Ruée vers l’or en Haïti : le pire peut-il être évité ?

Enquête par Enquet’Action

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L’industrie minière (Reynolds et SEDREN) totalise à peine 889 employés, rémunérés au salaire minimum, soit moins de 70 cents américains par jour.

En 2013, le Sénat haïtien a déclaré un moratoire sur les activités minières. Le manque de transparence, les risques écologiques graves inhérents à ce genre d’activité et le niveau déjà alarmant de dégradation de notre environnement ont motivé cette décision. Mais l’exploitation minière n’a pas cessé d’être actuelle pour autant. De quoi donner une migraine persistante à des intellectuels et organisations de la société civile. Le pays a connu trois épisodes majeurs d’exploitation minière, conclus par la désolation et des morts. Même si certains sont persuadés qu’elles étaient bénéfiques pour Haïti.

 

Miragoâne, HAITI — « Quand la compagnie a laissé les ruines, j’ai eu l’occasion de visiter avec ma famille les vestiges… La terre semblait être de poudre et même les mauvaises herbes n’y poussaient plus! C’était la totale désolation… le néant », raconte Carryne Laviolette, témoin des premiers moments qui ont suivi le départ de la firme étasunienne Reynolds Haitian Mine Inc., qui exploitait la bauxite.

Elle qualifie « d’abus », la relation de la compagnie minière avec le pays. « Les quelques-uns qui ont bénéficié d’une telle déchéance de la zone en dépit de toute conscience, doivent aujourd’hui sentir au moins une terrible honte, j’espère. Car ni Miragoâne, ni Haïti n’a reçu un quelconque avantage de ce crime envers sa nature ».     Pour sa part, Christine Mathurin, technicienne forestière et fervente intéressée aux évènements majeurs qui ont jalonné l’histoire d’Haïti, rapporte qu’en 1944, la Reynolds a décapé toute la couche superficielle du sol de la région en détruisant du même coup les milliers de caféiers plantés à l’origine.

En été 1982, dans le cadre de la régénération de la région après le départ de la compagnie, une Commission Interministérielle fit une grande tournée sur les lieux. Celle-ci rédigea un consciencieux rapport pour porter le gouvernement à adopter un plan de relèvement. Selon Mme Mathurin, la réhabilitation prévue par la Reynolds n’a jamais eu lieu et les pins plantés constituent un leurre pour la population. « Pas une gourde n’a été votée malgré les belles promesses et les cris de détresse de la population. La compagnie américaine Reynolds ne paya aucun dédommagement et rapatria même du matériel technique. Sur place, on organisa le dépouillement des vestiges », conclut-elle.

Depuis quelques années, les richesses du sous-sol haïtien font saliver des compagnies étrangères. Il n’existe pas d’estimation exacte et officielle de ce que rapporteraient les ressources minières, mais des chiffres présagent que l’or, le cuivre et l’argent du sous-sol haïtien pourraient rapporter des milliards de dollars américains.

Le 8 février 1944, fut établi entre la société étatsunienne Reynolds Haitian Mines Inc. et l’Etat pour l’exploitation de la bauxite (minerai d’aluminium) à Paillant dans la commune de Miragoâne

Un chiffre qui revient souvent c’est 20 milliards de dollars américains, mais les autorités haïtiennes le contestent. Toutefois en 2012, un tiers d’Haïti a été livré à des recherches, explorations, licences d’exploitation ou soumis à une convention contrôlée par des entreprises étrangères et des firmes haïtiennes servant de paravent à des intérêts étatsuniens et canadiens. La majorité de ces permis sont expirés et ne peuvent être renouvelés à cause du moratoire pris par le parlement.

La volonté manifeste des autorités haïtiennes et des compagnies d’exploiter ces minerais, ne fait aucun doute. Cependant, à la lumière des expériences antérieures, le pays peut-il éviter le pire ?

Enquet’Action est allé interroger le fantôme des mines des siècles passés dans un contexte de mobilisation de la société civile contre toute exploitation minière.

Un projet de loi – produit en 2014 par la Banque Mondiale et le gouvernement haïtien –  sur les ressources minières, attend depuis 2017, l’aval du parlement. Si ce projet de loi controversé est voté, il sera alors possible pour les compagnies étrangères de reprendre leurs travaux.

Mines : un passé traumatique

La première exploitation minière a débuté en 1492, lors de la colonisation espagnole de l’île d’Haïti. Toutes les provinces devenues Hispaniola payaient aux Espagnols, un tribut annuel de coton, de vivres ou de grains d’or. Durant cette période, l’exploitation aurifère contribuait à faire la fortune de l’Espagne. Les Espagnols prenaient les Tainos en captivité en les forçant  à travailler jour et nuit. Les richesses étaient surtout concentrées au niveau de deux caciquats : Le Marien (Nord, partie septentrionale de l’Artibonite et du Centre) et la Magua (partie septentrionale de la République Dominicaine).  La découverte  de ruines,  d’instruments et  de dépôts de fer et de cuivre près de la commune de Terre-Neuve dans le département de l’Artibonite, indiquent des travaux de mine et métallurgie exécutés probablement par les Espagnols.

En 1545, les mines s’épuisaient, les Tainos (appelés « indiens » par les envahisseurs) mourraient par milliers et les Espagnols ne voulaient ni cultiver la terre, ni travailler dans les mines, ce qui a conduit à la décadence rapide d’Hispaniola. Constatant notamment, l’épuisement des mines dans la partie Ouest, en 1625 les Espagnols ont cédé celle-ci à la France et gardé l’Est de l’île qui est actuellement la République Dominicaine où la richesse aurifère était beaucoup plus abondante.

Plus de trois siècles plus tard s’est tenu le deuxième épisode d’exploitation massive de ressources minières en Haïti. Un contrat de concession, daté du 8 février 1944, fut établi entre la société étatsunienne Reynolds Haitian Mines Inc. et l’Etat pour l’exploitation de la bauxite (minerai d’aluminium) à Paillant dans la commune de Miragoâne dans le département des Nippes. La compagnie obtient le monopole exclusif.

En 1954, débutèrent les installations de la compagnie et l’exploitation a commencé deux ans plus tard avec une capacité nominale de 750 mille tonnes par an.  Le contrat fut modifié, négocié et signé à plusieurs reprises. Quand Haïti forme, avec d’autres pays, l’International Bauxite Association (IBA), en 1974, les redevances grimpèrent une fois de plus.

Le 27 août 1975, signature d’un nouveau contrat financier entre l’Etat haïtien représenté par la Commission Nationale de la Bauxite et la Reynolds Haïtian Mines Inc., en vue de réviser le montant des taxes à payer à l’Etat pour les années 1974, 1975 et 1976.  Le gouvernement haïtien empoche d’abord 90 cents américains, puis 1.29 dollar américain par tonne métrique.

En 1982, la Reynolds se retire à la recherche de pays moins gourmands en redevances entre autres, après avoir extrait plus de 14 millions 227 mille 138 tonnes de bauxite qui partent vers la ville de Corpus Christi au Texas.

La bauxite haïtienne représentait un fort pourcentage de toute la bauxite acquise par la Reynolds de 1959 à 1982. La Reynolds eut accès à 150 mille hectares de terres. Des milliers de familles ont été expropriées. Durant ses quatre décennies en Haïti, la compagnie n’a construit que 13 kilomètres de route et embauché qu’environ 300 personnes, selon des sources combinées.

En parallèle, se réalisa une autre exploitation minière. Une concession minière fut octroyée le 29 avril 1955 à la Société d’Exploitation et de Développement Economique et Naturel (SEDREN), filiale de la société canadienne “International Halliwell Mines Limited” en vue d’exploiter le cuivre de la région de Mémé à Terre-Neuve à 30 km au nord-ouest des Gonaïves dans le département de l’Artibonite.

En 1960, la SEDREN S.A. débuta l’exploitation. En 1971, fermeture de la mine par la compagnie après avoir extrait environ 1 million 500 mille tonnes de minerai. Ce qui aurait donné lieu à un conflit exacerbé entre la compagnie et la Banque Nationale de la République d’Haïti (BNRH) appelée aujourd’hui Banque de la République d’Haïti (BRH), créancière de la dite société. Ouverture d’un procès, le 8 novembre 1972, contre la compagnie par la BNRH.

Le 6 décembre 1972, le jugement de la Chambre commerciale du tribunal civil de Port-au-Prince condamna la compagnie à verser à la BNRH les sommes de 25 mille 3 dollars et 22 mille 316 dollars. Ce jugement fut exécuté par une saisie immobilière sur les installations de la société.

Par l’effet du jugement du 30 juillet 1973, la BNRH est devenue propriétaire ad judiciaire de l’usine, des terres, du matériel et autres accessoires saisis par elle sur la SEDREN S.A. Par la suite, l’Etat haïtien en est devenu le propriétaire.

À son apogée (en 1971), l’industrie minière (Reynolds et SEDREN) totalise à peine 889 employés, rémunérés au salaire minimum, soit moins de 70 cents américains par jour. Tout le personnel qualifié provient de l’étranger, rapporte le partenariat médiatique Ayiti Kale Je, instigateur de plusieurs séries d’enquêtes journalistiques sur la question minière entre 2012 et 2015.

Si l’Etat haïtien a négocié à plusieurs reprises son contrat afin de tirer le maximum, l’industrie minière demeure une expérience catastrophique pour le pays à plus d’un niveau.

L’exploitation des ressources minières haïtiennes entre les XVe et XVIIe siècles et les expériences de l’État haïtien avec la « Reynolds Haitian Mines Inc. » à Miragoâne et la société canadienne SEDREN S.A. aux Gonaïves – au cours du XXe siècle – respectivement ont été ponctuées de génocide, de pillages systématiques et destruction de l’environnement qui ont laissé des traumas qui s’incrustent voire se cristallisent dans la mémoire collective, des siècles et décennies après.

Un choix économique extraverti

L’économiste haïtien Fred Doura, dans son ouvrage intitulé Haïti, Histoire et analyse d’une extraversion dépendante organisée, publié chez les éditions DAMI à Montréal au Canada en 2010, fait une analyse économico-historique des différents types d’investissements étrangers en Haïti et montre comment ces types d’investissements n’ont jamais intégré l’économie locale.

Leur présence dans le pays répond plutôt à des projets d’exploitation du sol, du sous-sol et de la main-d’œuvre, dans le dessein de tirer le maximum de profits.

La compagnie SEDREN S.A. bénéficiait en 1955 d’une concession d’une durée de 25 ans pour l’exploitation du cuivre. Les bénéfices, tirés par l’État haïtien de 1963 à 1969, période durant laquelle le régime de Duvalier fit main basse sur les finances de la République, n’étaient que 150 mille 300 gourdes pour la bauxite et 71 mille 500 gourdes pour le cuivre.

A en croire M. Doura, l’industrie extractive n’intégra pas l’économie locale et ses activités confinées dans la réalité de l’enclave, visaient uniquement à profiter au maximum des ressources minières du pays. Ainsi, l’économie dépendante et désarticulée, héritage du système colonial, reproduite par les classes dominantes depuis l’indépendance du pays, se trouve de la sorte renforcée par ces investissements étrangers, particulièrement pendant et après l’occupation américaine. « La production est exportée dans sa totalité, alimentant ainsi des industries localisées dans les pays capitalistes dominants, notamment les États-Unis et le Canada. Cette production de cuivre, à l’instar de la bauxite, dépendait entièrement des priorités politique, économique, militaire et commerciale des pays d’origine des firmes transnationales », assure l’auteur, qui ajoute que comme ce fut le cas des autres compagnies qui exploitaient le sol et le sous-sol national, l’implantation de ces nouvelles entreprises ne contribuera aucunement au développement du pays.

Méfiance de la société civile

Le Collectif Justice Mine ou en créole Kolektif Jistis Min (KJM), la coalition réunissant plus d’une vingtaine d’organisations du mouvement social haïtien constate que l’exploitation des mines – et surtout des mines métalliques constitue un véritable poison pour Haïti. Un pays qui fait partie au niveau mondial des plus vulnérables sur le plan environnemental, des plus exposés au réchauffement climatique et des plus menacés par les catastrophes naturelles. « L’exploitation de la compagnie SEDREN a rapporté 83 millions de dollars américains, mais l’Etat haïtien eut à récolter que 3 millions qui ne pouvaient même pas réparer les dégâts environnementaux et les déchets toxiques générés. Les traumas des expériences de SEDREN et de Reynolds sont encore vivants. Mais les autorités semblent l’ignorer », dénonce cette coalition qui regroupe entre autres,  Batay Ouvriye (Bataille Ouvrière en français), le Mouvement Démocratique et Populaire (MODEP), la Plateforme Haïtienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif (PAPDA) et l’organisation Tèt Kole Ti Peyizan Ayisyen.

Le collectif qualifie d’accaparement (dappiyanp, en créole) des ressources minières du pays, les exploitations qui ont eu lieu au XXe siècle et ayant causé une destruction violente de l’environnement, particulièrement aux Gonaïves et à Miragoâne.  « La situation actuelle dans laquelle se trouvent ces communautés constitue une preuve de plus, montrant que les compagnies minières ne sont venues que pour piller le pays et l’abandonner par la suite », ajoute la coalition. Ainsi, elle invite les populations à réfléchir sur ces expériences néfastes pour le pays. Cette question d’exploitation minière est pour elle, un projet de type « colonial » débuté en 1492 quand les européens venaient avec presque le même discours de développement puis décimaient la population indigène dans leur quête effrénée de l’or.

« Cette situation est le résultat des politiques extractives en application depuis le temps de la colonie espagnole en 1492, quand les colons ont débarqué, le pays avait une couverture forestière de 90%. Les projets de pillage amenés au pays ont décimé les autochtones, mais aussi les animaux et les plantes », révèle-t-il.

Pour le KJM, le discours clamant que le pays dispose de 3% de couverture forestière serait une stratégie de montrer que le territoire est un désert, de manière à justifier n’importe quelle politique extractive dont l’exploitation minière.

Plus loin, le KJM assure que cette donnée montre comment cette situation de misère dans laquelle patauge le pays est le résultat de la politique coloniale appliquée par l’Etat depuis la mort du père de la nation Jean Jacques Dessalines en 1806. « L’exploitation des mines métalliques en Haïti – constitue une épée de Damoclès  au-dessus de la tête de l’agriculture, l’emploi, la santé, l’environnement, l’eau et la terre ».

Le cyanure est un produit hautement toxique couramment utilisé dans l’extraction de l’or à ciel ouvert qui empoisonne les rivières, les sources d’eau et la nappe phréatique. Le KJM pointe les différentes exploitations qu’ont connu le pays, mais aussi celles qui ont eu lieu au Salvador, Mexique, Guatemala, Equateur, Bolivie et le Ghana arguant que le sous-développement de ces pays serait notamment la conséquence du pillage de leurs ressources naturelles. « Cette vérité historique constitue clairement un démenti aux infectes propagandes faisant croire que les projets d’exploitation minière vont apporter des emplois et le développement », note-t-il.

Au final, la position du Kolektif Jistis Min est une opposition sans concession au projet minier. « Non à l’exploitation minière surtout les mines métalliques. Nous ne voulons participer à légitimer aucun projet colonial », fustige le KJM dans la grande majorité des notes de presse publiées ces cinq dernières années dans lesquelles il plaide de préférence pour des alternatives de développement, des programmes et politiques économiques ancrés dans la réalité, capables d’aider à reproduire la vie et celle des générations à venir dans la dignité.

Maitriser le sujet pour faire la différence

Si au niveau de la société civile les critiques sont acerbes, des positions plus nuancées voire carrément favorables émergent, faisant valoir la volonté et la maitrise de l’Etat pour faire basculer les choses en faveur du pays.

Pour l’ingénieur – géologue Claude Prépetit, directeur du Bureau des Mines et de l’Energie (BME),  quand on négocie de manière politique autour des ressources avec des sociétés qui maitrisent le domaine sans s’y connaitre- on risque d’être perdant. Lors d’une conférence donnée à l’Ecole Nationale de Géologie Appliquée (ENGA) en juin 2018, il a rappelé qu’à partir de 1974, l’Etat était allé chercher des ingénieurs miniers haïtiens à l’étranger pour constituer une équipe afin de renégocier avec la Reynolds.

Claude Prépetit, directeur du Bureau des Mines et de l’Energie (BME)

« La différence était concluante. En neuf ans, l’Etat a récolté près de 97 millions de dollars. Alors qu’avant en 16 ans, il a seulement reçu 8.8 millions de dollars. Ce qui veut dire que pendant les 25 ans d’exploitation, la Reynolds a versé à l’Etat près de 106 millions de dollars. Donc, quand on raconte que l’exploitation ne rapporte rien … Peut-être que l’Etat ne fait rien avec la somme générée. Mais à l’époque où la Reynolds exploitait la bauxite à Miragoâne, arrivé là-bas / quand le bateau arrive – il y avait une vie. Le port et le commerce fonctionnaient. Il y avait des emplois. L’argent circulait. Il y avait hôpital et électricité 24 sur 24 », clame Prépetit.

Il admet que la ville s’est dégradée au départ de la Reynolds. « Ce n’est pas la faute à Reynolds si la ville tombe. C’est la faute à nous qui n’avions rien fait avec les retombées économiques de l’exploitation », continue M. Prépetit, affirmant que la compagnie a laissé une route reliant le port avec la ville de Paillant qu’on utilise jusqu’à présent.

En plus de la Reynolds, il est revenu aussi sur l’expérience avec la compagnie SEDREN ayant passé environ 10 ans en Haïti à faire des recherches. Une façon d’insinuer qu’avant toute exploitation, il y a une période de recherche très longue et couteuse.

Sans faire l’impasse sur les concessions, le géologue pointe la confusion qui règne sur les différentes étapes conduisant à l’extraction des gisements. « Mais malheureusement en Haïti, cette période de recherche est assimilée à l’exploitation. Or, exploitation et exploration ce sont deux termes totalement différents. L’exploration, on le fait pendant une certaine période très longue jusqu’à la mise en évidence de quelque chose économiquement exploitable. A partir de ce moment, si on décide d’exploiter, on passe à l’exploitation ».

Dressant entre autres, l’historicité de la question minière en Haïti, Claude Prépetit croit que le pays a progressé sur la question. « A la lumière de ce passé, long de cinq siècles d’histoires particulières, nous avons tiré les leçons nécessaires pour modeler le futur et travailler pour que Haïti utilise aussi ses ressources minérales au profit d’un développement socio-économique et humain durable et harmonieux », écrit-il dans le document Mémento pour l’histoire : chronologie du secteur minier haïtien de 1492 à 2000.

Une telle analyse soulève par contre le scepticisme de certains observateurs et observatrices.  Qui étaient ces personnes qui négociaient pour le pays avant 1974 ? « L’augmentation » des redevances, serait-elle due à la renégociation des clauses des contrats ou à l’augmentation des prix de la bauxite sur le marché mondial ? Ce qui parait sûr et certain c’est que, les communautés concernées et les populations n’ont rien bénéficié des royalties (redevances).

Exploiter du minerai est un vaste projet qui mobilise d’importants capitaux et engage une logistique lourde. Dès lors, il a été nécessaire de construire de nombreuses infrastructures annexes aux infrastructures minières (route, centrale électrique, voie ferrée, pipeline et port en eau profonde) que Reynolds a intégrées dans son investissement.

Derrière des chiffres flatteurs avancés pour soutenir un pseudo-développement se dissimule une réalité moins reluisante et gommée. Si l’Etat haïtien a reçu une part moins injuste du gâteau, des pléthores d’ouvriers à bon marché ont été affectés, victimes et des paysans maltraités, dépossédés. Si tant est que l’industrie de la bauxite généra des emplois, l’arsenal des ressources humaines qualifiées provenait de l’extérieur.

Ce qui est évident, c’est que Claude Prépetit est favorable à l’industrie minière dans le pays, mais pas dans l’état actuel des choses. D’ailleurs, il se sent confortable dans sa conception idéaliste de la question qui semble rentrer dans la logique d’éviter la reproduction des erreurs du passé.

De son côté, le Dr Géologue et professeur à la Faculté des Sciences (FDS) de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH) Dominique Boisson, dans un document titré le Secteur minier haïtien : un moteur de la croissance nationale dans le respect de l’environnement physique et humain, publié en mai 2015, a révélé que les deux expériences d’exploitation minière de type industriel ont été interrompues prématurément sans qu’une réhabilitation des sites d’extraction ne soit réalisée.  « Les retombées économiques pour le pays ont été relativement faibles. Depuis la fermeture de l’exploitation de bauxite en 1982, aucune mine métallique n’a été mise en exploitation dans le pays et l’activité du secteur minier haïtien a concerné uniquement des projets d’exploration minière », indique M. Boisson.

Dominique Boisson

Il cherche par ailleurs à comprendre l’origine de ce qu’il appelle un fond d’hostilité de la société civile pour les mines. « Les mines sentent le souffre, sont synonymes de pillage, de perte de souveraineté et de spoliation des pauvres. En plus, elles comportent des risques pour l’environnement et à défaut de bien pouvoir les évaluer, mieux vaut s’abstenir, précise le spécialiste en géologie structurale, géotechnique et exploration minière. A partir de cet historique du secteur minier haïtien, on peut comprendre que sa perception soit généralement négative et masque les retombées positives qu’un tel secteur peut avoir pour l’économie et le développement du pays ».

Plus loin, le Dr en Géologie nuance ses propos en affirmant qu’il n’y a pas une fatalité de l’échec et que les mines peuvent être rentables à condition de prendre ce sujet au sérieux et de se donner les moyens d’exercer un contrôle adéquat tant pour l’exploitation que pour ses effets sur l’environnement. Il rapporte que l’exploitation de Miragoâne s’est achevée de façon abrupte et la réhabilitation du site n’a pas été complétée. De plus, aucune activité durable n’avait été mise en place pour prendre le relais de la mine.

En guise de conclusion, il argue que le secteur minier haïtien peut beaucoup contribuer au développement du pays vu le potentiel géologique identifié. Cependant, il confronte de sérieux problèmes liés à son histoire controversée et à sa perception par la société.  « La mise en place d’une politique minière inclusive et respectueuse de l’environnement et du développement humain est un impératif pour inciter des investissements miniers pouvant conduire à des découvertes, à l’évaluation sérieuse du potentiel minier existant et à la mise en production de mines modernes et rentables », recommande-t-il dans ce même document.

Pour y parvenir, le Bureau des Mines et de l’Energie (BME) doit exécuter un plan d’action basé sur le renforcement institutionnel du secteur minier et un effort accru d’éducation et de vulgarisation de la question minière auprès de toutes les couches de la population

Selon la Constitution haïtienne de 1987, l’environnement étant le cadre naturel de vie de la population, les pratiques susceptibles de perturber l’équilibre écologique sont formellement interdites. La loi mère du pays ajoute que : l’Etat organise la mise en valeur des sites naturels, en assure la protection et les rend accessibles à tous. Et, pour protéger les réserves forestières et élargir la couverture végétale, l’Etat encourage le développement des formes d’énergie propre: solaire, éolienne et autres. Mais aussi, la loi détermine les conditions de protection de la faune et de la flore. Elle sanctionne les contrevenants.

Ailleurs, des réalités peu encourageantes

Des expériences d’exploitation industrielle des mines qui se réalisent partout dans le monde montrent que cette activité laisse des conséquences désastreuses sur la quantité et la qualité de l’eau dans les communautés en question.

Selon des chiffres avancés par Klinik Jistis Global de la Faculté de Droit de l’Université de New York aux Etats-Unis, une compagnie qui exploite des ressources minières utiliserait habituellement 250 mille litres d’eau chaque heure. Le hic, c’est que – la quantité d’eau qu’utiliserait une compagnie d’exploitation de mines pour une journée, est celle qu’une famille utiliserait globalement durant 20 ans.

Haïti est un pays dans lequel l’accès à l’eau, à un environnement sain, au logement décent, à un système de santé, à l’alimentation ne sont que des luxes pour la majorité de la population.

En République Dominicaine, dans les régions limitrophes à la mine de Pueblo Viejo qui pèse plus de 25 millions d’onces d’or, exploitée par Barrick Gold et Gold Corp Inc., localisée entre Cotui et Maimon, rouverte en 2012, on a constaté des rivières polluées, des personnes parlant d’expropriation de vastes terres fertiles où l’on peut cultiver presque tout, des fruits et légumes impropres à la consommation, mais aussi des maladies de la peau attribuées aux eaux contaminées. Même si les responsables ne cessent de claironner que l’exploitation de celle qu’on considère comme l’une des plus grandes mines du monde, profite à l’Etat dominicain. Cette réalité minière est révélatrice des menaces qui planent sur le pays voisin, Haïti, en cas d’exploitation minière industrielle. De son côté, Ellie Happel directrice Haïti du programme Klinik Jistis Global avance que les expériences des pays pauvres qui ont des ressources sous le sol dans le monde, montrent qu’il n’est pas facile de faire de ces ressources des richesses publiques. « Les activités minières métalliques trainent beaucoup de risques et souvent – elles échouent. (…) Elles contaminent l’eau, augmentent l’insécurité, déguerpissent plusieurs milliers de personnes et causent des dégâts sur l’écosystème pendant toute une génération même dans soi-disant les grands pays développés », assure-t-elle dans un article publié le 29 mars 2018 dans le New York Times.

Considérant la vulnérabilité d’Haïti, elle assure que les activités minières pourraient laisser des dégâts irréparables. Comme causes expliquant le fait que l’environnement d’Haïti fasse partie des plus dégradés dans l’hémisphère, elle pointe : la mauvaise gestion de l’environnement, les mauvais investissements étrangers, le manque d’argent pour le bon fonctionnement des institutions. Tout ceci risque d’exacerber cette vulnérabilité aggravant un problème qui est mal abordé.

L’exploitation minière risque de ne pas être bénéfique pour Haïti dans l’état actuel des choses, quand on sait que le système tel qu’il est, s’inscrit dans une politique extractiviste et extravertie.

Pire, il parait qu’il n’y a aucune volonté politique pour que ça change.

Semble-t-il que, l’Etat n’a pas la capacité de faire appliquer ses lois compte tenu de la faiblesse totale des institutions du pays. Mais aussi, l’instabilité politique, l’absence de transparence au niveau de l’administration publique et la corruption qui gangrènent l’Etat pèsent lourd dans la balance.

Les autorités étatiques ont-il la capacité de négocier d’égal à égal avec de grandes multinationales comme Newmont Mining Corporation, Ressource General Corporation, Sono Global Holdings Inc., et le 3D Ressources Ltd – pendant qu’elles se montrent totalement incapables de gérer le secteur des carrières de sable ?

Les autorités sont-elles capables d’apprécier les risques sociaux, environnementaux et économiques de leurs décisions ?

A l’heure où la ruée vers l’or se dessine en Haïti, le pire peut-il être évité ?

ENQUET’ACTION est un média en ligne d’investigation journalistique, de journalisme multimédia et de journalisme de fond, créé en février 2017 à Port-au-Prince et lancé officiellement en juin 2017. Axé sur le journalisme de qualité qui croit à un accès libre à l’information, il ambitionne de devenir une source d’informations indispensable pour les médias nationaux et internationaux, de même pour le public. Il est né de la volonté de renouer avec les fondamentaux du journalisme qui vise la quête de vérité afin de permettre à la presse de jouer véritablement son rôle de contre-pouvoir

 

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