
(English version)
Dans la capitale
Un jour de repos à N’Djamena avant de nous enfoncer dans le sud.– vivre en tente pendant trois semaines, sous une température de 40 degrés le jour et 5 degrés la nuit, avec un “saken” (bouilloire, en arabe tchadien) d’eau pour se laver, et de la nourriture en conserve est éprouvant. Mais que dire des Tchadiens?!
10% des maisons sont en matériaux modernes, 79% n’ont pas de latrines. Seul 1% de la population a de l’électricité
On voit dans la capitale les 10% des maisons du pays qui sont en matériaux modernes, mais 79% n’ont pas de latrines. Seul 1% de la population tchadienne a de l’électricité. Même à N’Djamena, dans la mission catholique de Kabalaye où nous logions, nous sommes restés trois jours sans électricité. Les beaux quartiers n’ont évidemment pas de coupure. Des résidents de ONG nous disent qu’ils vivent dans de grandes villas et jouent au tennis et font de l’équitation. Pendant ce temps, les fonctionnaires tchadiens vont au boulot à pied car ils n’ont pas de quoi s’acheter un vélo. Alors que le Tchad est 10ème au monde parmi les plus grosses réserves de pétrole, le pays est 187ème sur 192 dans l’index de développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement (0.394 contre 0.967 pour la Suisse, numéro un).
Au moment des conflits avec le Soudan voisin et les rebelles tchadiens en 2005-2010, “le Tchad a gagné entre 10 et 11 milliards de dollars grâce à la production pétrolière, [mais] environ 4 milliards de dollars ont été investis dans l’armée”. Le gouvernement a simplement ajouté la “sécurité nationale” comme secteur de développement prioritaire dans le cadre des plans économiques de la Banque mondiale, non pas qu’il suivait ceux-ci à la lettre. Précisons que l’armée ne sert pas à défendre le pays mais à maintenir le président au pouvoir.
Après cela, quand je vois des publicités frivoles pour que les Occidentaux utilisent des appareils de massage des pieds… Le fossé entre les nantis et les pauvres est immense, et insoutenable à moyen terme, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.
Nous venions de quitter N’Djamena au moment de l’offensive de Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, et sommes restés au Tchad tout au long du mois d’octobre. Nous n’avons entendu aucune nouvelle ni vu aucune manifestation contre le génocide perpétré à l’encontre les Palestiniens de Gaza. Comme l’écrivait en 1992 le grand politologue pakistanais Eqbal Ahmad (1933-1999) (lui-même victime de la partition concoctée par les Anglais quand ils ont finalement quitté l’Inde) en plein génocide des Serbes et des Croates contre les musulmans bosniaques dans l’ex-Yougoslavie: «Quant à la Oumma tant vantée, il est difficile de se souvenir d’une communauté plus démoralisée et plus corrompue dans les annales de l’histoire. Chacun des trente gouvernements ‘islamiques’ est dominé par des dirigeants égoïstes et des vendeurs de pays. À l’exception peut-être de l’Iran, tous sont redevables à une puissance étrangère [je souligne] plus qu’à leur propre peuple. Tous sont accros aux armements et dépendent de leurs fournisseurs. Tous sont jonchés de machines mais ne maîtrisent aucune technologie. Aucun d’entre eux n’abrite une université ou un centre de recherche réputé. Il leur manque tout autant la volonté que le savoir-faire nécessaire pour transformer la richesse en capital, l’importance en influence, les ressources en pouvoir».
“Chacun des trente gouvernements ‘islamiques’ est dominé par des dirigeants égoïstes et des vendeurs de pays. tous sont redevables à une puissance étrangère”
La Oumma est la communauté des musulmans, indépendamment de leur nationalité, soit umma islamiyya, «la nation islamique». Pareille inaction et trahison générale au sujet des Palestiniens. Alors et aujourd’hui.
Si le Tchad a été le 6ème pays à rappeler son chargé d’affaires en Israël le 4 novembre, après la Turquie, le Honduras, le Chili, la Colombie et la Jordanie, c’est que le génocide actuel est sans doute de trop, surtout que la population est enragée, et un geste symbolique ne coûte pas cher à la dictature.
Les Wodaabe du Sahel
Massenya n’est qu’à 165 km au sud-est de N’Djamena mais il a fallu 5 heures de route puis de piste pour l’atteindre. Des maisons éparses ci-là, des rues poussiéreuses, des détritus, on ne dirait pas que cette “ville” était la capitale du sultanat de Baguirmi – fondée en 1522 par les Barmas, un peuple venu du… Yémen. On comprendra quand on sait qu’ils étaient en constante guerre contre les deux autres royaumes couvrant le Tchad: le Kanem Bornou et Ouaddaï (capitale Abéché). Massenya est pillée et détruite plusieurs fois. La dernière est fatale, “en 1871, Ali, fils de Mohamed Chérif et sultan du Ouaddaï, se manifeste : ses troupes attaquent de nouveau Massenya, pulvérisent ses remparts à la poudre, pillent la ville et emmènent de 20 à 30 mille prisonniers dont la totalité des artisans qui feront la future prospérité d’Abéché à la fin du XIXe siècle”. Il embarque aussi les princes royaux qui sont ainsi élevés à la cour du Ouaddaï. Le roi Sakine, lui, doit payer un tribut: 100 hommes esclaves, 30 femmes esclaves, 100 chevaux et 1 000 tuniques.

“Mass” signifie tamarin et “Enya” serait le nom d’une femme rencontrée par le fondateur, Dala Irni, deuxième roi du sultanat de Baguirmi. La région est sablonneuse, couverte de ces arbustes et d’acacias. C’est le Sahel, le lieu de prédilection des Peuls – alliés des Barmas, fondateurs du Baguirmi – une ethnie allant jusqu’à 80 millions d’individus, difficile à estimer car disséminée sur une quinzaine de pays. Venant très probablement du nord ils sont établis dans toute l’Afrique de l’Ouest et ont des gènes à 1/5 d’origine européenne (lors des migrations via le détroit de Gibraltar) et quelques pourcents d’origine est-africaine.
Bien que convertis tardivement, les Peuls ont été parmi les premiers à être islamisés en Afrique de l’Ouest où ils ont établi à partir du 18ème siècle – pacifiquement ou au terme de jihads guerrières – plusieurs caliphats (le caliphe, successeur du prophète, est un dirigeant politique et religieux) ou sultanats (le sultan est plus politique) sunnites, le plus important étant celui de Sokoto – j’y reviendrai plus loin.
Les Wodaabe, une sous-ethnie des Peuls, et les seuls vrais nomades à 100% qui ont gardé leurs traditions animistes
Nous arrivons dans le lieu de prédilection des Wodaabe, les seuls vrais nomades à 100% qui ont gardé leurs traditions animistes – bien que superficiellement musulmans – et ne se marient qu’entre eux. Les Wodaabe sont une sous-ethnie des Peuls (Fulani en anglais), appelée “le peuple des tabous” – ou péjorativement Mbororo – car ils suivent des traditions strictes. «Nous avons un code de comportement qui met l’accent sur le semteende (réserve et modestie), le munyal (patience et courage), le hakkilo (soin et prévoyance) et l’amana (loyauté). Ce mode de vie, ainsi que nos nombreux tabous, nous ont été transmis par nos ancêtres».
Il y a encore des parties inondées car nous sommes juste à la fin de la saison des pluies. Etonnamment il n’y a pas de moustiques là où nous campons. Sinon une nuée de sauterelles qui se retrouvent jusque dans nos assiettes. Et une nuée de Wodaabe qui nous regardent avec curiosité. C’est réciproque car en plus c’est le moment du festival du Gerewol, une cérémonie de mariage très particulière et colorée qui se déroule après la saison des pluies. La beauté est la principale caractéristique chez les Wodaabe qui s’estiment très beaux, et tous sont élancés et grands (comme beaucoup d’autres Tchadiens d’ailleurs).

Assis sous les arbres, les hommes passent toute la matinée encore fraîche à se maquiller le visage avec de fins points et une ligne sur le nez. La face toute entière peut être jaune, couleur magique, ou rouge, couleur de la guerre, mais les Wodaabe ne sont pas violents et au lieu de faire la guerre ils dansent. Ils utilisent des couleurs à base de plantes ou de minéraux, tels que des poudres ocre ou bleu de l’acide de piles dont ils enduisent leurs lèvres, ou du khôl, un mélange artificiel à base de plomb qui servait depuis l’Antiquité comme antibiotique ou pour activer le système immunitaire. Répandu dans le nord de l’Afrique jusqu’en Somalie, les femmes de l’Egypte pharaonique l’utilisaient déjà dans un but esthétique, dessinant le halo noir caractéristique de l’époque tout autour de l’œil, le terme hiéroglyphique “mesdemet” signifiant «rendre les yeux parlants, expressifs». Et les Wodaabe le sont!
Leurs longues tuniques sont tout aussi élaborées, préparées par des femmes de leur famille, et ornées de mille perles, paillettes et de petits coquillages cauri combinant le plus de couleurs possible. Les coiffures – d’où s’échappent des tresses finement tissées – sont des turbans longs de quatre mètres qu’ils s’aident l’un l’autre à enrouler autour de la tête, ou de hauts fez, multicolores et soigneusement élaborés, surmontés d’une plume de préférence d’autruche, qui remplacent les chapeaux coniques traditionnels de ce peuple nomade.
En les regardant se peindre avec minutie devant un miroir de poche on voit qu’ils suivent des formes symétriques, jugées parfaites. Tout montre que “l’art fait autant partie de la vie quotidienne des Wodaabe que chercher de l’herbe et de l’eau pour les animaux”, comme le dit Mette Bovin, une anthropologue et réalisatrice danoise qui a les as cotoyés entre 1968 et 2000. Elle estime que ces cérémonies sont “une forme de résistance culturelle contre la marginalisation de leur groupe ethnique minoritaire qui leur permet de se distinguer des musulmans sédentaires”.
C’est aussi pour échapper à leur quotidien de plus en plus dur, à la recherche de pâturages et d’eau, face a une compétition féroce – la preuve les innombrables caravanes que nous avons croisées. Ils changent d’endroit une ou deux fois par semaine.

L’art et la spiritualité, car les formes qu’ils tracent sur leur visage sont pleines de symboles ou de qualités protectrices et curatives, tout comme les talismans qui pendent à leur cou ou bras, tant traditionnels comme ceux contenus dans les petits sacs en cuir similaires à ceux des Touaregs, que modernes comme des sifflets en plastique, des petits peignes ou autres miniatures. Ils apprécient beaucoup les lunettes de soleil au cadre de couleurs vives, les fillettes aussi qui essaient gentiment de nous les arracher!
“Ce qui ne manque pas dans leurs vêtements, ce sont les gri-gris, petites pochettes en cuir entièrement fermées qui contiennent des herbes, des feuilles ou des racines aux propriétés magiques, ainsi que des petits morceaux de papier avec des sourates du Coran. Ils sont utilisés pour des choses aussi variées que :
– Rendre un homme irrésistible aux yeux des femmes
– Être invisible la nuit
– Se protéger des serpents
– Comme bouclier contre les paroles des démons
– Et se protégez des ennemis
Les Wodaabe utilisent également de nombreux remèdes traditionnels à base de feuilles, d’écorces de certains arbres ou de fruits. Pour combattre la folie, pour guérir les maladies vénériennes, les morsures de serpents ou de scorpions, etc”.
les troupeaux de bovins constituent la principale richesse économique mais aussi sociale des woDAabe.
Quand les hommes sont prêts, ils se rassemblent une vingtaine ou trentaine à la fois et se mettent en cercle, épaule contre épaule pour exécuter pendant une semaine entière les danses du Yaake et du Ruume, sautillant avec frénésie, pour montrer leur sveltesse et endurance, chantant des mélodies aigues, autant répétitives qu’hypnotiques, souriant, grimaçant de toutes leurs dents et roulant des yeux pour en montrer le blanc en s’efforçant d’imiter, cette fois sous une forme esthétique active, “la grâce et l’élégance associées au héron garde-boeuf aux longues pattes, tentant de s’approprier le pouvoir de l’oiseau”, aussi élancé que les grues ou les égrettes auxquelles il ressemble. En fait, la dance et les couleurs des hommes Wodaabe ressemble aux cérémonies des oiseaux mâles qui essaient d’attirer une femelle.
C’est pourquoi leurs troupeaux de bovins constituent la principale richesse économique mais aussi sociale par leur production laitière. “Le lait confère au corps certaines de ses propriétés, sa blancheur au derme mais également à l’émail des dents et au blanc de l’œil. Il confère à la peau une brillance que la poésie présente en analogie avec le miroir et la pièce d’or. Le lait de vache donne aussi à la peau une certaine douceur, daatude. Un épiderme jugé beau se fonde ainsi sur la possession de deux qualités interdépendantes, la douceur et la brillance, qui sont obtenues par une ingestion régulière de lait”
“Dans l’appréciation esthétique opérée par les femmes, d’autres critères sont mobilisés comme la propreté et l’ ‘esprit’ de l’animal. La vache possèderait ainsi une certaine intelligence, car elle ‘connaît le chemin, sait se tenir en file indienne’ dans des petits chemins, sans que le berger ait à lui indiquer la route, à l’inverse des chèvres et des moutons. Les vaches sont considérées comme étant les seuls animaux propres, car elles ne se couchent pas près de leurs excréments à l’inverse des poules ou des coqs. Dans l’imagerie animalière des femmes, leur appréciation esthétique se formule en fonction de l’usage réalisé par l’homme des animaux. Est pensé beau ce qui est conforme à l’utilité domestique des Peuls, les animaux qualifiés de laids sont ceux qui ne sont ni mangés, ni utilisés dans leurs travaux. La terminologie descriptive existante dans la langue fulfulde et l’attribution de qualités à la vache témoignent de l’importance sociale”
“Le lien entre le statut féminin et le lait se révèle dans le rite de passage du mariage, car la jeune fille reçoit de sa mère les ustensiles de mesure du lait et les calebasses qui vont contenir le lait”.
Et celles-ci sont présentes. Vétues de manière tout aussi colorée, les jeunes femmes regardent ou elles-mêmes dansent en cercle, frappant des mains au rythme de leurs chants ponctués. Leurs visages sont fortement tatoués, pratiquement toutes y compris les fillettes ont des formes géométriques pratiquées par scarification. Chez elles aussi, le charme tient “si elle a des traits fins et réguliers, ainsi qu’une morphologie longiligne”, et elles utilisent le khôl pour “accentuer les contrastes entre les éléments clairs et sombres du visage”.
Elles sourient souvent. Ndiaye surtout, restant à nos côtés avec son petit enfant de 2 ans, souriant constamment. “Le sourire représente un signe d’affabilité et de gentillesse et fait découvrir de belles dents blanches”. Le sourire est indispensable au charme: «même si tu es jolie, les bijoux que tu mets, les habits que tu portes, c’est comme si tout cela était accroché à un morceau de bois mort».

Cela n’est rien sans le maintien, ou faro, le troisième élément du charme féminin, après le ŋari et le sang, chez les Peuls Djeneri du Mali, dans le cas étudié par Dorothée Guilhem, anthropologue, au CNRS – Université de la Méditerranée à Marseille: “une ‘belle’ démarche se caractérise par un rythme lent du pas et du mouvement donné aux bras. Ces derniers sont placés près du corps pour mettre en valeur la silhouette”. Belle description des femmes Wodaabe ici au Tchad, mais qui avant tout sont très humaines, riant, blaguant, curieuses, dès leur enfance. Comme la petite Hawa qui n’arrête pas de sautiller autour de nous avec ses camarades.
Les femmes Wodaabe ont une forte personnalité, elles choisissent leur homme et peuvent en avoir plusieurs, et en changer
Tout à coup, en quelques secondes, s’élève un vent tel que l’air se remplit de sable, obscurcissant le ciel et la terre, tout devient orange, on ne voit pas plus loin que le bout de son nez et on doit se couvrir avec quelque tissu que l’on ait sous la main, et c’est la fuite vers les arbres protecteurs. Il dure suffisamment longtemps que pour calmer les esprits et pour recouvrir tous les orifices de fines particules de sable. Parmi les arbres se trouvent également les denki ou suudu, les “cases” des Wodaabe, des structures rudimentaires sur deux niveaux reposant sur une dizaine de simples batons, pas plus compliquées à démonter que des tentes. Le premier niveau sert de lit, tandis qu’au-dessus ils rangent tout leur avoir: calebasses, paniers, marmites, théière, bidons, vêtements. Là jouent les jeunes enfants pendant que la mère prépare le millet et le yoghurt, avec le lait, le régime essentiellement végétarien et constant des Wodaabe qui n’aiment pas tuer leur bétail. Non seulement pour assurer leur alimentation mais comme statut social, plus on a de bêtes plus on est respecté.

Le soir les danses s’amplifient à la lumière des lampes de poche. À l’intérieur du cercle, les aînés surveillent et maintiennent la posture et le rythme des danseurs, et chassent les enfants trop entreprenants. Vient le Gerewol, la phase ultime. Timides mais attentives, les jeunes femmes choisissent alors un des danseurs pour mari ou simplement comme amant. Comme dans l’Islam, “Une femme doit cacher à autrui ses émotions durant les interactions sociales”. Le semteende, la modestie, la retenue du code de conduite des Wodaabe, qui ont l’expression: «la femme marche comme une vache», car elle regarde ses pieds en marchant. Trainant le sol de leurs pieds nus ou chaussés de bas, elles approchent une à la fois les danseurs, couvertes d’un fin voile, touchent de la main le coeur de leur élu et battent vite en retraite. À la fin, le chef du clan fait un discours.

Les femmes Wodaabe ont une forte personnalité, non seulement elles choisissent leur homme et peuvent en avoir plusieurs, et en changer, mais ce sont elles, et non les hommes, qui sont venus nous visiter au campement. En fait, dans tous nos voyages, ce sont les femmes et les filles qui ont de véritables conversations, les hommes et garçons se contentant généralement de postures machos. Comme on a vu c’est une Peul, Hindou Oumarou Ibrahim, qui représente l’Association des Femmes Peules et Peuples Autochtones du Tchad (AFPAT), et a fait cette belle présentation sur le lac Tchad au fameux TED californien.
Elle explique: «Ce sont toujours les hommes qui parlent, les femmes restent assises là, mais derrière. Elles ne sont pas là pour prendre une décision. Ainsi, une fois que les hommes ont réuni toutes leurs connaissances, nous disons : eh bien, vous appelez les femmes: ‘Venez voir’. Ils disent ‘Oui, bien sûr’ parce qu’ils ont déjà fait les premiers travaux.
“Quand les femmes arrivent et regardent la carte, elles disent: ‘Mm, non. C’est faux. C’est ici que je récupère les médicaments. C’est ici que je récupère la nourriture. C’est ici que je collectionne’… Nous avons donc modifié les connaissances sur la carte et nous avons appelé les hommes. Eh bien, ils réfléchissent à ce que les femmes ont dit. Tous secouaient la tête. ‘Elles ont raison. Elles ont raison. Elles ont raison.’ C’est ainsi que nous renforçons les capacités des femmes en leur donnant une voix dans cette cartographie participative en 3D, afin que les femmes acquièrent des connaissances détaillées qui peuvent aider la communauté à s’adapter. Et l’homme a une connaissance plus large. Alors quand on la réalise, cette carte les aide à discuter mais aussi à atténuer les conflits entre les communautés pour accéder aux ressources, mieux partager ces ressources, les restaurer et les gérer sur le long terme».
D’où viennent les Peuls Wodaabe? On se le demande car ils sont fort différents des autres Tchadiens et Ouest-Africains, “ni blancs ni noirs, leur peau étant plutôt cuivrée. Leurs cheveux sont droits et longs, et les traits du visage sont fins”. On les reconnaît au premier coup d’oeil. Un peu comme les Kalash du Pakistan himalayen qui se distinguent physiquement et culturellement de la population générale et dont certains disent qu’ils sont les descendants des soldats d’Alexandre le Grand, ce qui n’est pas prouvé scientifiquement.
Le sud
Nous quittons les Wodaabe pour aller vers les Saras, nom fourre-tout donné par les coloniaux français à une vingtaine d’ethnies pas spécialement homogènes vivant dans ce qu’ils appelaient arrogamment “le Tchad utile”, soit productif pour la métropole à l’opposé du désert du nord. Toujours ignorants et dédaigneux des cultures autochtones, pour eux les “Sars” étaient “les premiers dont on ait entendu parler en Europe, à la suite de la publication des Mémoires du Comte d’Escayrac de Lauture” (1826-1868), un explorateur et diplomate français.
Du sud venaient les dirigeants du pays avant que les nomades du nord prennent le pouvoir en 1979
Nous sommes dans la région des fleuves Chari et Logone qui se réunissent au niveau de la capitale avant de se jeter dans le lac Tchad. Joseph, un Massa – une autre peuplade le long du Logone – nous accueille à Bongor. Cette ville de quelque 44.000 habitants est le début de la brousse, dans la moitié sud du Tchad, nettement plus peuplée, alphabétisée, christianisée, sédentarisée… et verte. De là venaient les dirigeants du pays – notamment François Tombalbaye (1918-1975), premier président du Tchad (1960-1975) – avant que les nomades du nord prennent le pouvoir en 1979. Pouvoir largement disproportionné par rapport à la population. 53 habitants au kilomètre carré dans le sud contre 0,1 dans le Borkou et l’Ennedi saharien. Un million d’habitants dans la ville de N’Djamena (100 km2), contre 25.000 dans tout le Tibesti au nord (100.000 km2). Et les Saras représentent un tiers de la population du pays. Aussi avons-nous rencontré dans le nord plusieurs sudistes travaillant dans la santé et autres administrations publiques, car plus éduqués et… plus nombreux.

Joseph et Rachel, sa femme suisse, ont créé Akwada (nom qui signifie «c’est très bien, d’accord, OK!» en langue locale) en 2012, une association sans but lucratif qui vise le développement socio-économique et culturel des habitants de Bongor et sa région. Ils s’étendent même au-delà en organisant un festival des Peuples de la Vallée du Logone. Vu les besoins, ils ont de nombreux projets surtout de formation et ont créé une école primaire pour suppléer au manque d’établissements scolaires et au faible niveau des enseignants. Difficile de trouver une personne qui ne fasse pas d’erreur grammaticale ou orthographique. À l’époque, André Gide se plaignait de ces maîtres qui n’étaient capables de n’enseigner “que des fautes”. (Pareil en Europe soit dit en passant. Il y a quelque temps, un doctorant suisse en biologie m’a envoyé une requête pour informations ornithologiques… bourrée d’erreurs orthographiques et de style). Gide témoigne d’“enfants si attentifs, si désireux de s’instruire, aidés si misérablement par de si insuffisants professeurs”. Pareil pour le contenu dicté par Paris. À Nola, préfecture de l’autre côté de la frontière, en République Centrafricaine, il a vu qu’on enseignait “aux enfants de ces régions équatoriales que ‘les poêles à combustion lente sont très dangereux’” et que “Nos [sic] ancêtres les Gaulois vivaient dans des cavernes”…

Au Tchad, le budget national de l’éducation dépasse de peu les 2% du PIB (la moyenne mondiale approche les 4%) et atteint les 3% pour les dépenses militaires (moyenne mondiale 2%). Pour envoyer leurs enfants dans cette école privée d’Akwada, les parents paient une cinquantaine d’euros par année scolaire qui couvrent les frais de fonctionnement y compris un goûter matinal et la création de niveaux supplémentaires. Mais le secteur privé ne joue qu’un rôle négligeable. Ainsi en 2014-2015, seuls 11 % du total des élèves étaient inscrits dans des établissements privés d’éducation primaire et 6 % au premier cycle du secondaire.
Au moment de la récréation, nous avons été entourés d’une nuée d’enfants souriant et curieux, se pressant avec excitation autour de nous après avoir sagement fait la file pour recevoir un plat de très savoureuses et nutritives graines de haricots (nous y avons également eu droit!) – les moins intéressés chevauchaient et poussaient une grosse tortue qui venait d’accoucher d’une série de petits.

plus on va vers le sud, plus grande est la présence de catholiques
Un couple de jeunes Français volontaires nous a rejoint, travaillant pour un diocèse catholique dans le sud. Tous les diocèses se situent dans la partie méridionale du pays, et plus on va vers le sud, plus grande est la présence de catholiques, 16% à Laï, 28% à Moundou, 29% à Goré sur la frontière avec la République centrafricaine, pays où ils représentent 38% de la population contre 20% au Tchad. Quant au Congo – le pays adjacent – près de la moitié de la population est soumise au pape, l’église ayant bénéficié du pouvoir colonial qu’elle épaulait à fond (d’où les attaques qu’elle a subies à l’indépendance, contrairement aux missionaires protestants), comme cela s’est également passé en Amérique latine avec les conquistadores et cette même église papale. Ils sont répartis en 41 diocèses comparé aux six du Tchad! D’ailleurs, les quelques soeurs que nous avons rencontrées à N’Djamena venaient toutes du Congo.
Les deux Français nous racontent comment le curé de leur coin détourne ouvertement des fonds. L’évêque ferme les yeux. Il sait que devenir prêtre dans ces régions est souvent un moyen de sortir de la pauvreté plus qu’une vocation. Peut-être moins chez les protestants, nettement minoritaires. Les sectes – avec généralement un siège social en Angleterre ou aux Etats-Unis d’Amérique – ne s’adressant pas aux “crève-la-faim […] Devenir membre d’une secte est en quelque sorte un ennoblissement”, estime le très humaniste voyageur-journaliste polonais Ryszard Kapuscinski – candidat au prix Nobel de litérature et ami de Gabriel García Márquez – qui a sillonné l’Afrique par voie de terre à partir de 1957.
De toute façon cette croyance occidentale semble plus superficielle que l’islam au nord. Selon Gide, “Au contact de l’Islam, ce peuple s’exalte et se spiritualise. La religion chrétienne, dont ils ne prennent trop souvent que la peur de l’enfer et la superstition, en fait trop souvent des pleutres et des sournois”. Ainsi au sud, les pratiques ancestrales continuent. Surtout la magie et sorcellerie, et en particulier l’initiation – le yondo – un phénomène aussi étonnant qu’énigmatique car très secret. En bref, les jeunes adolescents sont amenés quelques jours dans la brousse et soumis à des rites administrés par les aînés afin qu’ils puissent entrer dans l’âge adulte. Ils apprennent avant tout le respect des anciens, le dégoût du vol et de la violence, la souffrance. Quand ils reviennent ils sont censés être comme un nouveau-né sans se rappeler qui est leur famille, amis, leur environnement. Ils portent même un nouveau nom. Les deux Français ont rapporté le cas d’une connaissance qui ne reconnaissait pas sa famille. Eux-mêmes ont dû rester enfermés trois jours dans leur maison pendant la journée pour éviter le risque d’être pris pour cible pendant ces rites assez violents au cours desquels ils entendaient des cris épouvantables. Soit dit en passant, seuls les garçons passent par là, pour les fillettes c’est… l’excision, mais dans les régions plus isolées, et une pratique fortement combattue.
Quand il était administrateur en Oubangui-Chari, l’actuelle Centrafrique voisine du Tchad, Félix Éboué, très porté sur le sport comme discipline d’entrainement et comme une manière de se valoriser vis-à-vis des Blancs, estimait que les initiés étaient les “dépositaires et gardiens jaloux des rites et des coutumes que [les non-initiés] doivent observer sans avoir à les interpréter, le rôle de ces initiés étant précisément d’assurer la survivance et le respect de la loi établie par les ancêtres». Ainsi, l’initiation “discipline l’individu et le met à même de le rendre utile à la communauté».
le premier président du Tchad a lancé en 1973 la Révolution culturelle pour affirmer l’authenticité africaine et rejeter les valeurs occidentales
Après lui, le premier président du Tchad, François devenu N’Garta Tombalbaye (1918-1975), très autoritaire, a lancé en août 1973 la Révolution culturelle pour affirmer l’authenticité africaine et rejeter les valeurs occidentales. Les Tchadiens ont dû africaniser leur nom, et Fort-Lamy est devenu N’Djamena. Des professeurs d’université, des ministres et autres hauts fonctionnaires, des banquiers et hommes d’affaires – en particulier ceux éduqués à l’étranger – ont été envoyés dans la brousse pendant quelques semaines subir le yondo. Ceux qui ont refusé ont été tués, parfois enterrés dans le sable avec seule leur tête dépassant, tels plus d’une centaine de pasteurs protestants. Cela a paralysé le pays déjà en difficulté. À noter que Tombalbaye était un Sara, du sud. Après lui, les musulmans du nord ont pris le pouvoir et ne l’ont plus laché.
Penser ou ne pas penser
Peut-être devrait-on en effet parler de superstition. Gide qui a passé près d’un an en Afrique équatoriale française, de juillet 1926 à mai 1927, raconte la difficulté d’établir des recensements car le paysan croit que “le dénombrement d’un troupeau et la désignation des individus porte malheur à ceux-ci. ‘Combien as-tu de chèvres?’, ‘Si je les compte elles vont toutes mourir’”, et il rapporte les propos du philosophe-anthropologue Lévy-Bruhl selon lesquels l’accidentel n’existe pas pour l’indigène. Ainsi, “le crocodile est ‘naturellement inoffensif’, et, s’il lui arrive de croquer un homme, c’est qu’un sorcier le lui a livré”. Ou, si un homme tombe à l’eau et se noie, il ne faut surtout pas le secourir car c’est la volonté divine et cela risque de retomber sur qui ose aller à son encontre.
Voici un passage assez dur de Lévy-Bruhl, et assez long que j’abrège – il s’agit d’un indigène: “Il tombe à l’eau par accident et va se noyer: aussitôt il devient un objet de crainte et de répulsion. Non seulement on ne s’empresse pas de le secourir, mais, s’il a l’air de se sauver, on l’en empêche; s’il reparaît à la surface, on le renfonce dans l’eau. Parvient-il cependant à survivre, le groupe social ne veut pas admettre qu’il ait échappé à la mort. On ne le connaît plus. C’est un membre retranché. Les sentiments qu’il inspire, le traitement qu’on lui inflige rappellent les excommuniés du moyen âge”, autre haute époque de superstitions.
Le missionnaire anglais William Holman Bentley (1855-1905) note à propos des Bantous du Congo qui portaient les ballots d’étoffe sur la côte congolaise: “Tout le monde dit que l’étoffe est faite par des morts au fond de la mer. Tout cela est si désespérément confondu avec des choses occultes et magiques, que leurs idées vont précisément aussi loin que leurs yeux”. Ces croyances surnaturelles semblent aller à l’encontre de ce que les Jésuites rapportaient sur les Iroquois en Amérique du nord, soit qu’ils ne croient que ce qu’ils voient.
Ce qui est loin des yeux, ou plutôt de la réalité, la leur, peut ainsi être magique. Le Boudouma de 52 ans qui nous demandait s’il pouvait marcher jusqu’en Europe m’a, à son tour, demandé mon âge et je l’ai fait deviner. “100 ans?” a-t-il avancé…
Lévy-Bruhl distingue les deux mentalités fondamentales de l’humanité: “L’esprit primitif ne différencie pas le surnaturel de la réalité mais utilise la ‘participation mystique’ pour manipuler le monde. L’esprit primitif n’aborde pas les contradictions. L’esprit moderne, au contraire, utilise la réflexion et la logique”.
Ce qui est loin des yeux, ou plutôt de la réalité, peut être magique
C’est à qualifier. « L’Africain, nègre ou bantou, ne pense pas, ne réfléchit pas, ne raisonne pas, s’il peut s’en dispenser [je souligne]”, précise W. H. Bentley. Mais il a pleinement la capacité de le faire si besoin en est. Répondre à des questions qu’il estime non-essentielles, ne l’est pas. Le missionnaire protestant David Crantz de l’église Morave disait à propos des habitants du Groenland où il a séjourné en 1759: «Leur réflexion ou leur invention se déploie dans les occupations nécessaires à leur subsistance, et ce qui n’est pas inséparablement associé à cela n’arrête jamais leur pensée”.
Un jour, notre co-voyageur espagnol Pablo a demandé à Sherif ce qu’il pensait de notre groupe d’étrangers et de nos coutumes – ce qui, en voyageur plus expérimenté, ne me serait pas venu à l’idée de faire:
Pablo – “Que pensent tes enfants quand tu reviens d’un voyage avec des étrangers ?”
Sherif, après avoir réfléchi un moment – “Ils ne pensent rien, ils savent juste que j’étais avec des Blancs pour gagner de l’argent”.
Cela sortait de l’intérêt de notre chauffeur qui s’estimait heureux et satisfait de bien faire son travail – conduire de façon très sûre – et à la fin des trois semaines d’aller retrouver sa famille, sans devoir se poser des questions jugées inutiles pour lui, voire nuisibles.
Ainsi, le mari d’une Boudouma en captivité chez Boko Haram disparaissait presque chaque nuit. Quand le reporter étatsunien Ben Taub lui a demandé si son mari avait participé à des raids djihadistes ces nuits-là, elle ne savait pas: «Il ne m’a jamais dit ce qu’il faisait, et je ne lui ai jamais posé de questions».
W.H. Bentley note à propos des Bantous du Congo que “Un homme qui s’adonnerait à une telle philosophie serait un homme marqué, un sorcier, un danger pour la communauté”. L’Europe n’a-t-elle pas également connu cela au Moyen-Age avec la persécution des dites sorcières, quand l’incompréhension et l’ignorance primitive primaient?
A l’autre bout du monde, l’anthropologue Danois-Groenlandais Knud Rasmussen (1879-1933) qui a vécu un an parmi les Esquimaux, rapporte à leur propos: « Toutes leurs idées tournent autour de la pêche à la baleine, de la chasse et du manger. Hors de cela, pensée pour eux est en général synonyme d’ennui ou de chagrin”.
Il s’agit donc de trait culturel et de choix conscient en fonction des contraintes généralement financières, et non pas de capacité intellectuelle. Ainsi, les enfants d’immigrés – ou ceux ayant l’occasion d’étudier dans un établissement occidental dans leur pays– ont des performances au moins aussi bonnes que celles des Occidentaux, et souvent davantage.
“Quoiqu’il se trouve parmi eux des esprits aussi capables des sciences que le sont ceux des Européens, cependant leur éducation et la nécessité de chercher leur vie les a réduits à cet état que tous leurs raisonnements ne passent point ce qui appartient à la santé de leur corps, à l’heureux succès de la chasse, de leur pêche, de la traite et de la guerre; et toutes ces choses sont comme autant de principes dont ils tirent toutes leurs conclusions, non seulement pour leur demeure, leurs occupations et leur façon d’agir, mais même pour leurs superstitions et leurs divinités».
Le vlogueur anglais Harry Jaggard ramène d’Afghanistan la même image: manque de pensée et d’éducation. Accueilli dans la tente de Gulap Khan, chef d’un campement nomade d’une trentaine de familles, dans les alentours de Kandahar, il pose des questions via un interprète.
Harry: Que pensent-ils du monde occidental ?
– Ils se souviennent seulement des dons qu’ils recevaient des ONG dans le passé, mais maintenant ça a cessé et ils ne reçoivent plus rien.
– Ont-ils des questions à me poser?
– Non. Toute leur vie, ils ont juste vécu dans le désert, c’est pourquoi ils ne savent ni lire ni écrire parce qu’ils sont pauvres.
Ensuite, il rencontre en ville un vieillard de 72 ans qui tamise un gros tas de graines dans la rue:
– Je n’ai pas d’argent, c’est pourquoi je dois travailler
Harry: Les gens sont souvent trop occupés à se battre pour survivre, donc ils n’ont pas le temps de penser au bonheur, le bonheur n’entre pas en ligne de compte.
Le niveau d’anglais est si mauvais ici, la plupart des gens sont analphabètes, ils ne peuvent même pas écrire dans leur propre langue, et cela reflète le niveau d’éducation en Afghanistan
À un autre Afghan
Harry: demandez-lui quelle est sa chose préférée en Afghanistan.
– Il n’a pas de réponse parce que c’est la première fois qu’on lui pose ce genre de question, mais il est content de sa vie.
Mais même en Occident, il y a cette course à la survie qui ne laisse pas de temps de loisir, encore moins pour réféchir. Et même dans les milieux intellectuels il y a cette distinction. On pourrait dire que la pensée, surtout philosophique, est du luxe et du superflu, peu directement pertinente à notre survie. Je me rappelle mon ami grec Dimitri, médecin allergiologue et chercheur à Harvard, qui me disait que j’avais de la chance de pouvoir écrire et d’avoir le temps pour penser. Lui-même n’y dédiait que le temps nécessaire sur les sujets qui concernaient sa recherche scientifique, ceux sous sa loupe. Soit, recherche d’allergènes ou d’aliments.
Après avoir passé 9 ans en Grèce où j’ai fait mes humanités, je suis retourné en Belgique pour l’université et j’ai été étonné de voir que les étudiants belges se préoccupaient et discutaient de trois sujets, par ordre d’importance: la bière, les voitures, leur pension – même le sexe venait après. Très loin de ce qui avait été nos préoccupations sociétales et politiques sous la dictature militaire (1967-1974) à Athènes. La nécessité est mère de l’invention. Certains événements te forcent à réfléchir.
Parallèle à nouveau chez les Mossi du Soudan Occidental où le père Eugène Mangin (1877-1922) passa dix ans de sa vie: “ Les conversations ne roulent guère que sur les femmes, la nourriture, et, dans la saison des pluies, les cultures”. L’Occident n’échappe pas à la règle. On pense le moins possible, uniquement quand on est forcé de le faire pour résoudre un problème personnel. On a même tendance à voir les intellectuels d’un mauvais oeil. Jusqu’au Petit Robert qui définit en 2ème lieu l’adjectif “intellectuel”: “Qui a un goût prononcé (ou excessif) pour les choses de l’intelligence, de l’esprit”! Comment pourrait-on avoir trop de goût pour des sujets, des matières, un mode de vie intelligents? Tendance que l’on devrait au contraire promouvoir dans notre société hyper-matérialiste, soit se poser des questions, plein de questions.
à notre époque de nouveau Moyen-Age la foi reprend le pas sur la raison
Ainsi mon ami Dimitri – bien Grec, un pays qui est à cheval entre pays développé et pays en développement – me considérait presqu’avec irritation ou même perplexité. Cela rejoint ce que rapporte Rasmussen: «‘A quoi penses-tu?’ demandais-je un jour, à la chasse, à un Esquimau qui paraissait plongé dans ses réflexions. Ma question le fit rire. ‘Vous voilà bien, vous autres Blancs, qui vous occupez tant de pensées ; nous Esquimaux, nous ne pensons qu’à nos caches à viande : en aurons-nous assez ou non pour la longue nuit de l’hiver? Si la viande est en quantité suffisante, alors nous n’avons plus besoin de penser. Moi, j’ai de la viande plus qu’il ne m’en faut!’ Je compris que je l’avais blessé en lui attribuant des ‘pensées’».
J’élargirai la conclusion de Lévy-Bruhl à l’ensemble de la planète, y compris à l’Occident, surtout à notre époque de nouveau Moyen-Age où la foi reprend le pas sur la raison : “Bref, l’ensemble d’habitudes mentales qui exclut la pensée abstraite et le raisonnement proprement dit semble bien se rencontrer dans un grand nombre de sociétés inférieures, et constituer un trait caractéristique et essentiel de la mentalité des primitifs”. Nous sommes les nouveaux primitifs.
Ah, mais je n’ai pas présenté Lucien Lévy-Bruhl (1857-1939), un philosophe français qui s’est spécialisé dans la sociologie et l’anthropologie, reçu premier de l’agrégation de philosophie à l’École normale supérieure en 1879, président de l’Institut français de sociologie, auteur de “La Mentalité primitive” (1910) que certains estiment être une “contribution précise et précieuse à l’anthropologie, peut-être même plus que l’ouvrage plus connu de Claude Lévi-Strauss”. En 1904, il a aussi contribué à la création du journal – d’abord socialiste avant de devenir communiste – L’Humanité pour plus du quart de son capital. Incidemment, Lévy-Bruhl était cousin par alliance d’Alfred Dreyfus qu’il a défendu… Soit un grand intellectuel qui a eu la chance de pouvoir réfléchir !
Des peuples supérieurs et des peuples inférieurs
Sur un point positif, je noterai que la question de notre co-voyageur Pablo à notre chauffeur avait au moins le mérite de le placer dans la toute petite catégorie d’étrangers – visiteurs, politiciens, journalistes – s’intéressant à la population locale, à ses intérêts, ses besoins, son mode de vie. Dans notre propre groupe, ma compagne et moi étions les seuls à converser et à fraterniser avec les chauffeurs locaux. Tout ce qui intéressait nos compagnons était de voir des sites et prendre des photos, et le soir de se regrouper et boire, entre eux, ignorant les locaux qui étaient à leur service. Typique. Double manque de respect étant donné l’interdit d’alcool de la religion musulmane à laquelle adhéraient fermement les chauffeurs.
“ce qui intéresse les rédactions parisiennes et leurs lecteurs” était le sort des Français plutôt que celui des Tchadiens
La journaliste française Rolley faisait la même distinction lors de l’attaque rebelle sur N’Djamena en février 2008, rapportant que “ce qui intéresse les rédactions parisiennes et leurs lecteurs” était le sort des Français plutôt que celui des Tchadiens, bien que quelques centaines de ceux-ci avaient perdu la vie dans les combats, et elle rappelle aussi comment les casques bleus sont venus évacuer les étrangers, abandonnant les locaux lors du génocide rwandais en 1994.
Cette différence de mentalité a évidemment eu une portée directe sur le colonialisme. Récemment, l’historien de la philosophie et anthropologue français Frédéric Keck rapporte: “D’un point de vue plus politique, les travaux de Lévy-Bruhl, parce qu’ils visaient à démontrer que chaque société dispose de cadres singuliers et cohérents à travers lesquels appréhender la réalité, conduisaient à mettre au jour les conséquences déstructurantes et dramatiques des contacts imposés par les Européens à d’autres peuples, et a fortiori de la colonisation. Ils ont pour cette raison nourri les discours d’administrateurs coloniaux réformistes appelant au respect des cultures dites indigènes, mais également des critiques radicales de la colonisation, par exemple chez Paul Nizan”.

Jules Ferry (1832-1893), par contre, Président du Conseil des ministres, ministre, pamphlétaire, etc, le colonialiste par excellence, parle ainsi de la “Mission civilisatrice” de la France et estime que «Les races supérieures ont un droit sur les races inférieures, elles ont le devoir de civiliser les races inférieures”…
C’était la pensée officielle de l’époque. Joshua J. Mark, professeur d’histoire et de littérature au Marist College de l’Etat de New York dit: «Bien que les érudits européens de la fin du XIXe et du début du XXe siècle aient beaucoup insisté sur l’influence ‘civilisatrice’ des Romains sur les ‘indigènes’ de l’Afrique subsaharienne, les études modernes montrent clairement que les peuples avec lesquels les Romains ont interagi avaient déjà des civilisations très développées et un riche héritage culturel”.
la conquete européenne a été plutôt une unification, menée brutalement, par le fer et par le feu
J’en profite ici pour corriger la vue habituelle selon laquelle les Européens ont divisé l’Afrique (selon des frontières artificielles). Le professeur Roland Oliver (1923-2014), qui a sillonné le continent à la même époque que Kapuscinski et qui en a démarré l’étude contemporaine en fondant le Séminaire d’histoire africaine à la School of Oriental and African Studies (SOAS) au sein de la University of London, dit au contraire que “Cela a été plutôt une unification, menée brutalement, par le fer et par le feu! De deux mille [petits états, royaumes, unions ethniques, fédérations], on est passé à cinquante”.
Eurocentrisme, partout, toujours
C’est l’occasion de répéter mon credo: ne pas être euro-centrique en approchant d’autres cultures. Le voyageur-journaliste polonais Kapuscinski détecte deux problèmes. D’abord la mentalité de ceux qui se lancent dans ces nouveaux territoires, aux côtés d’une petite minorité de scientifiques, qu’il décrit très justement comme des “mercenaires obscurs, butés, rustres, insensibles, analphabètes”, soit “une classe obscurantiste” qui a établi les premières relations sur “le critère le plus primitif: celui de la couleur de la peau”.
Ensuite la langue: “Chaque langue européenne est riche, mais sa richesse est au service de la description de sa propre culture, elle est à pour représenter son propre monde. Quand elle veut aborder le terrain d’une autre culture et la décrire, elle dévoile ses limites, son immaturité, son désarroi sémantique”.
Donc même avec de bonnes intentions, aborder un peuple fort différent est très difficile et prend énormément de temps, de sensibilité et d’ouverture d’esprit, car les préjugés sont ce qu’il y a de plus profondément ancré en soi depuis la tendre enfance, et se forment au sein de la culture ambiante. Dixit Gide: “Les gens de ces peuplades primitives [sic], je m’en persuade de plus en plus, n’ont pas notre façon de raisonner; et c’est pourquoi si souvent ils nous paraissent bêtes [sic]. Leurs actes échappent au contrôle de la logique [occidentale] dont, depuis notre plus tendre enfance, nous avons appris, et par les formes mêmes de notre langage, à ne pouvoir point nous passer”.
Émile Bruneau de Laborie (1871-1930), duelliste et boxeur français avant d’aller “explorer” l’Afrique, l’a également appris, lui “qui d’abord s’irrite de certains défauts [selon la vue de l’auteur, Gide] des indigènes de ce pays, défauts qui contrarient insupportablement nos méthodes et nos habitudes: ‘On distingue alors, chez ces primitifs [selon la vue de l’auteur, Laborie], de rudes et fortes qualités, insoupçonnées d’abord; on les découvre sensibles au bienfait, fidèles dans l’attachement et dans la gratitude, hospitaliers, capables d’oublier leur cupidité pour une libéralité inattendue, leur égoïsme pour une généreuse assistance” [Gide 342].
Bruneau de Laborie, tout en étant inspecteur de la chasse aux colonies, a détaillé ses “exploits” dans son livre “Chasses en Afrique française: carnets de route”: “en mai 1925, alors qu’il se trouve dans la région du Tchad, il tue huit buffles, un lion et une panthère. Plus tard en août 1927, toujours au Tchad, ce sont quatre buffles, trois rhinocéros, cinq éléphants et trois lions qu’il tue […] De nombreux trophées occupent son logement parisien”.
Juste retour du sort, c’est suite à la morsure d’un lion qu’il est décédé dans la capitale de République centrafricaine voisine, Bangui, à l’âge de 59 ans.
Gide, lui, assiste à la mise à mort d’hippopotames par ses pagayeurs lors de son trajet sur le fleuve Logone.
Sans doute ne faut-il pas juger non plus selon notre époque. Le parc national Keoladeo au Rajasthan de l’Inde offre un paysage enchanteur de savane et de marais ainsi que de très belles observations ornithologiques. Nous avons vu plusieurs des 400 espèces d’oiseaux, notamment une paire de Chouettes tachetées se faisant des câlins, un couple de Colombars commandeurs collés l’un à l’autre sur une branche et trois espèces de magnifiques martin-pêcheurs.
Le maharadjah de Bharatpur utilisait des Rolls Royce, qu’il transformait en véhicules de chasse, pour transporter ses invités au Ghana
Mais ce n’était pas toujours aussi idyllique, comme le montre une plaque commémorative des “exploits” de ces chers Anglais qui, après avoir massacré un millier de protestataires sikhs non-armés à Jallianwala Bagh (Amritsar) le 13 April 1919 sous les ordres du colonel Reginald Dyer, se sont “civilisés” pour ne plus exterminer deux décennies plus tard, en la personne du vice-roi, lord (encore ces titres bidon) Linlithgow, “que” 4273 canards et oies sauvages en novembre 1938.
En effet, ce parc – également appelé Ghana (dense) – avait été créé au 19 et 20ème siècle par le maharaja du coin pour en faire un terrain de chasse pour lui et ses invités anglais, “Le maharadjah de Bharatpur utilisait des Rolls Royce, qu’il transformait en véhicules de chasse, pour transporter ses invités au Ghana”, “leurs grandes chasses au canard étaient un événement majeur dans le calendrier sportif [sic] de l’ancienne Inde impériale, et les proconsuls et généraux britanniques se disputaient les invitations”, notamment ce Linlithgow qui “avait deux chargeurs pour l’aider à recharger, et ses armes devenaient si chaudes qu’il fallait les refroidir en les aspergeant régulièrement d’eau”.
Même des écologistes n’avaient pas la sensibilité que l’on a – en tout cas certains – aujourd’hui. Lors de sa remontée sur le Logone, Gide décrit avec compassion la maladie et la mort par pneumonie du capitaine de sa pirogue. Celui-ci avait été le guide de Percy Powell-Cotton (1866-1940) pour le Tchad. Un Anglais encore! De retour dans son pays, il a fondé un musée ethnographique et d’histoire naturelle mais avec “la plus grande collection de gibier jamais abattue par un seul homme”! 6.500 spécimen de mammifères qu’il a tués et ramenés d’Afrique et d’Asie. Lui aussi a été mordu par un lion qu’il essayait d’abattre, mais, contrairement au Français Laborie, il a réchappé.
Quel parcours les mentalités n’ont-elles pas parcouru en un siècle! Enfin, on ne massacre plus les animaux –à part les braconniers – mais toujours les gens.
Quant à moi, je me contente de canarder avec mon appareil photo ces impressionnants mammifères que l’on rencontre en grand nombre dans le fleuve, souvent en famille, dont seulement la tête monte à la surface, je nomme les hippopotames.
Marc Allégret, le compagnon de Gide dans ce périple africain, lui, les filmait. Avec ce documentaire il a débuté dans le cinéma, pour lancer les plus fameux acteurs français: Fernandel, Raimu, Jean-Louis Barrault, Joséphine Baker, Simone Simon, Michèle Morgan, Bernard Blier, Danièle Delorme, Gérard Philipe, Daniel Gélin, Brigitte Bardot, Jean-Paul Belmondo, Alain Delon, Johnny Hallyday.
Sur le Logone en compagnie d’André Gide
Manque de motivation, d’éducation, de ressources, matérielles et financières: le niveau de culture est très faible. Le musée national est dépouillé, surtout par rapport à la grandeur du bâtiment qui a remplacé l’ancienne mairie réquisitionné en 1964 pour accueillir les collections, deux ans après la fondation du musée. Quelques céramiques et autres objets d’usage courant très sommairement présentés, l’historique de l’art rupestre avec photos, et une sépulture Sao décrite par l’ethno-archéologue français Jean-Paul Lebeuf (1907-1994) comme étant une grande urne au fond de laquelle le défunt était mis en pose recroquevillée, “les bras entourant les jambes repliées sur la poitrine, le menton reposant sur les genoux, le cadavre préalablement enbaumé (?), frotté d’huile, revêtu de ses plus beaux vêtements et orné de bijoux”.
Tous d’origine Africaine. Nous sommes tous des migrants
Quelques faits politiques également, une photo de la visite du roi Fayçal d’Arabie saoudite à Fort-Lamy en novembre 1972, accueilli par N’Garta Tombalbaye. Et une introduction sur Bourkou Louise Kabo (1934-1919), la première femme élue à l’Assemblée nationale du Tchad, en 1962, s’étant battue contre l’excision et les mariages d’enfants.
La principale attraction du musée est une présentation de la préhistoire dont les Tchadiens sont, à juste titre, fiers, intitulée: “Tous d’origine Africaine”. Nous sommes “Tous des migrants” dit un panneau.
La tradition culinaire se résume à la boule (de mil), servie avec diverses sauces. Je ne parle pas des poissons de fleuve, avant tout le très bon capitaine (genre Lethrinus), et les viandes que l’on cuit sur un feu ouvert et qui n’ont rien de spécial, à part d’être dures car souvent cuites sommairement. Comme la chèvre que nos chauffeurs ont été acheter à un nomade en plein désert – choisie au milieu du troupeau gambadant dans les rochers – puis cuite rapidement sur un feu de bois.
La céramique pratiquée par les potiers de Gaoui – pourtant “grand” centre potier – ou de Bongor dont nous avons visité les ateliers, est très basique. On forme les pièces à la main, assis à même le sol – assises car ce sont des femmes qui font ce métier purement utilitaire. Et on les cuit sommairement devant chez soi, dans la rue même (en terre), sur un feu fait de branchages que l’on ramasse aux alentours, brasier que l’on entoure de morceaux de tôles pour faire office de four. Température très basse (500 degrés C alors qu’il faut minimum 1000 pour cuire en profondeur) et temps très réduit (deux heures). Les pièces ne résistent pas longtemps à l’usage. Mais cela fait tourner les tours.
Cette pauvreté est d’autant plus étonnante qu’au Tchad la poterie est un art qui date de l’époque néolithique avec des pièces du 7ème millénaire avant notre ère trouvées dans l’Ennedi, donc bien avant la céramique de la vallée du Nil!
D’un autre côté, ici on perçoit une symbiose avec la nature et le respect de la terre. Un matin, nous embarquons sur une longue pirogue à moteur. Joseph et Rachel nous emmènent au nord, dans des villages le long du fleuve Logone. Là vivent les Mousgoum, vers la fin du 19ème siècle les rivaux des Peuls qui voulaient les convertir, mais qu’ils ont repoussés au royaume peul d’Adamawa, quelque 200 km à l’ouest, la partie la plus orientale de l’empire Sokoto que j’ai mentionné plus haut. (Peu après, en 1899-1907, cela a été la guerre entre Peuls et colonisateurs allemands). Depuis lors, Mousgoum et Peuls coexistent, les premiers vivant de la pêche, les seconds de l’élevage.
le fleuve Logone constitue la frontière créée artificiellement entre le tchad et le cameroun par les colonialistes français et allemands
En chemin nous remorquons une autre pirogue qui amenait une dizaine de marchandes au Cameroun. Ils dérivaient depuis la veille, le moteur en panne. Les passagères ont débarqué avec leurs paniers sur la rive opposée. En effet, le fleuve Logone (sur environ la moitié de ses 1000 km) constitue la frontière créée artificiellement par les colonialistes français et allemands, ces derniers ayant occupé le Cameroun jusqu’au lendemain de la 1ère guerre mondiale, avant d’être forcés de le céder à la France victorieuse.
Maintenant, trois fois plus de Mousgoum vivent en territoire camerounien qu’au Tchad. Il y a des vagues d’émigration vers l’ouest lors des inévitables inondations qui surviennent presque chaque année, quand le débit du fleuve passe de 50 mètres cube par seconde en mars à plus de 1500 en septembre-octobre, donc 30 fois plus! L’administration camérounienne étant plus efficace que la tchadienne pour gérer les crises. Les sacs de terre ne peuvent contenir les flots. Nous avons pu voir de longues digues submergées, ainsi que des habitations inondées aux alentours du village de Gouaye. Sans parler des cultures. En 2022, année de pluies particulièrement fortes, plus de 2.700 hectares ont été détruits.

Parfois c’est en sens inverse que se fait l’émigration, comme en août 2021 quand les pêcheurs Mousgoum et les éleveurs de bétail Choua arabes sont entrés en conflit pour l’usage de l’eau. Quarante villages ont été brûlés et 10.000 Camerounais ont traversé le Logone pour se réfugier au Tchad. Parfois ce sont entre eux que les pêcheurs Mousgoum se disputent pour l’accès à l’eau, dit Midjiyawa Bakari le gouverneur de la région de l’Extrême-Nord. Dans le nord et le désert, nous avons vu comment les rares puits sont jalousement gardés par les différentes ethnies: arabes, toubous, m’bororos.

Il faut quatre heures de navigation lente pour arriver à Mouhouna où nous allons loger dans une “maison obus”, appelée tolek. C’est la plus connue caractéristique – architecturale – des Mousgoum, entièrement construite en boue séchée au soleil, chaume et eau, car le bois manque dans ces régions fluviales. En forme d’arc caténaire (d’où leur nom français “obus”), avec le bas du mur plus épais que le sommet, leur extérieur est orné de motifs en relief qui permettent de prendre appui quand on les construit ou les entretient, et pour améliorer le drainage des eaux de pluie.
les maisons obus sont entièrement construites en boue séchée au soleil
Sans fenêtres, elles gardent la fraîcheur la journée et la chaleur la nuit, et les moustiques n’entrent pas malgré que l’entrée soit un trou en forme de serrure, sans porte. Pourtant nous avons préféré dormir en plein air, sous des tentes dans la cour, entourés de moustiques et soumis à une très forte humidité, venant du fleuve tout proche.

Quand de fortes inondations ont détruit la plupart de ces habitations en 1975, les Mousgoum ont construit leurs nouvelles en briques car chaque tolek nécessitait environ six mois à terminer! Il fallait attendre que chaque niveau sèche avant de monter, à la manière de la poterie en bobines (coil pottery). De toute façon, cette technique s’est largement perdue. Mais les Mousgoum gardent quelques tolek pour montrer aux visiteurs. Le voyageur-journaliste polonais Kazimierz Nowak (1897-1937) qui a traversé de 1931 à 1936 le continent tout entier, de la Libye à l’Afrique du sud et retour, 40.000 kilomètres, les avaient notés: “Les ornements extérieurs, bien que très similaires, diffèrent dans de petits détails, de sorte qu’il n’y en a pas deux identiques”. Gide est plus poétique et parle de “pure ligne courbe”, d’“élan souple”, de cannelures qui “donnent accent et vie à ces formes géométriques”, “un travail non de maçon, mais de potier”. Bref, il est subjugué par la “beauté si parfaite, si accomplie qu’elle paraît toute naturelle” de ces habitations qu’il décrit en détail sur quatre pages.
Trop poétique ce Gide, au point qu’il “aimerait voir [le Logone] durant la crue qui, nous dit-on, le transforme en un lac immense, semé, de loin en loin, de petit îlots de verdure où tous les animaux viennent se réfugier”… Ceci n’est pour rien au monde le point de vue des habitants qui perdent habitations, cultures et animaux, quand ce n’est pas la vie. Même disconnect quand il lit Le barbier de Séville de Beaumarchais, La steppe de Tchekhov, ou “avance avec ravissement dans le Second Faust” de Goethe, et relit Iphigénie “dans un émerveillement grandissant”, tout en se laissant bercer par les doux remous du fleuve Logone.

Plus terre à terre, Yahya nous fait visiter le dispensaire construit par l’association Akwada qui nous accueille: salle de consultation, salle d’examen, frigo pour les vaccins polio et autres, bureau et registres. Gide en avait vu un à Logone-Birni, à quelque 200 km en aval du Logone, propre, ordonné et très bien tenu, avec 60 malades, mais avec médecin absent. Ici, Yahya n’est qu’infirmier, mais vu le manque de personnel qualifié, il en est le directeur, avec une sage-femme pour assistante. Le manque d’équipement occasionne des bévues. Une jeune femme a accouché, et ensuite ils l’ont renvoyée dans son village, sans voir qu’elle avait des jumeaux. Le deuxième bébé est mort.
vu le manque de personnel qualifié, le dispensaire est dirigé par un infirmier
À l’époque, les indigènes n’avaient “aucune confiance dans notre médecine de blancs”, mais ils avaient développé des soins avec les moyens du bord et comptant sur l’immunité acquise. Compresses de bouse de vache, “bouillie d’herbes tièdes extraites de l’estomac d’un cabri qu’on vient de tuer”, bol alimentaire seché devenu poudre, rapporte Gide. Improvisation assez pareille actuellement. Alors que notre groupe allait voyager pendant trois semaines dans le désert et qu’il était composé d’étrangers, quand un de nos chauffeurs a été piqué par un scorpion vénéneux, ses camarades n’avaient d’autre à appliquer sur la morsure que de l’eau de javel. Cela a marché.
Nous-mêmes avons été bien piqués, mais par le cram-cram, soit le Cenchrus biflorus, des milliers de plantes herbacées épineuses qu’on trouve abondamment dans le Sahel. Ces petites épines s’acrochent fermement aux vêtements et il est difficile – et pénible – de s’en débarrasser car elle blesse les doigts et crée des abcès.
Immunité acquise ou jeunesse de la population, l’infirmier Yahya nous dit que le covid de 2019-2021 n’a pas causé beaucoup de morts au Tchad, 10 par million d’habitants. Comparé à 2.615 en France, 3.770 en Grèce, 5.669 en Bulgarie.
Blanc dieu ou blanc diable
Mouhouna est là aussi où se trouve la tombe de Jean Bindschedler (1927-2021), un marionnetiste suisse de Genève qui a élu domicile chez les Mousgoums en 1997, à la recherche de contacts plus humains. Quand il avait déménagé à Fribourg d’où est sa femme, «J’étais l’étranger. Les gens observaient une grande retenue à mon égard. Dans les bistrots, il était difficile de lier conversation.» Et d’entonner une litanie maintes fois entendue par ses oreilles: ‘Genevois, quand je te vois, c’est le diable que je vois’». Il n’y a pas qu’en Afrique des conflits tribaux.

Ici c’est une nuée d’enfants et d’adultes qui nous accueillent à chaque village, et tourbillonnent autour de nous, tout sourire et questions. Puis, c’est la visite de politesse chez le sultan du coin. Où chaque fois – un vrai rituel – on nous remercie d’être venus de si loin pour découvrir leur culture.
A l’arrivée du blanc, tous les gens du village traversent le Logone et fichent le camp dans la brousse
Celui de Katoa a vanté la culture française et a remercié la France. Nos deux jeunes compagnons – des Français – n’en croyaient pas leurs oreilles. Le sultan avait 95 ans. Autre génération, autre position, autre mentalité. Pourtant, un autre vieillard, à une dizaine de kilomètres au nord d’où nous sommes, le décrivait différemment à Gide un siècle auparavant: “A l’arrivée du blanc, nous dit-il, tous les gens du village traversent le Logone et fichent le camp dans la brousse. Seul le chef du village ose rester et reçoit les colliers que le blanc lui donne. Les gens reviennent dans la nuit, mais restent terrifiés par cette arrivée d’un être surnaturel qui s’amène sur un bateau marchant tout seul, et qui le lendemain matin a déjà disparu…”.
Ce blanc était Émile Gentil (1866-1914), décrit comme explorateur par Gide, mais en fait un commandant français qui remontait du Congo où il avait été impliqué dans des massacres, pour soumettre – hypocritement, soit-disant à la demande d’autre sultans locaux – le royaume sahélien de Borno, récemment conquis par Rabih az-Zubayr, seigneur de guerre et marchand d’esclaves soudanais. C’est ce même Gentil qui a fondé N’Djamena en mai 1900, alors Fort-Lamy du nom d’un autre commandant français fraîchement tué lors d’un affrontement avec Rabih, lequel a également péri dans cette bataille et eu la tête coupée et paradée.
Carnages non seulement en nombre mais également en qualité – nous avons l’exemple malgache rapporté par l’historien français Philippe Leymarie: “L’écrasement du soulèvement [de 1947] par les Français a entraîné la quasi-annihilation de la classe dirigeante à Madagascar, avec des conséquences qui ont continué à se faire sentir pendant des décennies après l’indépendance du pays” (voir plus loin).
Sans parler que l’Afrique est toujours sous la griffe du néocolonialisme. Ce n’est que maintenant que le Tchad, à son tour, après le Mali (2021), le Burkina Faso (2022), le Niger (2023), se débarrasse des troupes françaises, Abderaman Koulamallah, ministre des Affaires étrangères, annonçant le 28 novembre 2024 qu’il était temps pour son pays « d’affirmer sa pleine souveraineté».
Les grandes concessions: démission de l’Etat français
C’est également en remontant du Congo que Gide s’attarde et décrit avec force détail les terribles conditions de recrutement, d’acheminement, de logement, de ravitaillement des milliers de travailleurs “volontaires” pour la construction du chemin de fer qui allait relier Brazzaville, en République du Congo, alors capitale de l’Afrique-Équatoriale française, à l’océan Atlantique, soit 512 kilomètres. Le “troupeau des indigènes”, lui, devait voyager sur des chalands découverts pendant deux semaines en provenance de Bangui, actuellement capitale de la République centrafricaine, une “circonscription des plus vastes et mieux peuplée de l’A.E.F, particulièrement mise à contribution pour la main d’oeuvre indigène”. Sur le millier de kilomètres fluvial entre Bangui et Brazzaville, moitié sur le fleuve Oubangui (long de 1.000 km), moitié sur le Congo (4.700 km) duquel il est l’affluent, nus, sans protection et insuffisamment nourris, beaucoup d’hommes succombaient à des pneumonies attrapées les nuits froides sur l’eau succédant aux journées étouffantes. Gide rapporte jusqu’à 37 degrés le jour, 50 “dans la belle saison”, mais … seulement six la nuit. À l’achèvement de la ligne ferroviaire, en 1934, 17.000 Africains seront mort dans ce projet! Déjà fin décembre 1926, Gide note: “La mortalité a dépassé les prévisions les plus pessimistes. À combien de décès nouveaux la colonie devra-t-elle son bien-être futur?”.
À l’achèvement de la ligne ferroviaire, en 1934, 17.000 Africains seront mort dans ce projet
Il n’y a pas que les humains qui ont été décimés en Afrique par la voracité européenne, mais également la nature. Déjà en 1926, Gide parle de “la dévastation progressive des forêts (souvent à plus de huit jours de marche pour trouver encore du caoutchouc de liane)”, près d’un siècle avant le covid-19, lequel est précisément dû à la zoonose créée par la déforestation.
Le caoutchouc et l’ivoire étaient les principales denrées que les Européens reluquaient, mais au moindre coût. “Les colonies ne devaient rien coûter à la métropole”, mais au contraire être “une source de profit”, dit Catherine Coquery-Vidrovitch, historienne française, spécialiste de la colonisation en Afrique et des grandes compagnies concessionnaires, récipiendaire de nombreux honneurs.
Alléché par les bénéfices du Congo voisin, propriété privée du roi belge Léopold Ier, et après une longue période de marasme et de tergiversations politiques, l’état français partagea au cours de la dernière décennie du 19ème siècle le Congo français entre quarante sociétés concessionnaires, 700.000 km2 sur les 900.000 de ce que sont aujourd’hui les républiques gabonaise, congolaise et centrafricaine, soit la somme folle de 70 milliards d’hectares.
Par le régime des concessions, “l’état confie la mise en valeur et l’administration d’un territoire sous sa souveraineté à des sociétés privées. En échange de leurs investissements, censés servir les intérêts locaux de la puissance délégataire ainsi que ceux des populations locales, elles tirent profit de l’exploitation des ressources du territoire et, dans le cas des empires des puissances occidentales, des populations”. La société privée gère le tout à sa manière.
Par le régime des concessions, l’état confie la mise en valeur et l’administration d’un territoire sous sa souveraineté à des sociétés privées
Dixit Catherine Coquery-Vidrovitch: “Il s’agissait, en fait, d’une véritable démission de l’État: renonçant à faire lui-même les investissements nécessaires, celui-ci espérait que l’initiative privée, sous l’aiguillon des bénéfices escomptés, mettrait d’elle-même le pays en valeur”.
Comme cela a été fortement dénoncé par André Gide dans un échange de lettres avec des directeurs de ces compagnies, ces sociétés privées ont tout fait pour diminuer leur frais, surtout au niveau des esclaves, pardon travailleurs, africains, et augmenter leur bénéfice, déjà considérable. Elles achetaient le kilo de caoutchouc frais à 57 centimes en moyenne, et le kilo d’ivoire à 2 à 6 frs, et les revendaient en Europe à des prix de dix à vingt fois supérieurs.
Les concessions s’accompagnaient évidemment de clauses pour “donner satisfaction à l’esprit de justice de l’opinion publique et l’endormir. En pratique ells ne furent jamais appliquées, et les populations habitant les immenses terrains concédés furent, en fait, réduites à un état qui ne diffère de l’esclavagae, je voudrais que l’on me dise en quoi?” écrit Gide dans l’article “La Détresse de notre Afrique Equatoriale” paru dans la Revue de Paris le 15 octobre 1927, à son retour d’Afrique. Et il cible la Compagnie française du Haut-Congo qui, “malgré ses bénéfices considérables, n’a jamais rien fait pour améliorer le sort des indigènes qu’elle exploite: ni route, ni école, ni hôpital, pas la mondre organisation sanitaire. Elle laissera en s’en allant, si tant est qu’elle s’en aille enfin, un pays saigné à blanc et des indigènes plus misérables qu’avant l’arrivée des blancs”. Tous éléments qu’il a vu de ses propres yeux.
Ainsi, après avoir exploité ce continent pendant au moins un siècle (surtout à partir de 1870, mais les Portugais avaient déjà saisi Ceuta en 1415) – et alors que celle-ci a favorisé leur progression – les Européens se demandent maintenant pourquoi les Africains ont si difficile à se développer.
Incapacité politique mais capacité répressive
Au moment où Gide relatait les rudes épreuves de la main d’oeuvre africaine, il s’apprêtait à faire le voyage de Sahr (à l’époque Fort-Archambault), près de la frontière centre-africaine, à N’Djamena (Fort-Lamy) sur le fleuve Chari (long de 1400 km), dont le Logone (1000 km) est le principal affluent. Il est en compagnie de Marcel de Coppet (1881-1968), gouverneur de plusieurs colonies françaises, qui vient d’être nommé au Tchad (1926-1928 et 1929-1932). Coppet est proche de Gide et de Roger Martin du Gard, deux prix Nobel de littérature (respectivement 1947 et 1937), lui-même licencié en droit et diplômé en malgache de l’École des langues orientales, sympathisant socialiste, protestant et franc-maçon. Gide le présente comme “aimé” de “ce peuple noir”.
l’armée française emploit diverses tactiques de terreur destinées à démoraliser la population
Cela n’empêche que Coppet doit exécuter les ordres de la métropole. Alors que Coppet est haut-commissaire à Madagascar lors de la révolte anti-coloniale de 1947-48 – protestant entre autres, là aussi, la pratique du travail forcé et de la conscription involontaire dans l’armée en cas de guerre de la puissance coloniale – l’armée française “emploit diverses tactiques de terreur destinées à démoraliser la population. Elle procède à des exécutions de masse, à des tortures, à des viols de guerre, à l’incendie de villages entiers, à des châtiments collectifs et à d’autres atrocités telles que le jet de prisonniers malgaches vivants depuis des avions (vols de la mort)”.
Au même moment, cette même armée assassine et viole des centaines de civils dans les villages de My Trach (29 novembre 1947) et de Quang Nam (12 juin 1948) au Vietnam, alors partie de l’Indochine française. Un avant-goût de l’Algérie occupée où cette bestialité s’est centuplée. Jugé trop modéré, Coppet est remplacé en février 1948 par Pierre de Chevigné, colonel puis politicien, qui complète le tableau dans le sang. “L’intensité et la cruauté de la réponse française étaient alors sans précédent dans l’histoire coloniale de la France”. Le total des tués malgaches est estimé entre 11.000 et 100.000. Au départ, 550 Français avaient été tués. Des proportions qui font penser à Gaza, mais où les Israéliens se sont largement surpassés.
(Coppet avait également été le seul gouverneur général – à l’époque, à Madagascar – à être limogé par le régime de Vichy en 1940 pour avoir tenté de maintenir la “Grande Île” dans la guerre au côté des Britanniques.)
Interpellé par la répression du soulèvement malgache, Albert Camus avait comparé les méthodes françaises à celles qu’ils venaient de subir de la part des Allemands, et il avait directement lié la cruauté au racisme: “Si les hitlériens ont appliqué à l’Europe les lois abjectes qui étaient les leurs, c’est qu’ils considéraient que leur race était supérieure et que la loi ne pouvait être la même pour les Allemands et pour les peuples esclaves […] si, aujourd’hui, des Français apprennent sans révolte les méthodes que d’autres Français utilisent parfois envers des Algériens ou des Malgaches, c’est qu’ils vivent, de manière inconsciente, sur la certitude que nous sommes supérieurs en quelque manière à ces peuples et que le choix de moyens propres à illustrer cette supériorité importe peu”. Toujours d’actualité à Gaza, un siècle plus tard.
Le plus ironique est que la manière dont les colonisateurs traitent ceux qu’ils ont soumis en fait eux-mêmes des êtres inférieurs, bien inférieurs, comme l’étaient les nazis. Intérieurement et extérieurement. Gide l’a bien remarqué: “Ce que je ne peux peindre, c’est la beauté des regards de ces indigènes, l’intonation émue de leur voix, la réserve et la dignité de leur maintien, la noble élégance de leurs gestes. Auprès de ces noirs, combien de blancs ont l’air de goujats”.
gide: Auprès de ces noirs, combien de blancs ont l’air de goujats
Et agissent comme tels. Gide rapporte “la lésinerie de certains blancs à l’égard des indigènes”. La femme d’un administrateur à Fort-Lamy – surnommée “Madame cinquante centimes” – ne trouvait pas du poisson car elle ne voulait payer que le quart du prix demandé. “C’est elle qui jetait à son chien les restes de viande, plutôt que de les laisser finir par ses boys”.
L’armée française était très capable d’organiser des massacres – “Un haut fonctionnaire évoque un ‘Oradour malgache’», le village français où les nazis ont exécuté 643 civils en 1944 – mais l’administration était très incapable d’organiser son empire. Selon un directeur même des affaires politiques de l’Agence générale des colonies entre 1924 et 1926, Charles Régismanset (1877-1945): « Il est clair que la France n’a pas de programme colonial et en persévérant dans cette attitude négative, elle est fidèle à sa tradition. Elle n’a pas de programme et n’en a jamais eu”.
Elle n’avait pas de programme mais bien des objectifs. Le livre sur le Tchad de la bibliothèque du congrès étatsunien le décrit: “Deux thèmes fondamentaux ont dominé l’expérience coloniale du Tchad avec les Français : l’absence de politiques visant à unifier le territoire et un rythme de modernisation exceptionnellement lent. Dans l’échelle des priorités françaises, la colonie du Tchad se classait presque au bas de l’échelle, et les Français en sont venus à considérer le Tchad principalement comme une source de coton brut et de main-d’œuvre non qualifiée à utiliser dans les colonies plus productives du sud”.
Dans son “Essai sur la colonisation”, en 1912, Régismanset résume clairement le plan colonial et les priorités de toute puissance coloniale: « Pauvre humanité noire ! Ayons donc au moins la franchise d’avouer que si nous prenons tant de soin de toi, c’est que tu nous parais constituer une inépuisable réserve de main d’œuvre … Nous entendons que les races africaines rapportent le maximum. Nous voulons que les boules de caoutchouc, l’ivoire, abondent sur les quais de Bordeaux ou du Havre, que les arachides croissent, que l’huile de palme coule à pleins bords. Rien de mieux. Mais que viennent faire ici la science, la justice, la bonté et surtout le progrès ? Je ne souhaite point que l’éducation noire soit poussée trop avant… Tant que les populations seront les plus faibles, elles admettront le droit du plus fort. Le jour où le “plus fort” désarmerait, le jour où elles auraient compris l’admirable mensonge de toutes ces abstractions, elles auraient tôt fait — les Annamites nous en donnent déjà un avant-goût — de dénoncer ce prétendu “contrat d’association”, de s’insurger contre la tutelle et l’exploitation européennes. Assimilation irréalisable ou association hypocrite, deux systèmes également en contradiction flagrante avec le fait». Belle prédiction avec un demi-siècle d’avance.
La perception colore la réalité
Pendant que nous écoutions avec révérence le vieux sultan de Katoa, les enfants, espiègles, nous épiaient tout autour de l’estrade recouverte de chaume où nous étions assis sur les sempiternelles chaises en plastique qui caractérisent notre époque moderne dans le monde entier. Le Logone s’écoulait paisiblement juste à côté. Un peu plus loin s’élevait la forteresse construite en 1764. Il n’en reste pas grand chose à part la muraille. Des ruines. Pourtant à l’intérieur se trouve la maison du sultan, très simple. (Pix castle 231026_4773++) Katoa est le chef-lieu du pays Mousgoum, qui regroupe 37 villages et plus de 50.000 habitants. Nous sommes à une 50aine de kilomètres de Bogo, en territoire camerounais par-delà le fleuve Logone, où a eu lieu, fin du 19ème siècle, la grande bataille où les Mousgoum ont pu vaincre les Peuls qui lançaient des “jihads” pour convertir les autres peuplades à l’islam.
Sur le chemin du retour, assis dans la grande pirogue, devant un coucher de soleil grandiose du côté camerounais, je pense à André Gide qui a navigué sur ces mêmes eaux à ce même endroit mais venant du nord, de la capitale, il y a un siècle, pour bifurquer vers l’ouest à Katoa. Un mois plus tard et plus au sud, il rencontrera, hasard surprenant, en pleine brousse camerounaise, à la passe de Keigama-Tekel, Théodore Monod (1902-2000), le fameux naturaliste et humaniste français, grand spécialiste du Sahara où il a passé une soixantaine d’années. Monod était alors au Muséum national d’histoire naturelle, un préparateur “qu’on envoit étudier les poissons du Tchad”, mais l’écrivain ne consacre à cet événement qu’une ligne de son livre, à la date du le 22 avril 1927 – Monod, à 25 ans, n’était pas encore connu!
L’acte n’est mauvais que s’il est dévoilé et si la société le considère mauvais
Comme Gide sur le Logone, “Je n’ai le temps ni le désir de rien noter. Complètement absorbé par la contemplation”. De la nature autant que des habitants. Il y a quelque chose de prenant que j’avais déja ressenti lors de nos deux semaines sur l’Amazone (de Belem à Manaus) et sur son affluent, le Rio Madeira (de Manaus à Porto Velho, aux portes du Pantanal). Le paysage ne change pas énormément mais on est surpris de ne jamais s’ennuyer, voyant defiler cette nature si puissante. Le plus beau et vivant est cette fine bordure verte – les détails de la nature changent constamment, tout à coup on débouche sur une immense étendue plate sans arbres. Régulièrement on passe des barques de pêcheurs, ou on accoste pour signaler notre présence aux autorités locales, ce qui crée toujours un attroupement.
Pourtant, beaucoup – Occidentaux généralement – trouvent que c’est de l’ennui. C’est ici que joue la perception – totalement subjective – qui colore de façon parfois diamétralement opposée une même réalité. C’est la définition que l’on donne à un objet qui le … définit et lui donne un bagage émotionnel. On peut revenir à la culture. Parlant des Ibos du Nigéria voisin, Kapuscinski dit qu’ils ne connaissaient pas le péché avant que les missionnaires chrétiens ne viennent le leur enseigner. S’ils avaient de mauvaise pensée envers quelqu’un, il n’y avait de mal que si elle résultait en une action qui heurterait cette personne. “L’acte n’est mauvais que s’il est dévoilé et si la société ou une tierce personne le considère mauvais”. Comme disait mon oncle, l’ingénieur-philosophe, une folie devient règle et normalité quand la majorité des gens l’accepte. Comme aujourd’hui avec Trump aux Etats-Unis. 80 millions ont voté pour lui, entérinant un comportement jugé jusqu’à présent criminel.
En Afrique, le catholicisme est venu intérioriser cette faute. Avant les chrétiens, les Stoïciens s’étaient penchés sur cette relation si importante entre l’intérieur et l’extérieur. Le philosophe grec Epictète l’a définie dans son Enchiridion (Manuel): « Les hommes ne sont pas troublés par les choses, mais par l’opinion qu’ils en ont». Et quelques siècles plus tard, Shakespeare l’a reformulé dans Hamlet: «Il n’y a rien de bon ou de mauvais, mais c’est la pensée qui le rend tel».
Conrad parle de “l’extraordinaire effort d’ imagination qu’il nous a fallu pour voir dans ces gens-là des ennemis”.
C’est le moment de citer Joseph Conrad dans son fameux “Au cœur des ténèbres” inspiré de son bref emploi au Congo, où il vu “le travail forcé, les châtiments corporels et la cupidité incontrôlée qui ont permis à la Belgique de récolter de manière lucrative de l’ivoire et du caoutchouc”. Conrad parle de “l’extraordinaire effort d’imagination qu’il nous a fallu pour voir dans ces gens-là des ennemis”. Gide qui le cite ajoute: “quelle politique de haine et de mauvais vouloir il a fallu pour obtenir de quoi justifier les brutalités, les exactions et les sévices”. C’est le travail des médias officiels: diaboliser l’ennemi, alors les Africains, les Vietnamiens, les Malgaches, les Algériens; aujourd’hui la Chine, la Russie, les Palestiniens.
Pareil effort d’imagination et de subjectivisation de la réalité avec les tableaux, à propos desquels le peintre français Marcel Duchamp disait: «Je crois que l’artiste ne sait pas ce qu’il fait. J’attache encore plus d’importance au spectateur qu’à l’artiste. […] L’acte créateur n’est pas accompli par l’artiste seul; le spectateur met l’œuvre en contact avec le monde extérieur en déchiffrant et en interprétant ses qualifications internes et ajoute ainsi sa contribution à l’acte créateur».
Plus généralement, la différence entre deux opposés n’est souvent pas déterminante. Dans “La fuite du temps” du chinois Yan Lianke, lauréat du prix Franz Kafka en 2014 décerné à Prague sur l’histoire semi-véridique d’un village de montagne dans le Henan, la province natale de l’auteur, où les habitants mourraient avant l’âge de 40 ans à cause de la toxicité des terres et eaux de la région, il commence avec une citation du Bouddha: “Maître Dahui! Tous les êtres de ce monde craignent profondément les douleurs de la vie et de la mort et aspirent au nirvâna,. Ils ne savent guère que la frontière entre nirvâna, vie et mort n’est que métamorphose d’une seule et même nature, que toute différence est illusoire”.
Un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle
Trois quarts de siècle avant Gide, voyageant dans cette région, de Massenya à Tombouctou en passant par le Logone et les Mousgoum, était l’Allemand Heinrich Barth (1821-1865), qui a parcouru entre 1850 et 1855 un total de 19.000 kilomètres avec l’aller-retour à Tripoli, Libye via le désert du Fezzan et le lac Tchad. Il parlait couramment l’arabe et plusieurs langues africaines (peul, haoussa, kanuri). Envoyé dans le cadre d’une mission anglaise commerciale, il était davantage intéressé par l’histoire et les cultures (sa thèse de doctorat portait sur les relations commerciales de l’ancienne Corinthe). Il a ramené 3500 pages d’informations en cinq volumes (qu’il a écrit simultanément en anglais et allemand), ouvrage mentionné par Darwin, notant entre autres que le Sahara avait été autrefois une savanne.
Voyager et cartographier des terres inconnues constituaient une première étape vers l’assujettissement militaire
Gustav Nachtigal (1834-1885) était un autre Allemand, arabophone, chirurgien de formation, qui a traversé le Sahara entre 1869 et 1875, via les régions du Sahel tchadien: Tibesti, Bornu, Baguirmi (sultanat indépendant jusqu’en 1897 avec pour capitale Massenya dont nous avons parlé précédemment) et Ouaddaï (sultanat indépendant jusqu’en 1904 avec pour capitale Abéché dont nous avons également parlé) pour aboutir, par le Darfour, au Soudan. Il faut noter que “Voyager et cartographier des terres inconnues constituaient une première étape vers l’assujettissement militaire à l’époque du colonialisme émergent”. Nachtigal a été chargé en 1884 d’établir au Cameroun et au Togo-Ghana les premières colonies africaines de l’empire allemand pour protéger les intérêts commerciaux de leurs compagnies qui rivalisaient depuis quelques années avec les Anglais et les Français. Et tout comme ceux-ci, les Allemands avaient recours au travail forcé pour exploiter les plantations de bananes, de caoutchouc, d’huile de palme et de cacao et pour leurs projets d’infrastructure. Pourtant Nachtigal ne se sentait pas supérieur et il était anti-esclavagiste et avait l’illusion que la domination européenne pouvait arrêter la traite d’esclaves menée par les potentats africains. Quelques pages sur lui sont exposées au musée national.
Partant d’un point de vue pragmatique, le fameux chancelier Otto von Bismarck (en poste de 1871 à 1890) était sceptique quant à l’intérêt économique d’acquérir des colonies, mais il a été suivi du colonialiste Wilhelm II, dernier empereur d’Allemagne et roi de Prusse de 1888 à 1918, lequel n’a pas hésité à mener en 1904 le premier génocide du 20ème siècle contre les peuples Herero et Nama qui avaient osé se révolter contre l’état allemand du Sud-Ouest africain (actuellement Namibie). C’est là aussi que les Allemands ont construit leurs premiers camps de concentration… Là, “des cadavres des Herero et des Nama auraient été décapités et leurs têtes bouillies et nettoyées de toute chair” afin d’être envoyées dans des musées et des universités en Allemagne, pour servir à des théories raciales douteuses devant façonner plus tard l’idéologie nazie. Bien entendu, tout comme les autres Européens, les Allemands parlaient de mission civilisatrice d’une nation qui se croyait supérieure…. jusqu’à la deuxième guerre mondiale.
Parlant d’explorateurs de la deuxième moitié du 19ème siècle, “au point culminant de l’expansion coloniale, la géographie dépassa le cadre d’une discipline scientifique neutre et, sortie du cabinet du savant, elle devint ‘appliquée’, et même ‘militante’”, explique Anne Karakatsouli, professeure à l’université d’Athènes et chercheuse, entre autres, sur l’histoire du colonialisme. Des sociétés de géographie voient le jour en Europe et “agencent la transition de l’aventure romantique et solitaire aux projets impériaux”.
Cette professeure a fait un exposé sur Panagiotis Potagos (1839-1903), un médecin grec qui a fait deux longs voyages en Asie puis un jusqu’en Afrique équatoriale en 1876. Passant à l’est du Tchad actuel, il est arrivé jusqu’aux fleuves Uele et Mbomou, ce dernier marquant la frontière entre le Congo Kinshasa et la République centrafricaine. Se basant sur l’ancienne gloire de la Grèce, Potagos était à la recherche des historiens et géographes de l’antiquité, Xénophon, Hérodote, Strabon et Ptolémée, plutôt que d’observations scientifiques ou commerciales rigoureuses. Cela “reflète l’élaboration pénible de l’identité nationale grecque moderne, à l’aide de la référence suprême et unificatrice que constituait l’autorité des Anciens”, dit Karakatsouli. Ces voyages étaient en effet exceptionnels pour un pays qui, “à la périphérie balkanique” de l’Europe, était encore semi-colonisé et en plein développement dans ses propres frontières depuis la lutte d’indépendance contre les Ottomans (qui occupaient encore la moitié de la Grèce moderne). Aussi, frustré du manque total d’intérêt des autorités (la Grèce n’avait évidemment pas de société de géographie), à part l’université d’Athènes qui l’a aidé à écrire un premier tome sur ses voyages, il s’est retiré, complètement oublié dans un village sur l’île de Corfou.

les peintures rupestres du Sahara rappellent les traditions du peuple peul
De retour à Bongor, nous avons la chance d’approfondir l’histoire en rencontrant “papa Malla”, infirmier et historien qui nous a raconté diverses facettes de son pays: les oiseaux, l’histoire des Massa, de Bongor, etc. Il est mort quelques jours plus tard. Au Tchad plus que jamais, “un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle”, comme l’a dit Amadou Hampâté-Bâ (1901-1991), d’origine bororo peule. Présenté comme le “champion africain de la tradition et de la connaissance orale”, et auteur de “L’Empire peul de Macina” et “Contes initiatiques peuls”, cet historien-ethnologue malien était un collaborateur de Théodore Monod quand celui-ci était directeur de l’Institut Français d’Afrique Noire (IFAN) à Dakar. Hampâté-Bâ avait également rencontré Henri Lhote (1903-1991), le fameux expert des peintures rupestres du Sahara algérien qui avaient impressionné le Peul malien lui rappelant les traditions de son peuple.
Nous en avons visitées plusieurs dans le désert de l’Ennedi, certaines “représentant des scènes d’élevage avec des vaches aux cornes en forme de lyre et des personnages portant des coiffures et des vêtements très similaires à ceux des Peuls modernes”. Mais ce que nous avons vu est infime sur plus de 650 sites remontant à 7.000 ans d’histoire, la majorité fouillés par Gérard Bailloud qui a déterminé les périodes: archaïque (7 à 5.000 ans avant notre ère, avec de éléphants, des panthères, des autruches), bovine (5 à 3.000), chamelière (2.000 avant notre ère jusqu’au 17ème siècle). Les dessins sont peints dans des teintes allant du rouge au sépia avec parfois des touches blanches, des animaux accompagnés d’hommes, chasseurs ou guerriers, et les rares femmes portent de longues tuniques. Les chameaux et chevaux de la période la plus récente sont dépeints au galop, les pattes allongées à l’avant et à l’arrière, surmontés d’un cavalier et rappellent la fresque du saut du taureau minoen en Crète qui date de 1.500 ans avant notre ère.

En tout cas, la représentation de grands mammifères dans l’Ennedi et le Tibesti montre bien qu’à la période préhistorique (âge de la pierre, 3,3 millions d’années à 3000 av. J.-C) – même avant le Méga-Lac – le Tchad était infiniment plus verdoyant qu’actuellement.
Que de mystère dans cet immense désert qu’est le Sahara. Que ce soit la route peut-être suivie par les Peuls immigrant d’Ethiopie – ainsi qu’était appelée par les Romains sans distinction toute l’Afrique subsaharienne et orientale – ou une des routes empruntées par les Romains qui seraient arrivés jusqu’au fleuve Niger par voie du Tibesti, frôlant l’Ennedi. Au premier siècle de notre ère, les expéditions de Septimius Flaccus (en l’an 50, au départ de la magnifique Leptis Magna sur la mer Méditerannée via le Fezzan) et de Julius Matiernus (40 ans plus tard, partant du golfe de Syrte, celle-ci traversant le Tibesti), auraient atteint le lac Tchad, que Ptolémée appela “le lac des hippopotames”. Expéditions au départ militaires pour sécuriser le commerce, notamment celui de l’or.
Lhote a répertorié plus d’une centaine de chariots de guerre dans le sud de l’Algérie qu’il a étudiés pendant 15 ans, et qui ressemblent, eux aussi, selon les experts à l’art minoen en Crète, ce “peuple de la mer” ayant débarqué en Cyrénaïque pour conquérir des nouveaux territoires… Nous n’avons vu aucun chariot dans les peintures rupestres de l’Ennedi.
Par contre nous y avons vu une intéressante palette d’oiseaux (sur un total de 525 espèces) et quelques beaux papillons tel que le très coloré Monarque africain et une vingtaine de Belenois aurota de la famille des Piérides, qui se désaltéraient dans une petite mare. Dans ce même guelta ennedien, sautillait un groupe de Babouins (Papio) qui s’est réfugié au sommet des rochers encadrant le canyon, et il ne fait aucun doute qu’un Crocodylus suchus, tapi au fond de la mare de Archei, nous observait bien à l’abri. Une nature impressionnante au point qu’en 2018 a été créée la Réserve naturelle et culturelle de l’Ennedi. “Le paradis caché du Sahara” était déjà depuis deux ans un site Unesco avec plein de gueltas – points d’eau naturels – où se désaltèrent les caravanes. L’Ennedi cette petite partie du Grand Désert, 50.000 km2 sur les 9,2 millions du Sahara, la plus à l’est, à quelque 200 km du Soudan, à peine plus grande que la Suisse.
Victime de braconnage extensif, on y a récemment ré-introduit l’addax (Addax nasomaculatus), une antilope à nez tacheté, et l’Autruche à cou rouge ou Autruche d’Afrique du Nord (Struthio camelus camelus). Ces espèces figurent dans les peintures rupestres, prouvant leur ancienne appartenance à la région.
En fait, le désert peut être aussi fascinant du point de vue de la flore et de la faune que la forêt tropicale. Tout d’abord il y a de nombreux wadis, qui peuvent atteindre des centaines de kilomètres de longueur, des canyons entre des formations rocheuse, et toujours des regs, “des affleurements rocheux, plats, recouverts d’une fine couche de cailloutis mélangés au sable”
tandis que les ergs sont de vastes étendues recouvertes de sable – le produit de l’érosion par les vents. Un wadi (mot arabe, oued au Maghreb) est un lit de rivière asséché qui ne se remplit que pendant la saison des pluies, et souvent ils deviennent des oasis, peuplées ou non selon que le sous-sol contient plus ou moins d’eau pour approvisionner des pasteurs ou des passants.

Ces eaux sont tout aussi bénéfiques pour les animaux et les plantes. Les formations rocheuses de l’Ennedi aident à freiner les vents, notamment l’harmattan – particulièrement chaud et sec venant du nord-est, de décembre à mars – ce qui favorise la végétation. La pluie n’est pas suffisante, il faut également de l’humidité pour que la nature pousse, or les vents emportent l’humidité et assèchent l’air. Ainsi le micro-climat de l’Ennedi est tropical, et non pas méditerranéen comme le Tibesti plus au nord, sur la frontière libyenne. Il renferme 75% des espèces végétales répertoriées par le botaniste français Hubert Gillet (1924-2009) (ne pas confondre avec l’autre botaniste Claude Casimir Gillet (1806-1896) qui a fait une étude détaillée lors de son séjour en Algérie).
Extrait de l’exposé ayant valu à l’Ennedi d’être repris comme Site mixte naturel et culturel du patrimoine mondial en 2016: “Les conditions plus humides qui prévalaient dans le massif de l’Ennedi du fait de sa position orographique exceptionnelle ont aussi permis à des espèces de plantes et d’animaux, qui habitaient une région plus vaste lorsque les conditions climatiques étaient plus favorables, de survivre dans les montagnes jusqu’à ce jour. En outre, on y trouve une proportion exceptionnelle d’espèces reliques, essentiellement des arbres qui sont des survivants d’époques anciennes. Dans les gueltas et les canyons de l’Ennedi, vivent des plantes et des animaux, qui sont très loin de leurs aires de répartition habituelles dans la zone tropicale et subtropicale. C’est ce qui a valu à l’Ennedi d’être qualifié de Jardin d’Éden au Sahara”.
Deux ans plus tard, l’association environnementale African Parks signait avec le gouvernement tchadien un accord de développement et protection de l’Ennedi. Nous sommes passés les voir à Fada. Une Anglaise, une Belge, des bureaux, un petit hôtel en construction, des brochures de botanique et d’ornithologie, l’ONG classique.
Fin







