
Les Russes sous le tsar Alexei Mikhailovich ont envahi l’Ukraine pour la première fois en 1658 (ils étaient précédés par les Mongols en 1236 et les Tatars de 1450 à 1769, et suivis par les Français-Grecs-Roumains en 1918).
Les Français ont envahi pour la première fois l’Algérie en 1830, le Sénégal en 1855, la Tunisie en 1877, le Soudan en 1879, le Congo en 1880, la Côte d’Ivoire en 1882, Madagascar en 1883, le Gabon en 1885, le Dahomey (Bénin) en 1890, la Haute-Volta (Burkina Faso) en 1896, la Guinée en 1898, le Niger en 1899, la Mauritanie en 1903, le Maroc en 1907, le Togo (alors sous les Allemands) en 1914, le Cameroun (alors sous les Allemands) en 1916 – pour ne citer que l’Afrique.
Le Tchad pour la première fois en 1891.
“L’Afrique Equatoriale Française a toujours été considérée comme la ‘cendrillon’ de nos colonies”, a dit le Gouverneur Général (français) à André Gide, déconseillant au futur prix Nobel de littérature d’aller au Congo et au Tchad: “Que n’allez-vous plutôt à la Côte d’Ivoire, me dit-il. Là tout va bien. Les résultats obtenus par nous sont admirables. Au Congo, presque tout reste à faire”.
Et Gide plaide: “Le mot [Cendrillon] n’est pas de moi; il exprime parfaitement la situation d’une colonie susceptible sans doute de devenir une des plus riches et des plus prospères, mais qui jusqu’à présent est restée l’une des plus misérables et des plus dédaignées; elle mérite de cesser de l’être. En France on commence à s’occuper d’elle”.
Un siècle après qu’André Gide ait écrit ces lignes, nous n’avons pas remarqué qu’on s’était occupé d’elle. Au contraire. Venant du Mali et du Niger le Tchad apparaît beaucoup plus pauvre et démuni, désorganisé et divisé.

“Après avoir conquis le Tchad, la France s’en désintéresse. En effet, le pays est pauvre par rapport aux autres colonies. Être administrateur colonial au Tchad est le lot des novices ou équivaut à une punition”. Certains l’appellent le “Cœur mort de l’Afrique”. Après avoir passé 4 mois au Tchad comme gouverneur, le Guyanais Félix Éboué estime que sa nomination a été une “véritable déchéance”, comme il écrit le 3 juin 1939 à son ami en Guadeloupe, l’avocat Meloir.
Pour arriver à Fort-Lamy, le nom de la capitale sous le colonialisme français, “on prend le bateau de Bordeaux à Pointe-Noire, le chemin de fer jusqu’à Brazzaville, la voie fluviale pour Bangui, l’automobile jusqu’à Fort Archambault, le bateau jusqu’à Fort-Lamy: cela prend de 60 à 70 jours”.
le tchad est resté l’une des plus misérables et des plus dédaignées colonies de la france
Aride, sans accès à la mer, avec suffisamment de pluie seulement de juin à septembre, même l’agriculture ne pousse pas facilement. À N’Djamena, la capitale, on voit de petits étals de fruits le long de la route, bananes, pommes, oranges, une pomme vaut l’équivalent d’un demi-Euro. Ils viennent tous du Cameroun voisin. Dans les innombrables épiceries les jus de mangues, goyaves, oranges viennent d’Arabie Séoudite ou de Libye. Le commerce va dans les deux sens. Sur la très longue piste désertique qui relie N’Djamena au nord du pays, on croise de nombreux gros camions, avec des chargements tellement hauts qu’ils menacent de faire basculer le véhicule. Parfois ils sont surmontés d’une douzaine de personnes dont la destination clandestine est l’Europe, via la Libye et la Méditerranée.
Du Tchad à l’Europe à pied
Assis sous un palmier touffu dans la région du lac Tchad, Hassan Adam, un nomade Boudouma de 52 ans, nous demande: “Est-ce que je peux aller dans votre pays en marchant?” Cela fait 5.000 kilomètres jusqu’à la frontière de l’Union européenne, en passant par les déserts de Libye et d’Egypte, le Moyen-Orient, et la Turquie. Contournant la dangereuse Méditerranée mais passant par l’encore plus dangereuse Palestine occupée.
Rien que la 1ère moitié de 2023, 2.000 migrants sont morts noyés en Méditerranée, au cours de la 2ème moitié de la même année il y a eu dix fois plus de tués en Palestine, tant à Gaza qu’en Cisjordanie.
Les Boudoumas ne sont qu’une des 200 ethnies du Tchad ! (avec plus de 1800 dans toute l’Afrique…) Ils peuplent les abords du lac Tchad et font partie des Kanembou qui proviennent des grands et millénaires empires Kanem et Bornu qui ont duré du 8ème au 19ème siècle au centre du pays et qui s’étendaient aux pays voisins. Ensemble, les Kanembous et Boudoumas – anciens ennemis – représentent près de 10% de la population du Tchad.

Nos hôtes boudoumas ont étalé leurs téléphones portables sur les nattes et mis des petits chargeurs au soleil. C’est tout ce qu’ils ont comme signe de modernité. Ils n’ont même pas de puit puisqu’ils se déplacent sans cesse. Mais beaucoup de villages tchadiens en ont, contruits par des NGO. C’est généralement de l’eau brunâtre qui en sort. On voit constamment sur les routes des femmes sur des ânes transportant de l’eau dans des bidons jaunes. Souvent elles doivent cheminer pendant 3-4 heures. Alors que serait-ce que marcher pendant 5.000 kilomètres pour arriver dans l’Union européenne?!
A côté d’Hassan Adam est assis Adam Moussa, le chef du clan. Il a fait étendre des tapis pour nous recevoir sur le sable broussailleux. Et il a prononcé le discours de circonstance, “Nous sommes profondément honorés que vous soyez venu d’un pays si lointain pour nous rencontrer et connaître nos coutumes”, etc, etc. Nous allions ré-entendre ces paroles partout où nous étions accueillis. Soit notre guide ne connaissait que l’arabe tchadien et ne pouvait communiquer avec les gens du lac qui parlent leur propre langage, le yedina, et inventait, soit c’était le discours qu’on avait inculqué à tous les Tchadiens, ce que je pense.
Les dépenses publiques affectées aux secteurs de l’éducation et de la santé sont faibles
Moussa nous sert dans un bol en plastique du lait (tout frais, non pasteurisé) de Kouri, les vaches qui ne vivent qu’autour du lac Tchad. Le lait est une richesse pour les Boudoumas et est aussi vital que l’eau. Et pas seulement pour sa valeur nutritive. Un homme prête serment par «le lait et le beurre». Pour accueillir le visiteur et créer un lien social, on offre du lait, le tobbel kodo, ou littéralement «goutte de l’étranger». “À l’inverse le refus de partager le lait signifie la rupture de ce lien social”, expliquent l’éthnologue malien Amadou Hampâté Ba (1900-1991) et l’anthropologue française Germaine Dieterlen (1903-1999).
Ce sont les enfants qui encadrent le troupeau, mais c’est la femme qui gère la distribution du lait. «Le lait est avant tout signe du statut social de la femme et symbolise les relations sociales et l’hospitalité. C’est aussi un signe de la beauté d’une femme».
À 51 ans, le chef a eu deux épouses, comme la majorité des Tchadiens, une divorcée et une défunte. Et ensuite deux autres épouses, avec 11 enfants au total, un minimum dans ce pays. Un chauffeur de taxi de 40 ans nous a dit: “J’ai six enfants mais je n’ai pas fini”.
“Pourquoi avez-vous tant d’enfants?”
“On en a besoin pour garder les troupeaux et travailler dans l’agriculture” – ils sèment du maïs, des haricots et l’omniprésent mil. Les femmes, elles, lavent et cuisinent, et s’occupent des tout-petits. Pendant que nous conversons avec les notables, un groupe d’hommes est assis sur des nattes sous un autre arbre et bavarde. Des femmes vont et viennent autour d’abris des plus rudimentaires faits de toiles en plastique et de branchages. Des fillettes lancent des pierres pour faire tomber des graines de palmier.
“Quels sont vos principaux problèmes?”
“Il ne pleut pas. C’est mauvais pour l’agriculture. Et ensuite, la santé de nos animaux”.

Ils se plaignent de ne recevoir aucune aide du gouvernement. De fait selon la Banque mondiale même, “Les dépenses publiques affectées aux secteurs de l’éducation et de la santé sont faibles et inefficaces, le Tchad présentant actuellement le plus faible indice de capital humain (ICH) au monde” (2019). Et seulement 2% du PIB va à l’éducation et 4,8% à la santé. Ceci à mettre en regard des revenus pétroliers qui, depuis le début de l’exploitation en 2003, sont arrivés à 80% des recettes.
Seules des NGO donnent des pilules aux Boudoumas pour vacciner les vaches. Près du village de Kangalom, entre leur campement et la chefferie de Kouloudia, nous tombons sur un grand troupeau de bovidés Kouri avec d’énormes et grosses cornes (tant les vaches que les boeufs) en forme de lyre qui peuvent atteindre une cinquantaine de centimètres. Lors de son passage dans la région, André Gide a été effaré par les “cornes monstrueuses [qui] dépassaient non point seulement tout ce que j’avais vu, mais encore ce que je croyais possible”. Les vaches Kouris donnent jusqu’à six litres de lait par jour! Mais elles ont besoin de se tremper dans le lac tout proche car elles supportent mal la chaleur. Aussi est-ce seulement dans cette région qu’on les trouve. S’aidant de leurs cornes elles sont de bonnes nageuses et sont friandes d’herbes aquatiques.
Seules des ONG donnent des pilules aux Boudoumas pour vacciner les vaches
Les bêtes Kouris bougent constamment sous la surveillance d’enfants et adolescents armés de batons. Aucun ne va à l’école. Alors que la scolarisation n’est que de 75% dans le sud sédentaire, elle n’atteint même pas 8% dans le centre (Sahel) et le nord (Sahara) nomade. On y trouve pléthore d’écoles désertes et abandonnées – dont on a subtilisé tout l’équipement à part les tableaux noirs. Sur certaines écoles on voit encore l’inscription: Financement par l’Union Européenne ou par une NGO.
Le plus grand lac au monde
La superficie du lac Tchad a énormément diminué ainsi qu’exposé par la Tchadienne Hindou Oumarou Ibrahim, qui a fondé l’Association des Femmes Peules et Peuples Autochtones du Tchad (AFPAT) “pour mobiliser les connaissances traditionnelles des peuples autochtones afin de fournir des solutions en matière d’adaptation et d’atténuation du changement climatique”, car ces peuples subissent de plein fouet l’impact du changement climatique: “Lorsque ma mère est née, le lac Tchad s’étendait sur environ 25.000 kilomètres carrés d’eau. Quand je suis née, il y a 30 ans [1989], c’était 10.000 kilomètres carrés. Et en fait, maintenant [2019], cela représente environ 1.200 kilomètres carrés d’eau”.

Et que dire plus en avant dans notre époque holocène, soit il y a quelque 7.000 ans, quand le dénommé Méga-Lac Tchad couvrait… 400.000 km2, plus grand que la mer Caspienne! Grâce aux satellites on peut voir ses anciennes rives à des centaines de kilomètres au nord du lac actuel. Nous aimerions croire que c’est sur une telle rive, dans la dépression Mourdi du plateau saharien de l’Ennedi, une grande formation rocheuse à quelques 900 kilomètres au nord-est, qu’une de nos jeeps a failli se renverser une vingtaine de mètres plus bas; le soleil éblouissant sur les dunes barkhanes de sable orange en forme de croissant permet difficilement de voir les forts dénivelés. Pas étonnant qu’on trouve des coquillages dans le Mourdi.
entre les années 1960 et 1990, le lac tchad est passé de 25.000 km2 à moins de 2.000
Mais ces dénivelés peuvent remonter beaucoup, beaucoup, beaucoup plus loin dans le temps, à l’époque de la glaciation du Karoo, la deuxième du Paléozoïque, la troisième ère de l’histoire de la Terre, soit il y a de 360 à 255 millions d’années quand de grandes calottes glaciaires terrestres étaient présentes à la surface de la Terre, notamment dans l’Ennedi. À l’époque du continent Gondwana quand l’Afrique et l’Europe étaient unies, la calotte de l’Ennedi atteignait probablement l’océan Téthys aux environs du 40ème parallèle sud! (L’Ennedi est actuellement autour du 17ème parallèle nord). Certaines de ces calottes sont maintenant recouvertes de sable, mais visibles par les nouvelles techniques d’analyse des données d’images satellites.

Pour en revenir au lac Tchad, il faut néanmoins préciser que la grande perte des temps modernes a eu lieu entre les années 1960 et 1990, quand il est passé de 25.000 km2 à moins de 2.000. Depuis lors, le niveau s’est non seulement stabilisé mais a récupéré une bonne partie, se situant aujourd’hui (2025) autour de 14.000 km2 . On médiatise beaucoup l’assèchement du lac Tchad car il y a de gros intérêts en jeu, à commencer par les entreprises privées qui sont à la base d’un projet, le Transaqua inter-basin water transfer (IBWT) par la société italienne Bonefica qui devrait amener de l’eau du fleuve Congo par un canal long de 2.400 kilomètres! Ce projet date des années 1970, est resté lettre morte puis a repris vie plus récemment et un contrat a été signé en 2017 avec la compagnie PowerChina, la Chine investissant très fort dans le continent africain, en particulier l’infrastructure. Poussant à la charette il y a les politiques locaux qui visent la manne financière d’un projet estimé à 50 milliards de dollars étatsuniens, et sans doute plus.
D’un autre côté, un tel méga-projet contribuerait à désenclaver non seulement le Tchad, mais tout le continent, le canal se connectant à deux grands axes routiers, l’Autoroute transafricaine 8, Lagos-Mombasa qui relie les océans Indien et Atlantique, et l’autoroute transsaharienne Lagos-Alger qui relie le golfe de Guinée et la Méditerranée.

Après avoir salué les Boudoumas nous reprenons la piste. Un peu plus loin on voit de nombreux branchages posés contre des arbres, mis sur pied pour accueillir les réfugiés des inondations de juillet-août 2022 quand sont tombées les plus grosses pluies depuis 1990, au point que certaines rues de la capitale même n’étaient accessibles que par pirogue! Officiellement, au moins 22 morts et 1.312 habitations détruites. Le Tchad n’était pas le seul affecté, les pluies ont fait 2.100 victimes dans 25 pays africains, dont le Nigéria voisin qui a perdu 610 personnes.
Facile de le croire, lors de notre passage un mois après une saison des pluies normale, la rue principale menant à Gaoui, un village Kotoko de potiers à une dizaine de kilomètres au nord-est de la capitale, est défoncée, avec d’énormes nids-de-poule – plutôt des cratères – remplis d’eau sale qu’il faut traverser au pas, chaque file à son tour. Il faut près d’une heure pour parcourir ces 12 km. Notre chauffeur de taxi (qui a 14 enfants, nous dit-il) doit manoeuvrer avec sa seule main gauche, le bras droit ayant été paralysé lors de culbutes effectuées sur la route au Cameroun voisin. Beaucoup de Tchadiens vont dans le pays voisin plus riche, soit pour travailler soit pour ramener des légumes et fruits.
en 2022 , les pluies ont fait 2.100 victimes dans 25 pays africains
Les très rudimentaires abris aux abords du lac Tchad sont maintenant inoccupés. À première vue un paradoxe. Trop peu ou trop d’eau? Les nomades se plaignent du manque de pluies. Car celles-ci tombent d’un coup sur une brève période, essentiellement en été, et provoquent des inondations.
Boko Haram ou la «Communauté des disciples pour la propagation de la guerre sainte et de l’islam»
Les fluctations aquatiques ne sont pas le seul danger dans le bassin du lac qui borde 4 pays: Tchad, Cameroun, Niger, Nigeria. C’est au nord de ce dernier pays qu’est né Boko Haram en 2002, un groupe sunni anti-chiite tellement meurtrier (dizaines de milliers de victimes dont 300.000 enfants) que même Daesh les a désavoués. C’est en fait un argument qu’utilise les promoteurs du projet Transaqua inter-basin water transfer (IBWT): le manque de ressources et d’emploi poussent les jeunes à se joindre à Boko Haram – ou à émigrer vers l’Europe. Deux facteurs qui effraient les Occidentaux et en premier lieu les Italiens où arrivent la plupart des Africains qui traversent la Méditerranée. Leur premier ministre Giuseppe Conte a dit en 2019 que l’Europe “ne peut pas rester insensible à l’assèchement du lac Tchad. Si cela continue, il y aura misère accrue et donc augmentation de l’émigration et de la menace terroriste”. À noter que la société Bonifica était au départ la propriété de l’Etat italien…
Les conditions socio-économiques désastreuses sont un facteur important dans la création de Boko Haram, ainsi que dans son recrutement. Avant d’être tué par la police nigériane en 2009, son fondateur, le jeune prédicateur Mohammed Yusuf, dénonçait l’héritage ruineux du colonialisme et la corruption des élites nigérianes. “Après des décennies de turbulences politiques et de coups d’État militaires, l’extraction pétrolière a fait du Nigeria le pays le plus riche d’Afrique, et pourtant le pourcentage de personnes vivant dans une pauvreté totale augmente chaque année. Les Européens ont créé la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui”. La seule façon d’en sortir était d’installer un califat au Nigeria. Le nom du groupe est Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad en arabe et signifie «communauté des disciples pour la propagation de la guerre sainte et de l’islam».
Les conditions socio-économiques désastreuses sont un facteur important dans la création de Boko Haram
Le groupe est contre l’éducation, avant tout occidentale. En cela, il est loin d’être le seul. Tout spécialement dans le nord islamiste du Nigéria, de nombreux politiciens et académiciens s’y sont opposés, qualifiant l’éducation occidentale d’ilimin boko (« fausse éducation ») et les écoles laïques sous le nom de makarantar boko (“école occidentale/non islamique”).
D’autres, ailleurs, sont précautionneux, amers, ambivalents, attentifs. Dans une des rares librairies du Tchad, perdue dans le grand souk d’Abéché, importante ville du nord-est du pays, nous avons trouvé “L’Aventure ambigüe” (1961) du Sénégalais Cheikh Hamidou Kane qui lui a valu le Grand prix littéraire d’Afrique noire. Récit autobiographique de l’auteur qui reçoit une éducation traditionnelle musulmane avant d’aller à Paris étudier le droit à la Sorbonne, et puis de revenir au gouvernement au Sénégal et à l’UNICEF au Nigéria et en Côte d’Ivoire.

Dans son ouvrage, le jeune Samba Diallo s’exile aussi et se sépare de ses racines africaines sans toutefois devenir pleinement français/occidental. “Le livre parle de sa quête d’identité culturelle/spirituelle, et finalement il est tiraillé entre les deux”. Puis il revient et fait parler du “pays des Blancs” par la bouche d’un fou: “Maître, ils n’ont plus de corps. Ils ont été mangés par les objets. Pour se mouvoir, ils chaussent leurs corps de grands objets rapides. Pour se nourrir, ils mettent entre leurs mains et leur bouche des objets en fer”
Mais les courants sont plus profonds. L’Afrique – et parties des autres peuples du dit Sud – ne fait que suivre avec un décalage de quelques siècles les pas de l’Europe. Depuis la Renaissance, les Occidentaux se sont engagés dans un processus de sécularisation qui a commencé, “d’abord timidement, par mettre Dieu ‘entre parenthèses’. Puis, deux siècles plus tard, ayant acquis plus d’assurance, ils ont décrété ‘Dieu est mort’ en devenant “maîtres et possesseurs de la nature”
«Dieu n’était plus là pour mesurer et justifier… L’industrie était aveugle, même si, finalement, il était encore possible d’accueillir tout le bien qu’elle produisait… Mais déjà cette phase est passée… Après la mort de Dieu, ce qu’ils annoncent maintenant est la mort de l’homme», dit Cheikh Hamidou Kane en étalant le dilemme de ses congénères: “Comment échapper au sous-développement culturel et matériel qui est à l’origine de sa défaite et de sa soumission sans perdre la présence de Dieu dans le cœur des hommes ?”
Après la mort de Dieu, ce qu’ils annoncent maintenant est la mort de l’homme
Ce n’est pas simple du tout. Lors d’une discussion organisée en 2019 par le Woodrow Wilson Center, un groupe de réflexion à Washington, le chef Olusegun Obasanjo, ancien président du Nigeria (et ancien général), a dit que “le faible niveau d’alphabétisation et d’éducation dans les régions du nord du pays contribuait à la perpétuation de Boko Haram. Selon Obasanjo, les enfants analphabètes et sans instruction sont plus susceptibles d’être entraînés dans les rangs de l’organisation terroriste”. Il cite 53% d’alphabétisation dans le nord-est contre 94% dans le sud.
«Nous avons 14 millions d’enfants qui devraient être scolarisés, mais qui ne le sont pas. Peu importe ce que nous faisons aujourd’hui avec Boko Haram. Ces 14 millions seront Boko Haram dans 10 à 15 ans, à moins que nous ne fassions quelque chose».
Mais on retombe alors sur l’ambiguité entre spiritualisme traditionnel et Occident. Cela veut dire que l’ex-président nigérian place l’éducation, fatalement occidentale, au-dessus de sa culture. Comme salut pour son pays. Evolution incertaine. Le fondateur de Boko Haram avait fait des études universitaires – la théologie à l’université de Médine, en Arabie saoudite. Obasanjo lui-même a un doctorat en théologie et ses études dans son pays, en Inde et en Angleterre l’ont sensibilisé au colonialisme. Déjà adolescent il avait rejeté son surnom de “Matthew” comme acte anti-colonial et il a par la suite soutenu la lutte anti-apartheid de l’Afrique du Sud. Les études conscientisent souvent les jeunes et leur font voir les méfaits socio-économiques de l’Occident qu’autrement ils ne font que percevoir culturellement.
Alors ils s’allieront de toute façon à Boko Haram ou au mouvement, à l’idéologie qui lui succèdera et sera sans doute plus hypocrite mais tout aussi fatal, plus fatal encore. (Ou illégalement recrutés dans l’armée – voir plus loin) L’Histoire nous l’apprendra. Les dizaines de milliers de victimes de Boko Haram sont à comparer historiquement avec les centaines de millions de civils tués dans les génocides en Amérique du nord par les Anglo-saxons (plus de 5 millions), en Amérique latine par les Espagnols et les Portugais (56 millions), les massacres en Inde et au Kenya par les Anglais, au Congo belge par les Belges, en Ethiopie par les Italiens, en Namibie par les Allemands, en Indonésie par les Hollandais, en Arménie par les Turcs, en Algérie et en Indochine par les Français, au Vietnam par la France et les Etats-Unis etc etc etc sans oublier en Europe les 6 millions de juifs (et 1/4 à ½ million de Roms et 8 millions de Soviétiques) exterminés par les Allemands (militaires et civils, pas seulement les Nazis/SS).
Les dizaines de milliers de victimes de Boko Haram sont à comparer historiquement avec les centaines de millions de civils tués dans les génocides occidentaux
Camp de concentration allemand pour femmes de 1939 à 1945 dans le village de Ravensbrück à 90 km au nord de Berlin:“Le Kinderzimmer de Ravensbrück, ou « chambre des enfants », où les détenues arrivées enceintes au camp étaient forcées d’abandonner leurs bébés; les nouveau-nés mouraient de faim ou étaient mangés vivants par les rats”.
Et que dire du génocide perpétré ces mois-ci à Gaza par Israël. Le torturé s’est transformé en tortionnaire selon un processus psychologique classique.
A noter que Boko Haram se fonde sur un idéal de justice par l’application stricte de la loi islamique alors que le but de “la solution finale” nazie était l’extermination des Juifs et des Roms en tant que “peuples étrangers” d’Europe.
D’un autre côté, l’auteur de “L’Aventure ambigüe” offre une vue réductible – tout l’Occident n’est pas matérialiste, toute la culture occidentale ne peut être réduite au matérialisme même si c’est la grande tendance des temps modernes. Cheikh Hamidou Kane dit que sa région des Diallobé – Peuls – est entièrement régie par une culture de foi. Cela continue pareil dans le bassin du lac Tchad. Suspendus entre leur spiritualité et nature et une modernité dont ils ne connaissent que quelques instruments… et des images, les jeunes fuient par simple souci de survie. Sénégalais aussi était le steward de la Turkish Airlines qui nous ramenait à Istanbul. Pendant que les passagers de ce vol de nuit dormaient Oumar me racontait dans un français parfait son parcours, de Dakar à Istanbul où il espère faire carrière dans le football “J’aime rentrer dans mon pays, mais cela me fait de la peine de voir les problèmes. Et en grande partie c’est dû à des gouvernements archi-corrumpus”.
Un autre aspect, le reporter étatsunien Ben Taub qui a écrit un long article sur le Tchad dans le New Yorker en 2017 confie: “J’ai eu l’impression que presque tout le monde ici – et en particulier ceux du palais présidentiel – a intérêt à ce que Boko Haram continue d’exister en tant que menace lointaine et gérable”. La journaliste hollandaise, Linda Polman, elle, écrit dans “The Crisis Caravan: What’s Wrong with Humanitarian Aid?” (Qu’est-ce qui ne va pas avec l’aide humanitaire ?) “Si vous utilisez suffisamment de violence, l’aide arrivera, et si vous utilisez encore plus de violence, encore plus d’aide arrivera”. En effet, le patelin de Baga Sola sur les rives du lac Tchad et à proximité de la frontière nigériane, a reçu depuis 2015 des flots de réfugiés nigérians fuyant Boko Haram pour être ensuite victime d’inondations,. Et maintenant, «Baga Sola est trois fois plus grande qu’elle ne l’était lorsque nous sommes tous arrivés. C’est incroyable de voir à quel point l’argent provenant de l’aide humanitaire a changé la ville», a confié Florent Méhaule, le chef du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires au Tchad, à Taub.
Nous avions à peine quitté le lac Tchad de deux jours que Boko Haram a lancé une série d’attaques dans l’état du Yobe au Nigéria voisin, et tué, en l’espace d’une semaine, 39 personnes – dont la moitié dans un véhicule ayant sauté sur une mine – et perdu 6 des leurs dans les villages de Geidam, Babangida, Jororo et Lingir, ce dernier à 80 km du lac. Le jour même de notre départ du Tchad, le groupe a mené une attaque qui a fait une quarantaine de victimes dans la région de Geidam, à quelque 200 kilomètres du lac Tchad. Pas comparable à un autre massacre, de 2.000 victimes, perpétré par le groupe en janvier 2015 à Doro Gowon, sur la rive occidentale nigériane, à 150 km du bourg tchadien de Kouloudia, le chef-lieu où le sultan avait signé notre autorisation de séjour et d’où nous sommes partis à la recherche des Boudoumas. Un bel exemple. Les soldats nigérians se sont empressés de fuir, laissant la population civile seule. Deux ans auparavant, en avril 2013, ces militaires avaient brûlé des milliers de maisons et tué quelque 200 civils, en représailles d’une embuscade que leur avait tendu Boko Haram, estimant que la population soutient le groupe.

“Les récentes attaques et enlèvements indiquent que, bien qu’il soit repoussé dans des zones reculées, Boko Haram continuera probablement à perturber le développement de la région pendant un certain temps”, dit Alexander Thurston, professeur de science politique à l’université de Cincinnati et spécialiste de l’Islam dans l’ouest et le nord de l’Afrique, et qui ajoute: «Boko Haram représente un laid paradoxe: ses idées ont un attrait limité mais une grande résistance. Le groupe peut être écrasé militairement, mais la violence d’État alimente son récit de victimisation».
boko haram peut être écrasé militairement, mais la violence d’État alimente son récit de victimisation
C’est la même lutte, sous une forme différente, que mènent, dit Cheikh Hamidou Kane, “tous ceux qui ont tenté avec force de résister à l’Occident colonial au pays des Diallobé, comme les maîtres soufis sénégalais, [et qui] ont combattu au nom de la foi pour garder Dieu dans le cœur et dans la demeure des hommes”. À la différence que la féroce et disproportionnée répression par les forces de l’ordre – massacrant des civils et leurs fidèles – ont radicalisé Boko Haram.
Mais ne rejetons pas la responsabilité uniquement sur les Africains. Cheikh Hamidou Kane disait en 2016, à 88 ans: “Leur combat se poursuit encore aujourd’hui dans le contexte de la mondialisation, où l’on voit ceux qui ne font pas partie de l’Occident sous toutes les latitudes, frémir de convoitise, puis se métamorphoser en l’espace d’une génération, sous l’action de ce nouvel égoïsme que l’Occident éparpille à l’étranger».
Après nous être perdus dans les innombrables pistes, avoir traversé un cours d’eau, rencontré une caravane de sel, dormi sous une lune pleine, déjeuné en compagnie de chèvres hardies, nous faisons un arrêt au marché multicolore du vendredi à Isseirom, une bourgade à l’est du lac. On y vend entre autres la spliruline, un type d’algue, de couleur verte, que l’on trouve dans le lac Tchad. Elle contient jusqu’à dix fois plus de protéines que la viande, des vitamines A et B12. À 12.000 kilomètres de là, les Aztèques aussi en consommaient il y a un demi-millénaire! Le botaniste et professeur belge Jean Léonard a fait des études sur la spiruline qui est faussement appelée car appartenant au genre Arthrospira.

Aux bords du marché se trouvent des dizaines de chameaux, chèvres, chevaux, ânes, et les propriétaires et acheteurs marchandent. Ahmed nous conduit. Jeune diplômé en économie il espère depuis longtemps un poste dans le secteur public. Il y en a plus de 700 comme lui. En attendant il vit avec ses parents et ses trois soeurs dans ce village à 270 km de la capitale, soit 4 heures de voiture seulement car une bonne partie de la route – construite par un consortium de pays – est impeccable, une rareté ici.
Nous laissons sur notre gauche deux capitales, la moderne Mao du département, et, à quelques kilomètres de celle-ci, l’ancienne Njimi, celle de l’empire Kanem des 11 au 14ème siècles, et suivons la piste des anciennes caravanes d’esclaves, d’or et d’ivoire.
Les trésors du désert
La première étape vers le nord est Moussoro où nous nous attardons au poste de police, dans une simple cabane, pour un contrôle sévère de nos passeports et autorisation de voyage. C’est la capitale de Barh El Gazel, une des 23 régions administratives du pays. Nous repartons, ici commence le vrai désert. Sans guide, impossible de s’y reconnaitre. Tout est plat, peu de repères. Il y a moins d’un an, en décembre 2022, un pick-up est parti d’ici avec 27 migrants. Ils se sont perdus. On les a retrouvés morts de soif. Mais même avec un guide. Le nôtre raconte comment une demi-douzaine de jeeps sont parties l’année dernière également pour rejoindre le Nigéria en contournant le lac Tchad. Ils sont tombés en panne d’essence. On a retrouvé une plus loin, sans doute partie avec les dernières gouttes d’essence à la recherche d’une issue. On a retrouvé les cadavres sur une grande étendue. L’image me reste dans la tête de personnes parties à pied à la recherche d’eau et de secours.
Bahr el Gazel, “Fleuve des gazelles”, mais lors de notre passage un fort vent remplit l’atmosphère de millions de particules de sable, favorisé par un paysage totalement plat, et nous n’apercevons à travers ce brouillard orange foncé qu’une dizaine de gazelles, effarouchées mais curieuses, filant à toute allure, puis nous observant à distance sûre.

C’est en fait un phénomène unique au monde. Initiées en 1995, des études scientifiques anglo-étatsuniennes, aidées de satellites de la NASA, montrent que le Tchad «produit» 20% de l’ensemble de la “poussière” mondiale, soit entre 60 et 120 millions de tonnes d’aérosols minéraux par an – de sables éoliens riches en quartz à des diatomites, soit des sédiments d’algues siliceuses – provenant de la Dépression de Bodélé (500 km de long, 150 km de large et 160 m de profondeur) où se trouvait le méga-lac Tchad maintenant desséché. Un climat hyper-aride et l’absence de végétation favorisent une forte érodabilité. Et de très forts vents de surface les soulèvent à près de 4.000 mètres d’altitude d’où ils atteignent en une dizaine de jours l’Amazone, à 9.000 kilomètres de là, apportant des nutriments à l’océan Atlantique et à la forêt.
de très forts vents soulèvent les sediments qui atteignent en une dizaine de jours l’Amazone, à 9.000 kilomètres de là
À intervalles plus ou moins réguliers, des puits servent de centres de ralliement des caravanes de dromadaires, bovins et chèvres qui se disputent souvent le précieux liquide. Toubous Daza ou Gorane, Arabes Salamat, Peuls, Zaghawas. Nous en rencontrons plusieurs en traversant pendant trois jours les grandes étendues plates du Sahara oriental. Le Tchad est beaucoup plus transité que les Niger et Mali voisins. Les chauffeurs qui nous conduisent vers le grand désert de l’Ennedi sont tous Toubous (4% de la population). Certains disent que “Bou” signifie homme, et “Tou” rochers, montagnes, en tout cas le Tibesti, la partie du Tchad la plus au nord, le long de la Libye. C’étaient des guerriers fort pieux. Musulmans comme pratiquement tout habitant du nord désertique. À chaque arrêt les chauffeurs étalent leur natte et prient. Par contre nos deux cuisiniers, Gilbert et Marie, sont catholiques. Venant du sud du Tchad, ils semblent clairement mal à l’aise, hors de leur élément, et les chauffeurs leur adressent rarement la parole.

Mais Sherif est aussi très attentionné – et excellent conducteur – et quand il sourit on voit sa grande humanité. Il a deux épouses, une dans la capitale et l’autre à 80 kilomètres de là, dans sa bourgade natale sahélienne de Massaguet que nous avons dépassé. Avec sa famille ils ont un centaine de dromadaires que ses frères élèvent pendant qu’il conduit des visiteurs.
Moins de 100 kilomètres avant d’arriver à la bourgade de Koro-Toro nous bifurquons vers le nord-est. Koro-Toro est fameux pour deux événements totalement opposés dans le temps. Epoque moderne: la prison de haute sécurité (qui ne veut pas dire grand-chose au Tchad d’où on peut s’échapper en corrompant les gardiens) où on garde les combattants de Boko Haram ainsi que les (nombreux) rebelles tchadiens, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas été sommairement liquidés.
Plus intéressant, c’est le site où une mission paléoanthropologique franco-tchadienne, menée par le paléontologue Michel Brunet, a découvert en 1995 l’Australopithecus bahrelghazali datant de 3,5 millions d’années, en pleine époque Pliocène (5,33-2,58 millions d’années avant notre ère). C’est la première fois qu’on trouvait un australopithecine ou hominidé – ancêtre de l’être humain – en Afrique centrale, à 2.500 kilomètres de la Vallée du Grand Rift est-africain – qui s’étend sur 7.000 km du Liban au Mozambique en passant par la Mer rouge – où on les croyait confinés, dans un environnement de lac et végétation éparse, pareil au présent delta du fleuve Okavango au Botswana. À l’époque la région du Méga-Lac Tchad était remplie d’insectes et de créatures aquatiques. On pense qu’ils sont passés d’est en ouest par la “Zone de cisaillement d’Afrique centrale”, une faille géologique qui s’étend sur 4.000 km de la côte soudanaise sur la mer Rouge (Port Soudan) à celle du Cameroun sur le golfe de Guinée – et certain disent qu’elle se poursuit sous l’océan Atlantique jusqu’à la faille de Pernambuco au nord-est du Brésil, une région, soit dit en passant, fameuse pour les révoltes d’esclaves noirs contre les Portugais au 17ème siècle, notamment Quilombo dos Palmares, une communauté d’esclaves échappés. Donc une faille géologique et une traite d’esclaves relient les deux continents!
On retrouve Michel Brunet en 2001-2002, analysant un crâne et d’autres fragments trouvés par des scientifiques tchadiens et un Français 200 km seulement plus à l’ouest, dans le désert de Djurab, d’après ce que je calcule près du puit de Dalakora. Encore plus remarquable, cette fois c’est le Sahelanthropus tchadensis, datant de 7 millions d’années, vers la fin du Miocène (23,03-5,33 millions d’années avant notre ère), soit deux fois plus vieux que l’Australopithecus bahrelghazali, et le plus ancien hominide. “L’ancêtre de l’humanité est Tchadien… Le berceau de l’humanité se trouve au Tchad. Toumaï est votre ancêtre”, a annoncé le paléontologue français au Ministère des Affaires étrangères et devant une audience de télévision à N’Djamena, utilisant le nom que lui a donné avec grande fierté Idriss Déby, alors président de la République du Tchad, signifiant dans la langue locale Daza «espoir de vie», donné aux enfants nés juste avant la saison sèche et qui ont donc des chances assez limitées de survie.
Le plus ancien hominide, datant de 7 millions d’années, a été trouvé au Tchad
Les recherches continuent depuis deux décennies pour confirmer que c’est bien un hominide et non un “vulgaire” singe! Un des principaux critères est qu’il soit bipède. On peut le déterminer par le crâne et le fémur. “Le passage par lequel la moelle épinière se connecte au cerveau pointe vers le bas dans le crâne, comme c’est le cas chez les humains et autres marcheurs debout, tandis que chez les quadrupèdes, il pointe vers l’arrière vers un cou plus horizontal”.
Mais du fémur il ne reste que le corps principal, les deux articulations ayant probablement été mangées par un porc-épic, ce petit rongeur ayant ainsi soustrait à l’humanité des indications primordiales ! “Le col du fémur, qui se connecte à la cavité de la hanche, révélerait si le fémur était adapté pour supporter tout le poids du corps sur une jambe à la fois. De même, l’extrémité distale du genou montrerait si l’alignement maintenait le poids du corps en dessous du centre de gravité du corps, un autre signe de bipédie habituelle”.
D’autre part, deux os de bras trouvés sont semblables à ceux d’un chimpanzé, et montrent qu’il passait encore beaucoup de temps dans les arbres, “un type de mode de vie hybride qui a pu persister parmi les premiers hominidés pendant environ trois millions d’années”!
Un seule chose est certaine: “il a vécu à l’époque où les humains se sont séparés pour évoluer séparément des singes”
L’Occident fermement aux côtés des dictatures
En fait, le président Déby a donné le nom de Toumaï au Sahelanthropus tchadensis également pour célébrer la mémoire d’un de ses compagnons d’armes, qui vivait dans cette région et a été tué en combattant pour renverser le président de l’époque (années 1980 et 90) Hissène Habré soutenu par la France et les Etats-Unis.
En effet, le nord désertique du Tchad a aussi été le théâtre d’interminables conflits intestins. Tous essayant de renverser des régimes dictatoriaux, maintenus en place grâce aux militaires français. On n’aurait pas l’espace ici pour énumérer et décrire tous les groupes, armés ou non, d’opposants, suffit de dire qu’en août 2022 ont eu lieu des négociations à Doha, au Qatar, à l’issue desquelles le régime de Déby a conclu un accord de paix majeur avec plus de 40 groupes armés!
Dans toute l’histoire du pays, j’ai identifié 36 groupes armés et partis politiques, depuis le Parti Progressiste Tchadien en 1947, encore à l’époque coloniale, dirigé à partir de 1959 par François Tombalbaye qui allait devenir le premier président duTchad. Jusqu’au Front uni pour le changement démocratique (FUC) dirigé par Mahamat Nouri qui a essayé de prendre N’Djamena en 2006, et le Rassemblement des forces démocratiques (RAFD) devenu en 2007 le Rassemblement des forces pour le changement (RFC) à la tête duquel se trouve Timane Erdimi, un neveu de Déby qu’il essaie de renverser.
Mahamat Nouri lui-même avait été ambassadeur en Arabie Saoudite sous Déby qu’il essayait maintenant lui aussi de renverser. Appelé “le vieux” (*) il avait combattu dans le nord dès les années 1970 sous le fameux FROLINAT (Front de libération nationale du Tchad, groupe rebelle actif 1966-1993) du non moins célèbre Hissène Habré qui a gouverné le pays d’une main de fer de 1982 à 1990 pour finir par être le premier ex-chef d’État à être condamné pour violations des droits humains par un tribunal d’un autre pays (le Sénégal).
(*) Vieux sont les hommes.femmes au-dessus de 50 ans dans un pays où la moitié des habitants à moins de 15 ans et l’espérance moyenne de vie est de… 53 ans, 194ème pays sur 194 au monde.
espérance moyenne de vie = 53 ans, 194ème pays sur 194 au monde
Si Idriss Déby a commencé par tolérer le multipartisme dès son arrivée au pouvoir en 1990 – une première au Tchad depuis son indépendance en 1960 – promulgué une amnistie générale en 1994 (à l’exception d’Hissène Habré), fait approuver une nouvelle constitution en 1996, il a mis fin aux limites de mandat et a ainsi pu régner pendant plus de 30 ans, un record pour le pays, pendant lesquels il a nommé plus de 15 premier ministres et des centaines de ministres “comme on change de chemise”, et parainné dix constitutions. Jusqu’à ce qu’il soit tué au combat contre le Front pour le Changement et la Concorde au Tchad (FACT) en 2021. Son fils Mahamat Déby, un général, a pris illégalement le pouvoir, dissolvant le parlement et promettant des élections dans les 18 mois.
La France a publiquement défendu cette prise de pouvoir militaire par le fils de Déby, bien qu’elle soit inconstitutionnelle. Son ministre des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a affirmé qu’elle était nécessaire dans des «circonstances exceptionnelles». Soit la lutte contre Boko Haram et consorts. Significatif: il n’a pas fait mention des 18 mois promis par Déby fils.

Ce même Le Drian avait pourtant dénoncé le coup d’Etat militaire du 24 mai 2021 au Mali qui, lui, allait contre les intérêts de son pays: “La France condamne avec la plus grande fermeté l’acte de violence survenu hier au Mali”.
Au bout des 18 mois,“En octobre 2022, il [Mahamat Déby] a prolongé la transition de deux ans supplémentaires et a déclaré qu’il était finalement éligible à se présenter. Les groupes d’opposition indignés sont descendus dans la rue. Les forces de sécurité tchadiennes ont abattu au moins 128 personnes en une journée et en ont incarcéré des centaines d’autres”.
Dans les coulisses se déroule l’habituelle “opacité”, comme le décrivent les correspondants de l’agence Reuters, dans les liens entre la France à ses ex-colonies. “Dix-huit mois, c’est trop long”, “Macron fera passer le message aux présidents africains de la région pour qu’ils fassent à leur tour pression sur Mahamat pour qu’il ne soit pas un idiot”, a déclaré une source diplomatique française dans leur habituel vulgaire langage.
La France a publiquement défendu la prise de pouvoir militaire par le fils Déby, bien qu’elle soit inconstitutionnelle
Le 6 mai 2024 ont lieu des élections présidentielles et l’Agence nationale de gestion des élections (ANGE) déclare Mahamat Déby vainqueur avec 61% des votes. Le 29 décembre 2024 ont lieu des élections parlementaires, régionales et municipales et l’Agence nationale de gestion des élections (ANGE) déclare le parti gouvernemental, le Mouvement Patriotique du Salut( MPS), vainqueur avec 66% des votes.
Une famille protégée par la France, un père, Idriss Déby, qui règne pendant 30 ans (1991-2021), un fils, Mahamat Déby, qui prend illégalement le pouvoir pendant trois ans (avril 2021 à mai 2024), un organe électoral, ANGE, établi par le régime qui annonce les résultats, plus de dix partis d’opposition qui boycottent les élections parlementaires, le principal candidat présidentiel (ancien ministre et cousin de Déby fils), Yaya Dillo Djérou, tué par l’armée deux mois avant les élections, des résultats présidentiels annoncés deux semaines avant la date prévue, le 9 mai, soit 3 jours après le scrutin, dans un pays manquant totalement de communications, des observateurs électoraux qui signalent “une série d’irrégularités, notamment des bourrages d’urnes et des votes multiples”, etc. Difficile de parler de démocratie.
« Un petit nombre d’individus croient pouvoir faire croire que les élections ont été remportées par le même système qui dirige le Tchad depuis des décennies», dit Succes Masra, premier ministre sous Déby et candidat à la présidence, ayant remporté, dit ANGE, 18,5% des votes.
Opacité et doubles standards.
Il est plus que temps de parler du rôle néfaste et continu de l’ancienne puissance coloniale au Tchad.
“Opacité” est le mot employé par Saleh Kebzabo à la correspondante de RFI (Radio France Internationale) et AFP (Agence France-Presse) Sonia Rolley en 2007. Il était alors opposant sous Déby père, avant d’être nommé premier ministre par Déby fils…
il y a “opacité” dans les liens entre la France et ses ex-colonies
“Déby [père] a été pratiquement convoyé au Tchad par des éléments français, il bénéficie de ce soutien français et il a des rapports particuliers avec le président Chirac [bientôt remplacé par Sarkozy], explique-t-il. Or, on sait que ce sont des relations privilégiées qui l’emportent sur des relations d’Etat à Etat. Ce que je reproche à ce système, c’est son opacité, argumente-t-il. Ça pose un réel problème de démocratie, y compris en France. Ça veut dire que tout un pan de la politique étrangère française est tenu sous le sceau du secret, que même les parlementaires n’y ont pas accès […] Qu’après cinquante ans, la France soit toujours là à soutenir des régimes vomis par leur population, c’est totalement anachronique et archaïque […] J’ose espérer que, avec les élections en France, et au vu de leurs âges, les nouveaux dirigeants auront une autre culture que la culture néo-coloniale”
François-Xavier Verschave, un économiste français, grand spécialiste du néocolonialisme, définissait ainsi la Françafrique: “une nébuleuse d’acteurs économiques, politiques et militaires, en France et en Afrique, organisée en réseaux et lobbies, et polarisée sur l’accaparement de deux rentes: les matières premières et l’Aide publique au développement. La logique de cette ponction est d’interdire l’initiative hors du cercle des initiés [je souligne]. Le système autodégradant se recycle dans la criminalisation. Il est naturellement hostile à la démocratie”.
Cela fait penser aux Anglais qui envoient maintenant illégalement des armes à Israël dans son génocide contre Gaza à partir de leur base sur Chypre, le ministère anglais de la Défense bloquant toutes les enquêtes parlementaires sur ces activités [voir Haïti-Liberté https://haitiliberte.com/de-lindecence-de-celebrer-le-nouvel-an-2024/]
Il n’y a “Pas de base légale” pour intervenir au Tchad a répondu l’attaché de défense à l’ambassade de France, à Sonia Rolley, la correspondante de RFI, qui avait vainement demandé une réponse à plusieurs officiels. “La France préfère ce flou” conclut-elle. Cela ne se limite nullement à ce pays. On l’a compris, le critère de démocratie n’est appliqué que contre les dits ennemis de l’Occident – représenté ici par la France, les Etats-Unis et l’Angleterre – notamment la Chine ou la Russie.
Ajoutons encore deux aspects accablants. Les violations des droits humains et les enfants-soldats. Pour le premier, rapportons les propos de Ben Taub en reportage sur place: “Bien que les conseillers militaires français en poste dans les avant-postes tchadiens aient été témoins de violations des droits humains, ils ne sont pas intervenus, affirmant qu’il n’était pas de leur responsabilité de s’interposer entre l’État et son peuple”. Et: “Au Tchad, le Comité international de la Croix-Rouge est la seule organisation internationale à avoir accès aux prisons. Afin de maintenir l’accès, l’I.C.R.C. garde confidentielles toutes les atrocités qu’il constate”.
les conseillers militaires français en poste au tchad ont été témoins de violations des droits humains mais ne sont pas intervenus
Ne présentons qu’un événement. (Nous avons déjà parlé de la répression d’octobre 2022 quand le fils de Déby a prolongé de deux ans la période de transition et où l’armée tchadienne a abattu plus de 128 protestataires en une journée). Une manifestation, le 11 juin 2001, devant l’ambassade de France à N’Djamena, d’une centaine de femmes de l’Association Tchadienne pour la Promotion et la Défense des Droits de l’Homme (ATPDH) protestant contre les irrégularités de l’élection présidentielle de Déby père. Jacqueline Moudeina, une avocate membre de l’association, a été spécifiquement visée pour son rôle en faveur des droits humains, et grièvement blessée par une grenade – une parmi plusieurs – qu’un soldat lui avait jetée devant les pieds. Son état a nécessité un séjour de 15 mois en hôpital et en centre de réadaptation en France où elle a reçu l’asile politique suite à de nombreuses menaces de mort.

L’ATPDH co-fondée par Delphine Djiraibe, également avocate de droits humains, lutte contre l’esclavage des enfants. “La pauvreté et le manque d’instruction portent de nombreux paysans au Tchad à vendre leurs enfants pour l’équivalent d’une dizaine de dollars étatsuniens à des éleveurs en quête de main-d’œuvre bon marché pour garder leurs troupeaux, mais il arrive également que des enfants soient enlevés sans le consentement de leurs parents. Les enfants n’accomplissant pas leurs tâches à la satisfaction des éleveurs sont battus, voire assassinés”.
Un autre secteur important couvert par l’ATPDH concerne les enfants illégalement recrutés dans l’armée, ce qui a valu le plus de menaces contre Jacqueline Moudeina qui a des preuves que les enfants sont entrainés dans des garnisons dans le désert du Bourkou-Ennedi-Tibesti, et à Moussoro, à quelque 150 km au nord de la capitale où nous avons subi un contrôle d’identité sévère.
La journaliste française Sonia Rolley, elle, a longuement examiné la question des enfants-soldats, et la position totalement hypocrite de la France auxquelles elle consacre un chapitre de sept pages intitulé “Tabou” dans son livre “Retour du Tchad” (2010) . Le pire est que l’Unicef, censé protéger les enfants dans le monde entier, joue pleinement le jeu de camoufler la présence de centaines d’enfants dans l’armée gouvernementale tchadienne – 10.000 est un chiffre avancé par l’ONU même!
la france et l’unicef camouflent la présence de centaines d’enfants dans l’armée gouvernementale tchadienne
Le recrutement d’enfants dans l’armée est considéré comme crime de guerre par la Cour pénale internationale. Le Congrès des Etats-Unis a de plus interdit en 2008 d’envoyer de l’aide militaire aux pays utilisant des soldats-enfants. Admettant implicitement le problème, Obama a usé de la même exception. Il “a obtenu une dérogation pour le Tchad, arguant qu’il était ‘dans l’intérêt national’ des États-Unis de former et d’équiper l’armée tchadienne”.
Le “flou” dont nous parlions qui permet aux puissances occidentales de définir quel régime est démocratique ou non, ne sert pas seulement aux gouvernements. “Un ministre tchadien annonce que le budget n’est pas respecté, que des armes sont achetées en masse et que le pays risque de s’endetter pour des années… Et la Banque Mondiale salue l’effort de transparence du gouvernement et affirme qu’il est sur la bonne voie!” rapporte Rolley suite à une réunion budgétaire en 2007 entre les ministres tchadiens et les bailleurs de fond, lesquels, en privé, parlent du “règne de l’incompétence et de l’immoralité”.
L’Afrique se rebelle
Nous avons débarqué à N’Djamena avec un des premiers vols civils autorisés depuis le coup d’état militaire du 26 juillet 2023 au Niger voisin. Turkish Airlines avait annulé tous ses vols Istanbul-N’Djamena-Niamey pendant un mois et demi. Il n’y avait plus qu’Ethiopian et Egypt Airlines qui reliaient le Tchad au reste du monde, et bien entendu Air France.
Avant le Niger avaient eu lieu des coups d’Etat au Mali le 24 mai 2021 et au Burkina Faso le 30 septembre 2022. Après le Niger, coup d’état au Gabon le 30 août 2023 pour mettre fin au règne de la famille Bongo au pouvoir depuis plus d’un demi siècle par des élections frauduleuses, possédant 39 propriétés en France, 70 comptes bancaires et neuf voitures de luxe d’une valeur totale de 1,5 million d’euros, dans un pays très riche en termes de PIB per capita ($10.149 en 2023) grâce aux rentrées du pétrole pour une population de seulement 2,3 millions, mais très pauvre où un tiers de la population vit toujours sous le seuil de pauvreté de 5,50 dollars par jour. Et tous ces pays ont expulsé les militaires français, tout en accueillant les mercenaires russes.

La France vient d’annoncer qu’elle va “drastiquement réduire ses bases militaires” également au Sénégal et en Côte d’Ivoire. Tout en précisant qu’elle va accroître sa coopération dans la région avec les Etats-Unis. Fatalement, puisque eux ont réussi à garder une certaine présence. En juin 2022, le Gabon et le Togo – encore une ex-colonie française – ont rejoint le Commonwealth des Nations, reconnaissant le monarque anglais comme son chef!
Les pays du dit Sud voient l’impuissance militaire de la France et surtout son insignifiance politique – tout comme celle de l’Union européenne – et son hypocrisie en ce qui concerne l’Ukraine, la Palestine et ailleurs, et ils sentent où le vent tourne. Surtout les jeunes générations – y compris celles des ex-pays coloniaux – qui soutiennent le renversement de régimes inféodés à la France. De plus, la Russie, la Chine et la Turquie n’ont jamais été des puissances coloniales en Afrique. Il y a maintenant une forte recrudescence d’intérêt pour se joindre aux BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) qui est vu comme le contrepoids de l’arrogant G7 occidental. L’Iran, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU), l’Éthiopie et l’Égypte ont officiellement rejoint le groupe au début 2024, et 34 autres pays viennent d’en faire la demande. Et, très important, le groupe essaie de remplacer le dollar étatsunien dans le système commercial mondial.
Les pays du dit Sud voient l’impuissance militaire de la France et surtout son insignifiance politique
Mais le Tchad reste – jusqu’à présent – une exception. Le pays le plus pauvre et le “gouvernement” le plus fragile de la chaine francophone est l’allié le plus proche, ou plutôt l’état le plus fermement encadré par son maître néo-colonial. À noter cependant que depuis avoir été assuré de son accession formelle à la présidence, en mai 2024, Mahamat Déby a annoncé que le Tchad mettait fin à son accord de coopération en matière de défense avec la France, sans annoncer de date pour les retrait des troupes françaises. Le ministre des Affaires étrangères, Abderaman Koulamallah, a qualifié la France de «partenaire essentiel» mais a déclaré qu’elle «doit désormais aussi considérer que le Tchad a grandi, mûri et est un État souverain très jaloux de sa souveraineté»
Le Tchad doit jouer avec diplomatie. Dixit Aliou Dia, chef de l’équipe Réduction des risques de catastrophes et changement climatique du PNUD en Afrique: “L’incapacité des gouvernements fragiles à répondre aux besoins de leur population ou à assurer une protection face aux difficultés liées au changement climatique peut déclencher des frustrations, conduire à des tensions entre différents groupes ethniques et religieux au sein des pays et à une radicalisation politique”.
Et il serait difficile de trouver gouvernement plus fragile qu’au Tchad. Les automobilistes ne sont pas autorisés à s’arrêter dans l’avenue qui longe le palais présidentiel et autres ministères. Avant d’embarquer dans l’avion du retour, nous avons subi un triple contrôle à l’aéroport de N’Djamena, le dernier au pied même de l’appareil où les militaires confisquaient jusqu’à des bouteilles en plastique vides ou de menues poteries, sans doute pouvant à leurs yeux servir d’armes! Du jamais vu, signe de crainte donc de faiblesse.
À l’époque coloniale le pays n’apportait pas grand-chose aux Français, à part la production forcée de cotton dans le sud fertile. Il est nettement plus utile à l’époque moderne et pas seulement pour la France.
Donner son sang pour la métropole
Une exception de taille a été la Seconde guerre mondiale quand le Tchad a apporté une denrée essentielle à la métropole: son sang, et le pays est tout à coup devenu “la clé de notre défense impériale”, d’après les paroles mêmes de son gouverneur, Félix Eboué. Le général Charles Mangin – dit “le Boucher” pour avoir poussé à la guerre à outrance pendant la Première guerre mondiale – à qui on doit le recrutement d’Africains, disait, lui: “Qui tient le Tchad, tient l’Afrique».
Devant la reddition du gouvernement français du maréchal Pétain, le (tout récemment promu) général De Gaulle a lancé de nombreux appels à la résistance face aux nazis, ainsi le 22 juin 1940, trois jours après son arrivée en Angleterre: «La France n’est pas seule […]. Elle a un vaste Empire derrière elle !»
Le 30 juillet, depuis Londres, il prononce à la radio: “Hauts-commissaires ! Gouverneurs généraux ! Gouverneurs ! Administrateurs ! Résidents de nos colonies et de nos protectorats ! Votre devoir envers la France, votre devoir envers nos colonies, votre devoir envers ceux dont les intérêts, l’honneur, la vie dépendent de vous, consiste à refuser d’exécuter les abominables armistices. Vous êtes les gérants de la souveraineté française actuellement en déshérence. Déjà plusieurs d’entre vous se sont unis à moi pour continuer la guerre aux côtés de nos Alliés ; ceux-là seront secourus. J’en appelle aux autres. Au besoin, j’en appelle aux populations».
Dans ses mémoires, il écrit: “C’était en Afrique que nous, Français, devions reprendre la lutte […]. Dans les vastes étendues de l’Afrique, la France pouvait, en effet, se refaire une armée et une souveraineté”. Et le Tchad est au coeur de l’Afrique.
de gaulle en 1940: “C’était en Afrique que nous, Français, devions reprendre la lutte”
“Le ralliement du Tchad donne à de Gaulle, un vaste territoire avec des hommes et des ressources”. Et l’historien français Jean Lacouture peut écrire: « Grâce à Eboué, à la fin du mois d’août 1940, de Gaulle a cessé d’être un squatter sur les rives de la Tamise». C’est de Brazzaville, capitale de l’Afrique équatoriale française (Gabon, République centrafricaine et Tchad) que De Gaulle a annoncé en octobre 1940 la formation du Conseil de défense de l’Empire dans son “Manifeste de Brazzaville”. «C’est donc depuis Brazzaville que Vichy est contesté, depuis Brazzaville que l’Empire sera défendu et depuis Brazzaville que le combat sera mené”.
Chef du département du Kanem sous Eboué, Henri Laurentie admet: “l’un de nos territoires les moins prisés, le Tchad, décidait pour son compte de forcer la chance, et son initiative était à l’origine de ce rassemblement général qui aboutit à la reconquête de la Patrie”
À noter que cela s’est passé sous le gouvernorat de Félix Éboué (1884-1944), «ce Noir ardemment français », tel que décrit par De Gaulle dans ses Mémoires, considéré comme “un patriote” par Georges Mandel, le député français ayant cherché à établir un gouvernement en exil pendant la 2ème guerre mondiale.
Guyanais de naissance, Éboué était le parfait homme de main des Français, reproduisant à fond la politique et la mentalité coloniale avec tous ses préjugés. Dès l’été 1939, juste avant le début des hostilités, recherchant le concours des chefs indigènes, Éboué organise une foire exposition à Fort-Lamy qu’il décrit comme «une excellente occasion d’étaler la puissance française… pareille démonstration influencerait très favorablement les chefs et la population du Tchad sensibles comme toutes les populations musulmanes aux manifestations entourées d’un certain faste et rehaussées du prestige que garde à leurs yeux le déploiement de l’appareil militaire. Cette réunion me permettrait en outre de consolider la position des chefs servant fidèlement notre influence”.
Pendant les deux mois d’hésitations entre la capitulation française et la décision du Tchad de suivre De Gaulle, Éboué s’est adressé plusieurs fois à ses fonctionnaires afin de tempérer les sentiments de défaite et surtout éviter des réactions de révolte et d’indépendance de la population locale: “Dominons nos nerfs et n’oublions pas les indigènes qui nous regardent ; que notre fermeté d’âme et notre espoir soient calmes et manifestes ; c’est notre devoir de fonctionnaires, de coloniaux, de Français”.
Et il ajoute, en excellent administrateur au service de la métropole: “Le Tchad, c’est la clé de notre défense impériale”…
La patrie reconnaissante s’est exprimée par De Gaulle: «Sous l’impulsion de ses chefs, le gouverneur Eboué, gouverneur, et le colonel Marchand, commandant militaire du territoire, le Tchad a montré qu’il demeurait par excellence une terre de Français vaillants. En dépit d’une situation militaire et économique particulièrement dangereuse, le territoire du Tchad a refusé de souscrire une capitulation honteuse et décidé de poursuivre la guerre jusqu’à la victoire. Par son admirable résolution, il a montré le chemin du devoir et donné le signal du redressement à l’Empire français tout entier».
Pas étonnant qu’Éboué soit le premier Noir – qui de plus, descendant d’esclaves – à entrer, le 19 mai 1949, au Panthéon à Paris. À une époque où il y avait une stricte ségrégation raciale – avant tout à l’intérieur de l’administration, et à comparer avec 15 millions d’habitants Afrique occidentale française, desquels seuls 2.500 «indigènes» ont obtenu le statut de «citoyens indigènes» entre 1830 et 1946. Auteur de plusieurs livres sur les dialectes et langues africains Éboué était un fédéraliste, réformiste au mieux. Le parfait exemple de “Peau noire, masques blancs” (1952) de Frantz Fanon.
Pour la petite histoire, la fille d’Éboué, Ginette a épousé Léopold Sédar Senghor, le futur président du Sénégal. Et à l’occasion du transfert de ses cendres au Panthéon et de celles de Victor Schœlcher (1804-1893), député et sénateur français à l’origine de l’abolition définitive de l’esclavage en France, le député français du Tchad, Gabriel Lisette (1919-2001), d’origine panaméo-guadeloupéenne et fondateur du Parti progressiste tchadien (PPT), présente un projet de loi d’amnistie des délits politiques dans les territoires d’outre-mer pour respecter l’œuvre de Schœlcher et d’Eboué. Sans succès. Mais, en tant que président du Comité national des associations du souvenir, Lisette obtient en avril 1988 qu’on grave deux inscriptions sur les murs du Panthéon à Paris. L’une à la mémoire de Toussaint Louverture (1743-1803), le héros de la révolution haïtienne, l’autre à celle de Louis Delgrès (1766-1802), Martiniquais chef du mouvement en Guadeloupe résistant à la réoccupation et au rétablissement de l’esclavage par la France napoléonienne en 1802.
Ainsi, le Tchad a été la première – et une des seules – colonie française à envoyer des troupes à la rescousse de l’armée française qui en avait bien besoin. Et celles-ci ont apporté à la France sa première victoire depuis la capitulation de 1940: la prise de Koufra en Libye aux Italiens en février 1941.
le Tchad a été la première colonie française à envoyer des troupes à la rescousse de l’armée française
Seule une cinquantaine étaient les Fançais de la fameuse colonne Leclerc, 85% des troupes étaient des Tchadiens et des Camerounais, mal nommés “Régiment de tirailleurs sénégalais du Tchad”. Ils étaient enrôlés dans l’armée française soit comme volontaires (si on peut qualifier de telle une personne qui cherche soit une ascension sociale soit un revenu financier), ou de force, par tous les moyens, tel que des rafles pendant des fêtes ou des cérémonies “comme cela avait été le cas dans la région du Centre, au Batha, en 1938, où le lieutenant Verdier avait profité d’une fête au milieu d’une atmosphère de réjouissance pour rafler 103 jeunes”.
De plus, les soldats africains ont péri en plus grand nombre, et pour un pays qui n’était pas le leurs, car on les envoyait au plus grand danger, tout en étant payés une fraction de leurs collègues français, pour finir oubliés après la guerre. Dans une interview à Deutsche Welle, le radiodiffuseur international allemand, en 2015, le vétéran congolais Albert Kunyuku, alors âgé de 97 ans, raconte qu’il est rentré chez lui en 1946 après avoir combattu en Birmanie avec les troupes belges et affirme ne recevoir que 5 Euros par mois de pension de guerre… «Je travaillais dans une entreprise textile quand ils sont venus nous chercher. Puis ils sont allés dans d’autres entreprises. Tous les jeunes travailleurs ont été recrutés».
La bataille susmentionnée a été suivie du «serment de Koufra»: «Jurez de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs, flotteront sur la cathédrale de Strasbourg»…
Plus d’un million d’Africains ont été recrutés pendant la 2ème guerre mondiale pour défendre ces “belles couleurs” alliées, dont plus de la moitié par les Anglais, le reste par les Français (289.000 Africains de l’Ouest) et les Belges.
Pendant la 1ère guerre mondiale ce sont 2 millions d’Africains qui s’étaient retrouvés dans les charniers européens – un demi million pour la France. Il faut ajouter un million de morts de faim en Afrique même car les ouvriers agricoles avaient été recrutés comme soldats par les coloniaux, avec comme résultat que les cultures périssent. Le monument à «l’Armée noire», érigé à Reims dans les années 1920, a été retiré par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale et n’a jamais refait surface.
Ajoutons que les vautours, pardon, vainqueurs de la 1ère guerre mondiale se sont rués sur les colonies allemandes du Cameroun (repris par les Français), Togo (repris par les Anglais et Français), Afrique du Sud Ouest (Namibie, reprise par les Anglais) et Afrique de l’Est (Tanzanie, Burundi, Rwanda, repris par les Anglais, Belges, et Portugais).
les malheurs de 1939-45 en europe ont poussé les Africains vers les luttes de libération
Sur le plan positif, cette expérience a poussé les Africains vers les luttes de libération au lendemain de la 2ème guerre mondiale. L’écrivain et cinéaste sénégalais Ousmane Sembene, lui-même un ancien soldat colonial, raconte au Deutsche Welle: “‘Pendant la guerre, nous avons vu les hommes blancs nus et nous n’avons pas oublié cette image’. Les soldats africains ont vu les Européens gisant dans la boue et la crasse, souffrant et mourant. ‘Ils ont alors compris qu’il n’y avait pas de différences entre les peuples’». Et surtout que les Européens n’étaient pas invincibles.
Stabilité versus démocratie
“Le Tchad constitue un pare-feu entre plusieurs conflagrations dans la région: guerre civile et génocide au Soudan; violences djihadistes au Sahel; conflits en Centrafrique et en Libye, où les mercenaires russes du groupe Wagner opèrent dans les deux pays”.
Il faut garder le pays dans le giron français, maintenant plus que jamais où la Chine s’investit fortement dans l’infrastructure du continent et où la Russie attire les sympathies des jeunes générations africaines.
Base française à Abéché (nous avons croisé un convoi militaire français qui s’y rendait), avions militaires français utilisant l’aéroport de N’Djamena, des soldats tchadiens participent aux missions de l’ONU au Mali et en République centrafricaine, les officiers tchadiens sont formés et/ou étudient en France (depuis le coup d’état au Niger, la France rejette même les étudiants nigériens).
Reconnu par le régime même d’Idriss Déby par la voix de son ministre des affaires étrangères Ahmad Allami s’adressant à la journaliste Sonia Rolley en 2007: “La présence française contribue à la stabilisation du pays dans l’intérêt de tout le monde”. Confirmé par, selon Rolley, “l’un des personnages les plus importants de N’Djamena, le commandant de l’opération Epervier”, le colonel de l’armée de l’air française Vincent Tesnière: “Les éléments français au Tchad sont là pour assurer la stabilité du Tchad”. Il ajoute: “Ce que l’on souhaite par-dessus tout, c’est s’opposer à la prise du pouvoir par la force. En nous opposant à la prise du pouvoir par la force, nous sommes persuadés qu’on arrivera à ancrer le processus démocratique au Tchad”.
La présence française contribue à la stabilisation du pays
À rectifier: s’opposer à la prise du pouvoir par la force d’un parti hostile à la France et/ou pro-russe. 14 ans plus tard, la France entérine la prise du pouvoir par la force quand, à la mort de son père, Idriss fils dissout le parlement et prend illégalement le pouvoir. Belle leçon de démocratie. Mais, “après les débâcles au Niger et au Mali, la France estime que pousser Déby à honorer sa promesse de ne pas se présenter et d’organiser des élections libres est ‘un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre’ », déclare un diplomate occidental.

L’opération Epervier (1986-2014) susmentionnée était une mission militaire française au Tchad pour protéger ses intérêts et repousser les ennemis – notamment la Libye – de leur régime à N’Djamena. Elle avait remplacé opération Manta (1983-1984) et a elle-même été prolongée par l’opération Barkhane (2014-2022) étendue à l’ensemble du Sahel contre les djihadistes et soi-disant interrompue en 2022 par Macron.
Comme le disait Rolley, “l’armée française n’a pratiquement jamais quitté le Tchad depuis l’indépendance en 1960 [depuis la colonisation en 1900 devrait-on dire…] toutes les prises de pouvoir ont eu lieu par les armes. Si j’étais une mauvaise langue, je dirais qu’on prend tout notre temps pour l’ancrer, cette démocratie”.
Mais cette politique, même si sincère, ne fait pas de sens. Comme le dit le reporter étatsunien Ben Taub en 2017: “en recherchant la stabilité, cela renforce l’autocrate, mais, en renforçant l’autocrate, cela lui permet d’abuser davantage de sa position”.
De plus, dit le politiste anglais Nathaniel Powell, la présence française est aussi “potentiellement déstabilisatrice, car la protection qu’elle apporte contribue à éliminer les incitations aux réformes, délégitime le gouvernement et fournit une couverture internationale efficace à la répression du régime”.
Stabilité qui convient plutôt à l’Occident partout où il s’ingère ou tente de s’ingérer, agitant le concept de démocratie quand cela l’arrange. Succès Masra, ancien économiste en chef à la Banque africaine de développement (BAD), devenu premier ministre du Tchad depuis le 1er janvier de cette année après avoir été l’objet d’un mandat d’arrêt international émis par le régime (!), met un point final: “La France et [les Etats-Unis d’] Amérique ont toujours considéré le Tchad comme utile à la sécurité. Qu’en est-il des attentes de notre peuple [je souligne] demande-t-il?”, ainsi que rapporté par The Economist en novembre dernier.
“La France et les Etats-Unis ont toujours considéré le Tchad comme utile à leur sécurité. Qu’en est-il des attentes de notre peuple?”
Parenthèse: la stabilité est le même grand concept qui gouverne la Chine et la pousse vers ces politiques – avant tout la crainte de révolte musulmane au Xinjiang – qui déroutent les peuples d’Occident, et qu’exploite la propagande occidentale
[Chine: la stabilité à tout prix, Alexandra Panaguli, March 23, 2020, https://haitiliberte.com/chine-la-stabilite-a-tout-prix-1/].
Entre création et destruction
Après avoir été négligé comme colonie, “Le pays a passé les décennies suivantes ‘suspendu entre création et destruction’, comme l’écrit l’historien sud-africain Sam Nolutshungu, dans ‘Limits of Anarchy: Intervention and State Formation in Chad’ [1996]».
À Massaguet, notre premier arrêt à 80 km au nord-est de N’Djamena, nous nous étions arrêtés pour prendre le thé et manger des beignets dans une des gargotes le long de la rue principale. Notre chauffeur, Shérif, a une maison et une épouse dans cette bourgade. C’est ici que, début 2008, les forces gouvernementales personnellement dirigées par Idriss Déby ont essayé d’arrêter une grande offensive des rebelles de l’Union des forces pour la démocratie et le développement (UFDD) et du Rassemblement des forces pour le changement (RFC) venus de l’est du pays. Ceux-ci ont réussi à pénétrer dans la capitale mais, face aux tanks et aux hélicoptères de l’armée tchadienne aidée par la logistique française, ils ont été refoulés au bout de deux jours de combats qui ont fait quelques centaines de morts, surtout civils. On a alors assisté à un remake de l’évacuation des Occidentaux par les forces de l’ONU – ici les forces françaises – au Rwanda en 1994 qui avaient abandonné les réfugiés Tutsis qui se faisaient massacrer.
Deux ans auparavant, en avril 2006, d’autres rebelles, du Front uni pour le changement démocratique (FUC) de Mahamat Nour Abdelkerim, avaient déjà tenté de prendre la capitale. Idriss Déby avait fanfaronné, déclarant aux journalistes qu’il les attendait avec sa (4ème) femme Hinda, “en écoutant les coups de canon, parce que nous savions qu’ils arrivaient, alors que nous prenions notre petit-déjeuner composé de café fort et de croissants chauds […] C’était vraiment du travail d’amateur. Je ne vais nulle part. C’étaient des petits mercenaires”.
Si on remonte plus loin, 1979-1980, pendant la guerre civile, la ville avait été partiellement détruite quand des unités de cinq armées tchadiennes distinctes se battaient dans ses rues. On comprend maintenant l’interdiction de s’arrêter quand on passe en voiture devant le palais et les ministères, Avenue du Général Kerim Nassour, afin d’éviter de se faire tirer dessus par les sentinelles paranoïaques.
La Libye était une des raisons de la présence occidentale au Tchad
Quand nous avons bifurqué vers le nord-est après avoir laissé Koro-Toro avec son Australopithecus bahrelghazali et sa prison, nous avons longé, sur notre droite, le massif du Kapka qui fait frontière avec le Soudan à une centaine de kilomètres à l’est. C’est là qu’en 2007 le Rassemblement des forces pour le changement (RFC) de Timane Erdimi, a engagé le combat contre les forces gouvernementales de son oncle Idriss Déby. Celles-ci se joignant aux rebelles car les deux parties étaient Zaghawas, une importante ethnie à cheval sur le Tchad et le Soudan.

Encore plus au nord, entre les bourgades de Kalait et Fada nous sommes tombés sur des carcasses de tanks et des ossements en pleines dunes. Les restes de la “guerre des Toyotas”…
“L’illusion d’un État tchadien a été utile à la France et aux États-Unis, qui considéraient une armée tchadienne forte comme un moyen de paralyser les ambitions de Kadhafi”.
La Libye était une des raisons de la présence occidentale au Tchad qui partage plus de 1.000 kilomètres de frontière en ligne droite avec feu la Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste. Entre 1978 et 1987 il y a eu quatre interventions libyennes au Tchad alliées aux rebelles tchadiens, repoussées par l’armée tchadienne soutenue par la France. Ce n’est qu’à la fin que l’alliance Libye-rebelles s’est écroulée, laissant les quelque 300 chars libyens sans grande infanterie une proie facile face à la mobilité des Tchadiens dans les fameux pick-ups Toyota équipés de missiles anti-tank.

En septembre 1987, grâce à l’aide logistique de la France et des Etats-Unis qui leur fournissaient des renseignements par satellites, les Tchadiens ont anéanti la base aérienne-clé libyenne de Maaten al-Sarra, à une centaine de kilomètres seulement de la frontière. À 200 km du côté tchadien, dans le patelin de Ounianga Kébir, nous avons pu voir des restes de véhicules libyens. (Ounianga avait déjà été attaquée en juin 1977 par les Forces Armées Populaires (FAP) soutenues par la Libye, et sauvée par les militaires français. Les FAP devaient par la suite se rebeller contre les Libyens puis devenir la principale faction du Gouvernement d’Union Nationale de Transition – (GUNT) 1979-1982 – du Tchad.)
Série de quelques lacs très colorés dans cette région de dunes de sable. En fait, depuis 2012 ils font partie du patrimoine mondial de l’UNESCO. Si cela semble étonnant du fait qu’il tombe moins de 2 millimètres de pluie chaque année, on se rappellera qu’il y a quelque 7.000 ans, il y avait le Méga-Lac Tchad. Il y a beaucoup d’eau accumulée dans les nappes aquifères des déserts – et pas seulement du pétrole! À un millier de kilomètres au nord-ouest, à Ubari, en plein coeur de la Libye, on retrouve de magnifiques lacs au milieu de hautes dunes. Le Sahara n’était pas toujours un désert. Les formidables vents qui soufflent sur ces régions transportent de tonnes de sable et changent la configuration des lacs.
lacs au milieu de hautes dunes: Le Sahara n’était pas toujours un déserT
À quelques dizaines de kilomètres au sud des lacs, l’aviation française sous les ordres de François Mitterrand avait déjà bombardé en février 1986 la base libyenne de Ouadi Doum en territoire tchadien occupé. C’était le début de cette fameuse Opération militaire française Epervier avec un bon millier d’hommes, qui devait durer 28 ans jusqu’en 2014, bien au-delà du conflit libyen, sous le prétexte de consolider le processus démocratique, comme nous l’avons vu.

L’Opération Epervier a été immédiatement remplacée par l’Opération Barkhane (le nom de dunes en forme de croissant) , cette fois forte de plus de 5.000 hommes, contre les islamistes dans le Sahel – ultérieurement aidée par les Anglais, les Estoniens et les Suédois. Elle a pris fin en 2022, “presque universellement interprétée comme un désastre massif de la part des Français”. Mais les soldats français sont toujours au Tchad et nous les avons croisés dans un long convoi en route vers Abéché, une importante ville de l’Est flanquée d’une base militaire française.
Après de longues négociations et au grand détriment de l’administration Reagan qui souhaitait utiliser cette guerre pour renverser Kadhafi, les deux pays se sont finalement réconciliés, surtout après qu’Idriss Déby – protégé de Kadhafi – ait renversé Hissène Habré en décembre 1990.
Les dites ambitions de Kadhafi se réfèrent à une bande de désert dénommée Aouzou d’une largeur d’une centaine de kilomètres le long de la frontière Libye-Tchad. Son but était “la création d’un État client dans le ‘ventre mou’ de la Libye […] l’expulsion des Français de la région; et l’utilisation du Tchad comme base pour étendre son influence en Afrique centrale”.
Mais l’histoire remonte à l’époque coloniale et est typique des manigances de feu les grandes puissances. Tout a commencé au lendemain de la première guerre mondiale, quand les vainqueurs se sont partagés les (relativement petites) colonies allemandes, laissant des miettes à l’Italie pour la récompenser de s’être jointe aux Alliés. Les Anglais ont donné une petite partie (3 fois la Belgique) du Kenya et les Français ont trainé les pieds jusqu’en 1935, autorisant les Italiens à occuper l’Ethiopie – alors indépendante sous Haile Selassie – et leur cédant cette bande désertique – mais riche en uranium – d’Aouzou. Loin d’être une largesse, c’était dans l’espoir que l’Italie mussolinienne soutienne la France contre l’Allemagne hitlérienne qui montait en puissance. Très mauvais calcul comme on le sait. Les Accords franco-italiens ont été signés à Rome par le ministre français des Affaires étrangères Pierre Laval et le Premier ministre italien Benito Mussolini le 7 janvier 1935. (En octobre 1936, l’Italie et l’Allemagne signaient un protocole d’accord établissant le fameux Axe). Aouzou passait ainsi du Tchad sous occupation française à la Libye sous occupation italienne! Mais tout en étant ratifiés par les parlements des deux pays, les instruments de ratification n’ont jamais été échangés.
Par contre, en 1955 un “Traité d’amitié et de bon voisinage” a été signé entre la Libye et le Tchad. Et c’est ce traité que la Cour internationale de justice a préféré en 1994 pour délimiter définitivement la frontière entre les deux pays, attribuant la bande d’Aouzou au Tchad. Inutile de préciser qu’on n’a jamais demandé l’avis des tribus arabophones qui l’habitaient. “Le tribunal a jugé non pertinente l’occupation effective exclusive de facto par des habitants autochtones de territoires contestés riches en uranium revendiqués par la Libye et le Tchad”. Pratique traditionnelle des colonialistes qui déclarent que les terres qu’ils envahissent et occupent n’appartiennent à personne, en tout cas à aucun état, et que les habitants qui s’y trouvent ne forment pas un Etat, donc ils peuvent se les approprier – la théorie de la terra nullius, appliquée également à la Palestine en 1948 ou à l’Afrique lors de la ruée vers de nouvelles terres à la fin du 19ème siècle, sept pays européens s’étant approprié 90% du continent en 1914. En 1870, ils n’avaient que 10%.
les peuples autochtones doivent donner ou refuser leur consentement à toute exploitation de leurs terres
La tendance actuelle sur le plan du droit international humanitaire est de garantir les droits territoriaux des peuples autochtones, c’est-à-dire de leur demander qu’ils donnent ou refusent leur consentement libre, préalable et éclairé (FPIC, Free Prior and Informed Consent) à toute exploitation de leurs terres.
Traffic humain jusqu’à nos jours
Après cette poussée vers le nord et la Libye, nous redescendons plein sud. Près de Fada, le fameux guelta – poche d’eau en arabe – d’Archei, au pied de hautes falaises rougeoyantes, est le seul du Sahara à contenir de l’eau toute l’année, et l’on y retrouve quelques spécimens du crocodile d’Afrique de l’ouest (Crocodylus suchus), sans doute restés coincés dans ce coin de désert quand les eaux se sont retirées il y a bien longtemps.
Abéché est à 500 km et il faut un jour de piste, bonne et droite, pour l’atteindre. Capitale du sultanat de Ouaddai, fondée au 19ème siècle par des Arabes venus du grand empire des Abbassides qui couvrait tout le Moyen-Orient jusqu’en Inde et Afrique du nord, descendant jusqu’au Soudan actuel. Entrés au Tchad soit suivant la vallée du Nil et puis Darfour au Soudan, soit par le Fezzan et le Tibesti, sur le chemin des caravanes. C’est par là aussi que sont descendus les Toubous – surnommés les “nomades noirs du Sahara” – d’où viennent nos chauffeurs et plusieurs officiels tchadiens tel que le président Hissène Habré.

Abéché, elle, était en plein sur le chemin des caravanes avec – un exemple parmi d’autres – des marchands amenant du Maroc des tissus européens, des vêtements, du sucre, des livres, des ustensiles en laiton et des chevaux au Soudan afin de les échanger contre des civettes (pour en faire des parfums!), de l’or et… des esclaves. Le taux d’échange pouvait aller jusqu’à un esclave pour vingt chevaux.
Une mine d’or la traite d’esclaves. D’abord centré dans l’empire ottoman, puis sur le continent africain. Au nord, du 15ème au 17ème siècle, selon l’historien ukrainien-canadien Orest Subtelny, de leur base autour des villes russes de Kazan et Samara, les Tatars envahissaient de nombreuses fois l’Ukraine pour y capturer des paysans et les revendre sur les marchés d’esclaves de Constantinople ou ailleurs au Moyen-Orient via la traite négrière de la mer Noire. Les marchands génois et vénitiens, eux, contrôlaient la traite des esclaves de la Crimée vers l’Europe occidentale.
Au sud, dès le 1er siècle de notre ère, des marchands arabes achetaient des esclaves en Afrique sahélienne et soudanaise, et les transportaient par-delà la mer Rouge aux villes sainte de la Mecque et Médine, et aussi loin que Baghdad, la capitale des Abbassides. En fait, le haj, le pèlerinage que tout musulman doit effectuer à la Mecque, était “le plus grand véhicule d’esclavage”. Les chefs des tribus africaines offraient le voyage aux fidèles, leur faisant croire qu’ils allaient à la ville sainte, et aussitôt arrivés, on les mettait en vente sur les marchés d’esclaves. Lors de la Déclaration universelle des droits humains des Nations Unies en 1948, faisant de l’esclavage un crime contre l’humanité, la British & Foreign Anti-Slavery Society (fondée en 1839) a noté qu’il y avait encore environ un million d’esclaves dans la péninsule arabe! Tandis que l’Angleterre et les Etats-Unis d’Amérique fermaient les yeux pour ne pas embarrasser leurs alliés arabes. J.F. Kennedy lui-même a finalement dû être forcé par les pays décolonisés et des dirigeants du sud comme l’Egyptien Gamal Abdul Nasser, d’agir contre cette traite humaine.
l’Angleterre et les Etats-Unis fermaient les yeux sur la traite humaine pour ne pas embarrasser leurs alliés arabes, mais ont été finalement forcés d’agir
Le commerce sud-nord est encore plus ancien, quand les pharaons égyptiens allaient chercher des esclaves nubiens au Soudan au 3ème millénaire. Au 5ème siècle avant notre ère, le fameux historien grec Hérodote parlait des Garamantes du Fezzan, en Libye, possédant des esclaves éthiopiens. La Rome antique était friande d’esclaves, ceux-ci venant d’Afrique équatoriale via ses colonies de Carthage et de Leptis Magna, esthétiquement magnifique sur la Méditerranée. Mais ce sont surtout les Arabes, ayant introduit les caravanes de chameaux, qui ont décuplé ce commerce humain, offrant de plantureux bénéfices aux chefs africains…. et aux habitants du désert. Si ce sont les Arabes qui menaient cette traite, les nomades oeuvraient comme gardes, guides et chameliers, tandis que les Touaregs imposaient un impôt de passage!
On parle de 10 millions d’esclaves – noirs, mais aussi quelques arabes en sens inverse – ayant transité par la route trans-saharienne. Avant que le Nouveau-Monde à son tour gonfle la demande. Dixit le bien connu professeur de Harvard et spécialiste de l’Afrique, Henry Louis Gates Jr.:“Les historiens John Thornton et Linda Heywood de l’Université de Boston estiment que 90 pour cent des personnes expédiées vers le Nouveau Monde ont été réduites en esclavage par des Africains puis vendues à des commerçants européens. La triste vérité est que sans des partenariats commerciaux complexes entre les élites africaines et les commerçants et agents commerciaux européens, la traite des esclaves vers le Nouveau Monde aurait été impossible, du moins à l’échelle où elle a eu lieu”.
À noter que la fameuse et déplorable mutilation génitale féminine serait liée à la traite d’esclaves féminines, selon une étude scientifique détaillée sur l’origine historique réalisée par une équipe italienne: “les femmes esclaves étaient vendues comme concubines dans les harems, et l’infibulation était censée améliorer leur chasteté, diminuer les risques de grossesse pendant le voyage de l’Afrique vers les pays de destination, et pour accroître la fidélité des concubines à leur maître à leur arrivée. Par conséquent, les femmes infibulées étaient vendues à un prix plus élevé sur le marché des esclaves en signe de reconnaissance de leur ‘qualité’ supérieure”.
Ceci concerne uniquement les femmes d’Afrique de l’est vendues dans la péninsule arabique lesquelles étaient surtout destinées à des harems (ainsi le ratio était de deux femmes pour un homme esclave), les autres routes concernaient des esclaves destinés aux travaux et par conséquent touchaient essentiellement des hommes.
Autre “découverte”, ces jours-ci encore, des centaines de migrants venant des Ghana, Nigéria, Cameroun, Zambie, Sénégal, Gambie et Soudan sont enlevés et vendus comme esclaves par des officiels à leur arrivée en Libye, les femmes étant forcées à la prostitution. “Salman, trafiquant d’êtres humains, a expliqué en détail ses itinéraires à travers la Libye, déclarant par téléphone à Al Jazeera que son business avait été multiplié plusieurs fois depuis la chute de Mouammar Kadhafi”. Encore un beau résultat à mettre sur le compte de l’Occident qui a préféré abattre des dirigeants séculiers comme Saddam Hussein et Kadhafi – celui-ci étant un grand défenseur des femmes – pour les voir remplacés par des fanatiques, religieux ou non.
Un Darfour tchadien
Selon Murray Gordon, auteur de “Slavery In The Arab World”, la traite transsaharienne des esclaves pendant des siècles constituait “la base de la prospérité de l’empire” Kanem-Bornu, qui s’étendait sur tout le Tchad moderne. Pas étonnant qu’Abéché, en plein sur la route de la traite, à la fois ouest-est et sud-nord, mais également à l’une de ses origines, était la plus grande ville du Tchad quand les Français sont arrivés au début du 20ème siècle. La capitale actuelle, N’Djamena, n’existait même pas, fondée par les coloniaux en 1900.
La ville a alors rapidement dépéri, frappée par les impôts levés par l’occupant, la fin de la traite d’esclaves, l’émigration vers le Soudan voisin et les épidémies. Mais quand nous l’avons visitée elle restait fort active, avec un grand souk labyrinthique très fréquenté, un hôpital et une base françaises, et un grand déploiement d’ONG humanitaires: UNHCR, Croix-Rouge, UNICEF, la GTZ allemande. Fatalement, Abéché n’est qu’à quelque 150 km du Soudan et de sa région… Darfour, la crise humanitaire – appelée aussi le premier génocide du 21ème siècle – la plus médiatisée au monde depuis le génocide rwandais de 1994. Les acteurs et actrices Angelina Jolie, Brad Pitt, George Clooney et Mia Farrow sont passés par là, ainsi que Richard Branson, le magnat anglais co-fondateur du Virgin Group qui contrôle plus de 400 compagnies dans différents domaines.
Cinq semaines avant notre arrivée à Abéché, une délégation de l’ONU, y compris le haut commissaire aux réfugiés Filippo Grandi et l’ambassadeur étatsunien à l’ONU Linda Thomas-Greenfield, avait visité un parmi la douzaine de camps de réfugiés soudanais dans l’est du Tchad. Il y en avait quelque 500.000 traversant la frontière par des moyens rudimentaires, chariots, ânes, à pied, abrités sous des bâches en plastique accrochées à des arbustes. Et on s’attendait à autant de plus avant fin 2023. Chiffres fluctuants et impossibles à fixer tout comme les près de 400.000 Soudanais tués par les milices arabes djandjawids depuis 2003, quand le Mouvement de libération du Soudan (SLM), composé de trois groupes ethniques du Darfur (qui signifie la Maison des Furs): les Furs, les Zaghawas et les Masalit, et le Mouvement pour la justice et l’égalité (JEM) se sont élevés contre la politique discriminatoire du gouvernement de Khartoum, lequel à son tour a lancé ces milices arabes djandjawids contre les insurgés, l’armée s’étant révélée incompétente.
darfour: un million de réfugiés soudanais au tchad?
Plusieurs parallèles avec le Tchad, d’abord la guerre civile soudanaise a reçu le sobriquet de “Land Cruiser War” comme la guerre Tchad-Libye était la “Toyota War”, pour la présence de ces pick-ups dans les deux cas! Là aussi le gouvernement de Khartoum est dominé par les Arabes musulmans du nord, tandis que le sud est sédentaire, non-arabe, chrétien et animiste, et formé par les colonialistes. Il y a de nombreux conflits fonciers entre les éleveurs semi-nomades et ceux qui pratiquent une agriculture sédentaire.
Là aussi les Etats-Unis (au Tchad c’est la France) ont minimisé leurs critiques du gouvernement soudanais accusé de génocide au Darfour car, comme le Tchad, le Soudan est un “solide partenaire [de l’Occident] dans la guerre contre le terrorisme”, disait le département d’Etat étatsunien, et de plus il renferme une manne pétrolière. Et comme au Rwanda, l’ONU n’a fait qu’observer la crise. Gérard Prunier, spécialiste des conflits africains, estime que les pays les plus puissants du monde se sont limités à exprimer leur inquiétude et à exiger que les Nations Unies agissent. “L’ONU, manquant d’initiative et de volonté, a initialement laissé l’Union africaine déployer une force symbolique sans mandat pour protéger les civils”.
Pareille dénonciations de la part du Minority Rights Group (MRG) basé à Londres, par son directeur exécutif Mark Lattimer: «Le Darfour ne serait tout simplement pas dans cette situation si les organes des Nations Unies avaient agi ensemble après le Rwanda : leur action a été trop peu, trop tard. Ce niveau de crise, les meurtres, les viols et les déplacements auraient pu être prévus et évités».
“Dès 2001, le rapporteur spécial de la Commission des droits humains des Nations Unies pour le Soudan a commencé à accorder une attention particulière au Darfour en faisant part de ses inquiétudes quant à la détérioration de la situation dans cette région. Malgré cela, en 2003, le principal organisme de surveillance des droits humains de l’ONU, la Commission des droits humains, a retiré le Soudan de sa liste de surveillance et a mis fin au mandat du rapporteur”!
“L’ONU a eu plusieurs occasions d’agir au Darfour, mais n’a pas réussi à le faire”, conclut Zoe Gray, experte en conflits et génocide du MRG.
Jan Egeland, Secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires et coordonnateur des secours d’urgence de l’ONU de 2003 à 2006, a été le seul à blâmer les 3 gouvernements dans le conflit: Tchad, Soudan, République centrafricaine. En effet, ces gouvernements s’accusent l’un l’autre, et agissent par l’intermédiaire des rebelles du voisin. En 2006, Sonia Rolley, la correspondante de RFI, a vu les résultats de conflit intercommunautaire sur le sol tchadien, entre autres le témoignage d’une vieille femme, Djidé, gravement brûlée chez elle à Tamadjour, Tchad, à une soixantaine de kilomètres de la frontière soudanaise: “Ils ont brûlé ma maison. J’étais à l’intérieur, j’ai essayé de sortir mais j’ai senti que le toit me tombait sur le dos. Quand je suis arrivée à sortir, j’ai vu que les Djandjawids tuaient tout le monde”. Les cavaliers arabes. Les mêmes que ceux qui avaient sévi de l’autre côté de la frontière, les auteurs du génocide de Darfour, armés par le gouvernement soudanais.
Hélène Caux du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), qui connaissait le côté soudanais, a fait le parallèle au Tchad: “Ces images de villages brûlés, de corps calcinés, de populations en fuite, ce sont les mêmes qu’au Darfour”, tel que rapporté par Rolley qui précise: “Les cavaliers cherchaient à créer un mouvement de panique parmi les habitants et, en brûlant leurs cases, à les condamner à l’exil. Il y a donc une volonté de ‘déplacer’ des populations, comme c’est souvent le cas lors de tentatives de nettoyage ethnique”.
Tchad: “Ces images de villages brûlés, de corps calcinés, de populations en fuite, ce sont les mêmes qu’au Darfour”
Soit dit en passant, c’est ce que font actuellement – 2023-2026 – les Israéliens en bombardant sans merci Gaza, créant la panique et faisant fuir les habitants afin de vider leur territoire et se l’accaparer.
À noter la différence de l’importance accordée aux réfugiés soudanais abrités sous des bâches en plastique accrochées à des arbustes, maltraités, violés, ignorés par la communauté internationale, comparé aux réfugiés ukrainiens accueillis à bras ouverts en Occident et dont on n’arrête pas de nous rabattre les oreilles sur leurs “conditions malheureuses”.
Hélène Caux résume: “D’un côté il y a l’armée tchadienne, les rebelles soudanais du Darfour et les milices ‘africaines’. De l’autre, l’armée soudanaise, les rebelles tchadiens et les milices arabes soudanaises ou tchadiennes”. Difficile de ne pas verser dans la simplification.
Déjà plus compliqué si on ajoute les ethnies, par exemple les Zaghawas. Ils sont à la fois au gouvernement tchadien (notamment les présidents Déby père et fils) et chez les rebelles tchadiens, chez les réfugiés soudanais et chez les rebelles soudanais, et autrefois ils étaient victimes des razzias d’esclaves…

Autre difficulté: des dirigeants de même clan et de même famille se disputent le pouvoir, passent de la rébellion au gouvernement, ou vice-versa. Au début des années 1980, Déby père était en fait commandant de haut rang dans l’armée du président Habré qu’il a fini par renverser. Saleh Kebzabo, susmentionné, était le principal opposant sous Déby père, avant d’être nommé premier ministre par Déby fils…
Nous reprenons la route vers le sud sur la longue et étroite bande asphaltée, défoncée en plusieurs endroits par des trous tels qu’il faut rouler sur la piste à côté. Là nous croisons des caravanes de nomades, ceux qui font uniquement le commerce de bétail. Nous n’en avons jamais vu autant, les unes après les autres, se dirigeant vers le sud le long des 750 kilomètres de la route qui relie Abéché à la capitale. Quelques chariots tirés par des chevaux, des centaines d’ânes transportant les femmes et les nombreux bidons d’eau en plastique, vêtements très colorés, récipients jaunes, des milliers de chameaux beiges avec tout le matériel de campement des nomades sur leur dos, surmonté des femmes du chef, des dizaines de milliers de boeufs blancs ou bruns, souvent agrémentés de grandes cornes, soulevant la poussière sur leur passage, des centaines de milliers de chèvres gardées par les enfants.
nombreuses caravanes de nomades: chameaux, boeufs, ânes, chÈvres
Un matin, nous voyons une centaine de pick-up militaires filant à toute allure sur la route, surmontés de matériel et de soldats, mitraillettes à la main. Ils nous dépassent à plus de 120 km/h. Cela me fait penser à “la vitesse de progression des assaillants” que notait la journaliste Rolley lors des attaques contre Abéché et N’Djaména. Tout à coup il y a un attroupement au bord de la route. Shérif se précipite et moi derrière. Des soldats le visage couvert de sang sont amenés et étendus par-terre. Un pick-up Toyota s’est renversé. Le chauffeur s’était endormi après avoir conduit deux jours sans s’arrêter, nous explique un officier bouleversé. Ils revenaient d’une opération dans l’est du pays, proche du Soudan.

À part les militaires et les caravanes, très peu de traffic sur cette artère principale. Quelques pick-ups et camions civils, bondés, et les bus interurbains roulant encore plus vite. À l’entrée de la capitale, le contrôle et la paranoia habituelles des militaires: “Avez-vous des armes?”
A mi-chemin entre Abéché et N’Djamena on passe par la province du Guéra, juste au nord du parc national de Zakouma qui s’étend jusqu’à la frontière centrafricaine. Et on tombe sur “La reine du Guéra”, un gros pic en granite qui ressemble à celui de la «dent de Mindif» au Cameroun voisin. Celui-ci figure dans le roman d’aventures de Jules Verne paru en 1863 et intitulé Cinq semaines en ballon, dans lequel trois Anglais survolent l’Afrique depuis Zanzibar sur la côte de l’océan Indien jusque Saint-Louis au Sénégal, passant au-dessus du lac Tchad.
Ce pic était porté à la mode par des explorateurs tel que Siegfried Passarge (1866-1958), un Allemand qui a parcouru le nord du Cameroun, le long du Tchad, avec le lieutenant Ernst Von Uechtritz, tous deux prussiens. Le premier était géographe et médecin dont les théories fantaisistes raciales ont été reprises par les Nazis, notamment son livre “Le judaïsme comme problème ethnologique et paysager” (1929). Inutile de dire qu’au sommet de l’échelle humaine il plaçait les Prussiens et tout en bas «les nègres de la côte» africaine. Le raciste parfait. Entre les deux il portait une admiration pour les Arabes et les Toubous, ainsi que pour les Peuls Mbororo pour leur traits sémites… Nous allons bientôt rencontrer ceux-ci dans le Sud du Tchad.









