier haïtien Junior « Zakè » Claude, licencié en 2019.

Une grande manifestation pacifique populaire retransmise par la télévision Caraïbes a eu lieu pour dénoncer son arrestation, rejeter tout ce dont on l’accuse et exiger sa libération. Les manifestants ont juré « qu’ils resteraient mobilisés pour défendre  Ezechiel jusqu’au bout ».

Cherizier également a réagi sur cette arrestation : « J’ai passé 14 ans dans la police, à chasser des bandits, des voleurs, des ravisseurs et des violeurs, et je ne suis pas différent d’Alexandre Ezechiel », a-t-il déclaré  lors d’une conférence de presse le 29 juin, toujours vêtu de son vêtement de combat et de son arme.  « Personne n’a autant aidé l’État haïtien et la police dans la lutte contre les gangs… Ze n’a jamais été un voleur, un kidnappeur ou un violeur. Aucun kidnappeur ne ferait mieux de prétendre qu’il aime Ze. Même là où il se trouve, il ne sera jamais ami des ravisseurs ».

Les intérêts de classe derrière les combats actuels à Cité Soleil sont quelque peu troubles et contradictoires, mais les contours sont discernables. En juin, le bandit armé Innocent Vitelhomme, proche collaborateur du Secteur démocratique et populaire (SDP) de l’avocat André Michel ainsi que du gang des 400 Mawozo, a fait une série de déclarations publiques dramatiques. Il a affirmé que le SDP était à l’origine de la formation de l’organisation policière paramilitaire renégate de l’ombre connue sous le nom de Fantom 509, qui, selon la police, a perpétré un massacre à Delmas 32 en juin 2021 ainsi que de nombreux autres crimes.

Bien qu’il ait été le principal groupe d’opposition à Jovenel Moïse, le SDP est désormais la pièce maîtresse de la coalition au pouvoir “Accord Musseau” d’Ariel Henry avec le parti du Mouvement pour une troisième voie (MTV) de Reginald Boulos. Ainsi, le SDP semble avoir des liens à la fois avec Fantom 509 et 400 Mawozo, tandis que Reginald Boulos a publiquement admis à la radio haïtienne qu’il est un partisan de Ti Gabriel. Il apparaît donc qu’une faction au sein de la coalition gouvernementale au pouvoir s’est alliée à la nouvelle alliance G-Pèp/400 Mawozo et tenterait d’éradiquer la fédération du G9, perçue par Washington comme une menace.

Le 8 juillet, le secrétaire adjoint du Département d’État pour l’hémisphère occidental, Brian A. Nichols, a annoncé un programme de sécurité de 48 millions de dollars pour Haïti par l’intermédiaire de son Bureau international des stupéfiants et de l’application de la loi (INL), conçu « spécifiquement pour renforcer la capacité de la PNH [Police national d’Haïti] à lutter contre les gangs, notamment en finançant des efforts communautaires pour dissuader le recrutement de gangs, en embauchant des experts anti-gang supplémentaires et en soutenant les opérations anti-gang de la PNH », a déclaré un communiqué de presse du département d’État.

Déjà, des responsables américains comme les anciens ambassadeurs américains Kenneth Merten et Daniel Foote ont désigné Cherizier et le G9 comme des “criminels”, sans braquer les projecteurs sur les 400 Mawozo, qui ont en fait kidnappé des citoyens américains, parmi de nombreux autres étrangers. (Les États-Unis ont extradé et inculpé à Washington, DC, un chef de 400 Mawozo, Germine “Yonyon” Joly, en mai, mais sans la même fanfare médiatique qui entoure Cherizier).

Alexandre Ezechiel, alias “Ze”,

De plus, le département du Trésor américain a imposé des sanctions Magnitsky à Cherizier en décembre 2020, ce qu’il n’a fait à aucun autre «chef de gang».

De nombreux Haïtiens pensent que l’accent mis par Washington et le gouvernement haïtien sur le G9 découle de l’appel de la fédération à un changement révolutionnaire en Haïti.

Le 13 juillet, le Conseil de sécurité de l’ONU décidera comment continuer le Bureau de l’ONU en Haïti (BINUH). Le Conseil de sécurité des Nations unies « évalue des propositions allant du déploiement d’une nouvelle mission de maintien de la paix à l’ajout d’officiers de police de l’ONU capables de former et d’accompagner la police haïtienne dans les opérations », rapporte le Miami Herald.

La plupart des Haïtiens sont opposés à une nouvelle occupation militaire de l’ONU, qui a destabilisé Haïti pendant 21 des 28 dernières années (depuis 2019, Haïti est supervisé en vertu du chapitre 6 de la Charte des Nations Unies, qui ne donne au BINUH qu’un rôle de médiateur et de conseil.) Compte tenu des tensions entre les détenteurs du veto du Conseil de sécurité de l’ONU (les États-Unis, l’Angleterre et la France contre la Russie et la Chine), un nouveau déploiement de troupes de l’ONU semble peu probable, bien que le président dominicain Luis Abinader l’ait demandé.

Les masses haïtiennes, cependant, appellent presque universellement au «changement de système», à la «rupture» ou à la «révolution», et le discours du G9 a attiré l’attention de nombreux jeunes vivants dans les ghettos. « Vous n’avez pas été créé pour vivre dans ces conditions déplorables infrahumaines ». Ce discours pourrait être qualifié de dangereux par les puissances exploitantes et elles ont peur de son effet dans la conscience des jeunes. Sans doute, un catalyseur même de changement véritable et potentiel à l’avenir. C’est peut-être l’un des motifs de la confrontation actuelle entre le G9 et le G-Pèp.

Cherizier et le G9 semblent conscients des attentes de la population à un changement mais selon lui, son organisation recherche plus d’engagement et d’adhésion de toutes parts notamment de la majorité opprimée et exploitée avant de se relancer sur d’éventuels défis.

« À vous qui demandez ‘où est la révolution ?’ », avait dit Cherizier lors de sa conférence de presse du 29 juin, « qu’avez-vous fait pour qu’elle se produise ? Vive le G9 !  ».

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