Un nouveau chœur anti Moise Jean-Charles

La langue française comme arme discriminatoire

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L’ex-sénateur et candidat à la présidence Moise Jean-Charles posant avec le président vénézuélien Nicolas Maduro

 Je me permets volontiers de reprendre, pour appuyer mes propos, le titre d’un billet de l’écrivain Lyonel Trouillot dans les colonnes du Le Nouvelliste en septembre 2016 concernant Moise Jean-Charles : Un chœur anti Moise Jean-Charles? Depuis quelque temps, le leader de Pitit Desalin est la cible de tirs croisés des personnes qui, comme lui, se réclament pourtant de l’opposition politique. On l’accuse, à tort ou à raison, d’être à la solde du pouvoir tèt kale, d’être un agent double, et récemment, à la suite d’une vidéo circulant sur les réseaux sociaux, on se moque de lui et on remet en cause sa capacité à diriger devant son incapacité à maitriser la langue française. Ce dernier point m’interpelle au plus haut point et me porte à penser que l’on semble se diriger vers un nouveau chœur anti Moise Jean-Charles essentiellement basé sur la langue de l’ancien maître. C’est comme si l’homme doit être cantonné dans un profil de lanceur de manifestations, de militant politique, de préparateur de terrain pour ensuite laisser à ces messieurs zuzu parlant un français châtié de diriger à sa place.

Dans notre société constituée d’hommes ayant brisé les chaînes de l’esclavage et où subsiste encore et toujours, pour répéter les mots du professeur Manigat, l’atavisme du système colonial, le fait de pouvoir s’exprimer en français, la langue du colonisateur, est souvent interprété par beaucoup d’entre nous comme un signe d’intelligence (nèg lespri). Ne pas maîtriser cette langue est au contraire synonyme d’ignorance (nèg sòt). Tout ce système a été bien entretenu par une certaine élite francophile qui entendait, dès le début, pratiquer une forme d’obscurantisme d’État afin de maintenir dans l’ignorance la plus totale, et en dehors de l’exercice du pouvoir politique, la classe paysanne créolophone, ces descendants de Bossales Africains qui se sont sacrifiés pour notre indépendance. Méprisés honteusement par l’élite politico-intellectuelle sans humanité de Port-au-Prince, les descendants de ces valeureux combattants sont devenus des parias dans leur propre pays et condamnés à la pauvreté. L’ex sénateur du Nord, qu’on le veuille ou non, en digne fils de ces hommes souhaite leur rendre justice en campant sans ambages ses idées socialistes pour une Haïti plus juste.

En effet, au-delà des accusations parfois insensées que l’on balance à tout bout de champ au sujet de Moise Jean-Charles, on oublie souvent que le leader de Pitit Desalin se réclame d’une idéologie, le socialisme, et qu’il est engagé dans une bataille politique en vue de la prise du pouvoir réel. Par conséquent, toute sa démarche politique, toutes ses actions et ses prises de position doivent être comprises en fonction de cet objectif précis : son ascension à la magistrature suprême de l’État. Sur le terrain politique, l’adversaire de Moise Jean-Charles n’est pas seulement le PHTK, mais aussi le mal nommé Secteur démocratique et populaire qui détient dans son sein des éléments gnbistes qui n’inspirent pas confiance. À cet égard, on peut clairement constater que le Directoire politique de Fanmi Lavalas, adversaire farouche de PHTK, a toujours gardé, avec raison, ses distances face à la bande de Me André Michel. 

Comment pouvons-nous réellement être nous-mêmes et construire une société qui se veut démocratique si nous continuons de nous servir de la langue de nos anciens maîtres comme une arme d’exclusion pour discriminer et empêcher la majorité créolophone de prendre la place qui lui revient? Jean-Jacques Dessalines, le fondateur de la patrie, le vainqueur de l’armée de Napoléon, ne savait ni lire ni écrire. Était-il un nègre sot pour autant? Certainement pas. Son intelligence politique et son sens pratique ont fait de lui un génie militaire dépassant même Toussaint Louverture. Combien de siècles faudrait-il encore à l’homme haïtien pour sortir de ce clivage hérité du colonialisme et qui empoisonne nos relations sociales: français (nèg lespri) vs créole (nèg sòt). Moïse Jean-Charles n’est pas un sot. On n’a qu’à regarder son  parcours politique et écouter ses interviews lorsqu’il s’exprime dans sa langue. Mais certains d’entre nous sont incapables de transcender ce schéma colonial opposant le français (nèg lespri) au créole (nèg sòt) pour en faire le constat et pensent faussement que les gaucheries grammaticales du leader de Pitit Desalin le rendent inapte à diriger. Le sublime Jean-Jacques Dessalines, malgré son analphabétisme, a démontré sa capacité à instaurer une société plus juste par des mesures politiques importantes : décret du 1er février 1806 afin de mettre fin à la corruption généralisée dans les services gouvernementaux et le décret du 24 juillet 1805 afin de faire une vérification en règle des titres de propriétés dans l’éventualité d’une réforme agraire au bénéfice des anciens esclaves sans terres. Ce début de justice sociale en Haïti a été tué dans l’œuf par l’oligarchie mulâtre en complicité avec les généraux Pétion et Christophe le 17 octobre 1806 au Pont-Rouge.

beaucoup de mes compatriotes disqualifient d’emblée ce dirigeant politique par le simple fait qu’il est d’origine paysanne

À chaque temps de rapprochement d’une élection présidentielle, nous voyons poindre les anti Moïse Jean-Charles avec leur rhétorique anti peuple : tout ce qui est paysan, pauvreté, masses populaires les répugnent. Nous les voyons déjà avec leur discours sur le manque de maîtrise de la langue française de l’homme de Milot. Ce dernier peut avoir tous les défauts que vous voulez bien lui donner, mais il n’est pas un de ces poltrons politiques pratiquant l’aplatventrisme face à l’Ambassade américaine. Et je doute fort qu’il pourrait être un contrebandier politique prêt à négocier avec l’étranger des ententes allant à l’encontre des intérêts du peuple haïtien. Avec les élections à venir, Moise Jean-Charles sera certainement l’objet de toutes les moqueries de ses adversaires qui vont se servir de la langue française comme une arme discriminatoire afin de tenter d’étouffer pour une énième fois la voix de ce fils authentique du « pays en dehors », car la présidence, oh non, ne peut convenir à un paysan et créolophone de surcroit.   

Je ne suis ni un militant ni un membre de «Pitit Desalin ». Mais cela ne m’empêche pas d’apprécier le sens du combat de Moise Jean-Charles qui se veut, jusqu’à preuve du contraire, un combat contre l’exclusion des plus pauvres. De ce point de vue, ce combat n’est pas trop éloigné de celui qu’a mené et que mène encore Fanmi Lavalas. Même quand aujourd’hui le chemin de Moise Jean-Charles et celui de Fanmi Lavalas bifurque, si je me mettais à cautionner la position affichée par beaucoup de mes compatriotes qui disqualifient d’emblée ce dirigeant politique par le simple fait qu’il est d’origine paysanne, créolophone et qu’il n’a pas un parler zuzu, ce serait alors renier mes convictions démocratiques profondes, renier la majorité des sans voix, renier le caractère profondément créole de l’homme haïtien, renier le leitmotiv même du camp politique auquel j’ai toujours cru : tout homme est un homme.

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