Pourquoi pas aussi Haïti ?

De potentielles opportunités

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Le Bicentenaire et sa Fontaine musicale lumineuse, place devenue malheureusement aujourd’hui une zone de non droit.

Après la qualification du Costa Rica pour la Coupe du monde de 2022, au Qatar, quelqu’un a demandé qu’est-ce qu’Haïti n’a pas fait et que le Costa Rica a fait qui lui a permis d’arriver là ? Au cours d’un séjour au Costa Rica, j’ai vu entre autres un pays vert et blanc, une agriculture diversifiée en santé et un tourisme dynamique. A Georgetown (Grand Caïman), plusieurs bateaux y accostent avec de nombreux touristes qui descendent pour visiter, déambulant dans les rues avec calme, sillonnant les magasins et s’amusant sur la plage, en y injectant beaucoup de devises. Et, pourquoi pas aussi Haïti ?

Quand je regarde ce qui se passe à Key West (USA), la valorisation touristique qui est faite de son histoire et de ses ressources drainant nombre de touristes qui consomment et qui laissent sur place des dollars, je pense à ce que pourrait être ou devenir l’Île de la Gonâve, si seulement ceux qui ont visité tout au moins ces lieux et ailleurs, surtout qui ont les moyens, acceptaient d’investir dans ces industries à la mode pour changer l’image du pays et créer des emplois, tout en gagnant honnêtement leur vie, loin de toute spéculation. C’est le même questionnement qui me revient en parcourant l’avenue Rafaél E. Melgar de Cozumel, une ville colorée, saveur caribéenne de la péninsule du Yucatán (Mexique). Cette avenue (Malecon), avec ses deux voies et des cocotiers le long du séparateur, me rappelle étrangement le Bicentenaire, devenu malheureusement aujourd’hui une zone de non droit.

Des générations s’en souviennent

Il y a une soixantaine d’années environ, Haïti était encore un pays doté d’un couvert végétal plus ou moins raisonnable ; d’une ambiance sécuritaire avec une vie nocturne active, des rues bien propres et éclairées ; d’une agriculture vigoureuse, d’un essor touristique sans précédent accompagné d’une dynamique culturelle, musicale, artistique et artisanale de très bonne facture, voire sportive (15 juin 1974, il y a 48 ans de cela), qui faisait sa fierté et qui était très présente lors des fêtes patronales. En 1947, le Président Dumarsais Estimé a fait un appel aux Haïtiens pour reprendre la souveraineté de la banque centrale, qui était alors sous contrôle américain, en leur disant que le montant de la dette ne devrait pas être au-dessus de leurs forces si chacun apportait sa contribution. Cet appel a été entendu et, avant la date de révision de la dette, le montant a été réuni et versé.

Le Bicentenaire lors de la Foire internationale en 1949

Ainsi, le 25 septembre 1947, le pays a repris le contrôle de la banque centrale. A partir de 1949, le Bicentenaire était un haut lieu, beau et animé, qui a inspiré d’autres pays et qui a placé Haïti sur le trône du tourisme de la Caraïbe. Face à ses grandes réalisations, un journaliste américain, rédacteur au New York Amsterdam, a fait ces commentaires : « Sous l’égide de son nouveau président, Haïti est en train de se transformer rapidement en l’un des pays les plus avancés des Antilles » (Ertha P. et Ernst Trouillot, Tome 1 ; pp. 375). Encore au début des années 80, Haïti était un pays autosuffisant sur le plan alimentaire, voire doté d’une monnaie forte de cinq (5) gourdes pour un (1) dollar américain.

Une descente vertigineuse aux enfers

Où est donc passé tout cela et bien d’autres encore ? Qu’est-ce qui a bien pu nous arriver à nous Haïtiens, pour descendre aujourd’hui aussi bas, au point de couvrir de nuages l’épopée du 18 novembre 1803 qui avait ouvert la porte de notre indépendance, le 1er janvier 1804, faisant du coup d’Haïti la première République noire libre du nouveau monde ? Même les cérémonies qui marquaient les dates historiques et le salut au drapeau ne sont plus d’actualité.

Il va y avoir un an depuis qu’un président élu en fonction a été assassiné chez lui. Le pire est qu’Haïti n’a pas su jusqu’ici faire la lumière autour de ce crime crapuleux et encore moins en juger les auteurs. La Capitale est devenue une poubelle et une caverne de gangs faisant de nombreuses victimes au sein de la population et entre eux, enrôlant même des enfants et semant une psychose de peur qui paralyse tout : économie, culture, éducation, santé, production, transport, etc. La gourde s’effondre, l’inflation grimpe, le chômage explose, la vie même semble s’arrêter, etc. La crème du pays (paysan, jeune, intellectuel, socioprofessionnel) s’en va, s’enfuit en bandes comme des fourmis, comme si elle était aspirée ou attirée par la cause même de leur malheur.

A qui profite le crime

Le mal du pays est une nébuleuse, complexe et multidimensionnelle. Il est souvent associé à la politique et à la mauvaise gouvernance, ayant pour corollaire la corruption, l’anarchie et l’impunité. C’est là une étincelle de vérité, qu’un discours occidental dominant crache. Mais, c’est peut-être là aussi l’arbre qui cache la forêt ou la partie émergée de l’iceberg. La question est : « qui gouverne vraiment ce pays, comment s’en est-il pris et pourquoi ce piètre résultat ? » Il est visible que le pays souffre d’un manque de civisme généralisé, à creuser dans la trame de notre relation historique avec cette terre, foyer d’un trauma non expié jusqu’ici. Mais, il est tout aussi bien vrai que le pays est surtout victime d’une grande conspiration orchestrée par l’aile forte de l’élite dominante, complice de l’agenda machiavélique bicéphale de l’international, pour protéger et perpétuer ses propres forfaits.

Comment s’en sortir ?

Une question téméraire, face à cette crise apparemment sans issue. On se sent brusquement désarmé et impuissant. Ce qui a fait dire à Lyonel Trouillot : « Il nous reste le choix entre mourir de peur, d’une balle perdue ou d’un kidnapping ». Mais, au lieu d’accuser le coup, disons mieux comme Anton Chekov : « Any idiot can face a crisis; it’s day to day living that wears you out » [ndlr. . N’importe quel idiot peut faire face à une crise ; c’est la vie quotidienne qui vous épuise]. Il est venu le temps de l’éveil patriotique, le temps « d’entrer en jugement avec nous et de nous demander des comptes », de nous approprier à jamais l’âme de cette terre héritée au prix du sang de nos aïeux, de cesser de colmater en vue d’opérer une vraie chirurgie, qui va encore plus loin que 1804, pour faire naître une autre Haïti, souveraine sur le plan alimentaire, économique et politique.

Autrement dit, pour un vivre-ensemble réussi et un futur durable, paraphrasons la Dessalinienne « Dans nos rangs, point de traîtres. Du sol, soyons seuls maîtres ». Mais aussi et surtout, créons des affaires, de la richesse et des emplois, tout en dépensant davantage dans notre pays. Dans une économie diversifiée, la création des affaires et de la richesse génère évidemment des emplois de toutes sortes. Ces emplois contribuent à leur tour à améliorer le pouvoir d’achat qui, en plus de faire tourner l’économie locale, est source d’apaisement social et de stabilité politique, voire d’accès à un plus grand savoir qui servira de levain à la croissance, de booster à la sagesse et de tremplin au bien-être collectif. Au lieu de dépendre de l’aide et de l’importation, Haïti dispose entre autres de deux leviers qui lui permettraient de fournir des services et de redynamiser la production nationale : une fiscalité pragmatique et les transferts des Haïtiens vivant à l’étranger. Imaginez tout simplement que 50 % des transferts était investi dans la création de la richesse, on aurait des villes et des sections communales qui se prennent en charge de manière durable.

Abner Septembre
Sociologue, Chercheur en Sociogronomie
Au Centre Banyen Jardin Labo @ Vallue, juin 2022

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