Mission impossible en Haïti, Kenneth H. Merten plie bagage

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Kenneth H. Merten

En général, un diplomate occidental reste en poste entre deux et trois ans dans le pays où il est affecté. Suivant les circonstances, cela peut aller jusqu’à quatre années. Même dans les Etats faillis, comme c’est le cas d’Haïti, leur mandat dépasse rarement plus. Mais, d’ordinaire, ils restent suffisamment longtemps afin d’accomplir la mission pour laquelle ils étaient nommés.

Après l’assassinat du Président Jovenel Moïse en juillet 2021, un vétéran de la diplomatie américaine, Kenneth H. Merten, avait été désigné pour remplacer Pamela Ann White qui, semble-il, était déjà sur le départ bien avant le magnicide. Grand connaisseur du dossier haïtien, il est indéniable que la nomination à Port-au-Prince à ce moment précis, octobre 2021, de ce diplomate confirmé a été murement réfléchie par les services du Département d’Etat et de la Maison blanche. La Transition Post-Jovenel Moïse battait déjà de l’aile quand Merten arrive dans la capitale haïtienne. Les acteurs sociopolitiques étaient déjà, à ce moment, en pleine guerre des Accords pour le contrôle du pouvoir.

Le Core Group, une Plateforme des diplomates en poste en Haïti, venait d’éjecter hors des murs de la Primature, le Dr Claude Joseph, ministres des Affaires étrangères, mais, avant tout Premier ministre a.i qui assurait d’office la succession en attendant que les choses se clarifient. Sauf que, avant même de prendre sa marque à la Villa d’Accueil, en dépit de son sang-froid devant la gravité de l’acte qui venait de se poser, les diplomates qui contrôlent le pays avaient estimé qu’il n’avait plus sa place à la tête du pouvoir. On se souvient que c’est par un Tweet de la cheffe du BINUH (Bureau Intégré des Nations Unies), madame Helen La Lime qui est aussi la Représentante spéciale du Secrétaire Général de l’ONU en Haïti, que Claude Joseph a été viré et remplacé par Dr Ariel Henry sous prétexte que celui-ci avait été nommé par le Président Jovenel Moïse quarante huit heures avant son assassinat.

Devant le risque d’un conflit ouvert entre les partisans du sortant et ceux qui voulaient à tout prix prendre leur revanche, la Maison blanche de Joe Biden avait dû vite envoyer sur place ce diplomate de carrière pour apaiser la situation et surtout résoudre une fois pour toute la  double crise qui s’installait dans le pays. D’une part, la crise politique endémique proprement dite et d’autre part, celle de la Transition de l’après Jovenel Moïse. Ce d’autant plus que les différentes Missions et les Envoyés spéciaux, notamment Daniel Lewis Foote, avaient bêtement échoué face à l’intransigeance des protagonistes de la Transition de rupture. L’arrivée en octobre 2021, Kenneth H. Merten a été considérée pour certains comme un sauveur dans la mesure où l’homme est un défricheur des causes perdues. Sa réputation de l’homme qui n’a peur de rien, sa grande connaissance de l’establishment politique du pays et son sens du cynisme pour intervenir dans les affaires intérieures haïtiennes l’avaient précédé dans la capitale haïtienne.

Merten a été remplacé par une de ses adjoints à l’Ambassade des Etats-Unis à Port-au-Prince, Nicole D. Theriot.

Personne dans ce pays n’oublie sa spectaculaire intervention au Palais national dans l’affaire concernant la nationalité américaine de Michel Martelly à l’époque Président de la République. Merten était venu sauver le « soldat Martelly » mis en difficulté sur sa nationalité par une série de parlementaires de l’opposition entre autres Jean-Charles Moïse et Arnel Bélizaire. Ceux qui pensaient que Merten avait pour mission de préparer le terrain afin de permettre un semblant de stabilité politique au cours de cette énième Transition avec pour finalité l’organisation des élections générales avaient applaudi des deux mains le retour de ce diplomate maitrisant parfaitement le vernaculaire haïtien, donc les mœurs et coutumes des politiciens du pays. En revanche, dès le départ, les plus sceptiques avaient de grand doute sur la capacité de ce vieux routier du Département d’Etat à ramener les belligérants à la raison. Malgré tout le respect qu’ils ont pour ce diplomate chevronné ou de carrière, dont une bonne partie en Haïti puisqu’il a commencé en tant que Vice-Consul des Etats-Unis à Port-au-Prince, ils disaient qu’ils n’attendaient rien de celui-ci.

Compte tenu de l’enjeu politique, ils pensaient qu’il en faudra beaucoup plus qu’un Kenneth H. Merten pour sortir Haïti du marasme politique dans lequel où il est tombé. Bref, pour ceux dont Merten et ses prédécesseurs ne sont que « Bonnet blanc et Blanc bonnet », Haïti ne devait compter que sur lui-même. Or, dans ce partage de rôle, ce sont ces derniers qui ont eu raison. Puisque, après six mois de présence en Haïti et ce, malgré l’activisme du Chargé d’Affaires américain, la situation politique est on ne peut plus chaotique et la Transition demeure inextricable pour les acteurs et particulièrement pour le gouvernement. Pire, devant les difficultés rencontrées par Kenneth H. Marten à ramener les protagonistes sur la table des négociations, Washington a fini par relever le plus tôt que prévu son Chargé d’Affaires au cours du mois d’avril 2022, soit seulement six mois après son arrivée en Haïti. C’est du jamais vu. C’est aussi la plus courte Mission pour un Chargé d’Affaires américain dans un pays où tous les feux sont au rouge.

Trimbalé de part en part par les acteurs politiques de la Transition, malgré une nette préférence affichée pour le camp de l’Accord du 30 août dit l’Accord de Montana contre le camp du 11 septembre, le moins que l’on puisse dire, Merten a lui aussi échoué dans sa tentative à rapprocher les deux camps, c’est-à-dire ramener le locataire de la Primature, Ariel Henry, et ses alliés à trouver un Accord commun avec les multiples Accords qui courent les rues de Port-au-Prince, principalement, celui de Montana. Arrivé dans la capitale haïtienne à titre de Chargé d’Affaires a.i non pas en tant qu’ambassadeur en l’absence de Président de la République pour recevoir ses lettres de créances selon la tradition, Kenneth H. Merten a reconnu lui-même le 11 avril dernier son échec lors d’une conférence de presse donnée dans les jardins de la résidence privée des ambassadeurs américains en Haïti. D’ailleurs, lors de cette conférence de presse, le diplomate s’est dit également déçu du comportement des acteurs politiques haïtiens devant le drame que traverse le pays.

Mais, ne voulant porter seul le chapeau de l’échec, Merten, comme d’ailleurs tous les diplomates en fin de mission à Port-au-Prince ces dernières décennies, ne s’est pas gêné pour dire ses quatre vérités à la classe politique haïtienne et ses élites. Pour celui qui parle créole comme vous et moi : les Haïtiens n’ont pas la classe politique qu’ils méritent.  « Le peuple sait de quoi le pays a besoin. Ce sont les acteurs de la classe politique qui n’agissent pas toujours dans un sens responsable et pour répondre aux attentes de leurs votants. C’est une déception » lâche Merten. D’après lui, l’actuel Exécutif haïtien, en d’autres termes le chef du gouvernement de la Transition, Ariel Henry, n’a aucune vision précise de ce qu’il veut faire de la Transition et du pays. En revanche, l’Américain n’explique pas cette exfiltration aussi rapide qu’il était arrivé alors même qu’il a l’habitude de très longues missions en Haïti. Il n’a pas non plus expliqué les causes de son échec en Haïti cette fois-ci et le fait qu’il ait été ridiculisé par les différentes entités politiques et la Société civile qui l’ont beaucoup entendu mais ne l’ont jamais écouté.

Kenneth Merten a reconnu son échec lors d’une conférence de presse donnée dans les jardins de la résidence privée des ambassadeurs américains en Haïti

Pour se défendre, à une question du quotidien Le Nouvelliste, il a répondu avec une rare sincérité et une vérité basique qu’en principe tout le monde doit connaître : « Les ambassadeurs en poste en Haïti ne travaillent pas pour les Haïtiens ni pour Haïti. Ils représentent les intérêts de leur pays, appliquent la politique de leur pays. C’est le gouvernement américain qui paie mon salaire et non le peuple haïtien. Les gens doivent se souvenir que je travaille pour les États-Unis, que je représente la politique américaine. Même quand je ne suis pas d’accord avec la politique de mon pays, j’ai la responsabilité de la défendre. Ce sont les Haïtiens qui sont responsables de leur pays et non les États-Unis. Je ne connais pas d’autres pays qui pensent que les États-Unis ou un autre pays étranger est responsable de ses questions de sécurité, d’économie, de développement, etc. » C’est ce qu’a martelé sans langue de bois Merten aux Haïtiens, mais surtout à leurs dirigeants et leurs élites qui attendent tout de la Communauté internationale.

Six mois donc d’une mission impossible qui lui a laissé un goût amer à la bouche. Merten a quitté Haïti non pas avec regret mais avec le sentiment d’un gâchis général d’un pays plongé quasiment dans l’anarchie, dominé par les gangs armés où l’Etat est synonyme d’impuissance et d’abandon. Alors que l’élite politique et économique haïtienne est considérée comme l’élite la plus irresponsable donc la plus bête du monde. Depuis le 15 avril 2022, soit quatre jours après sa fameuse conférence de presse annonçant son départ du pays, Merten a été remplacé par une de ses adjoints à l’Ambassade des Etats-Unis à Port-au-Prince. Elle s’appelle Nicole D. Theriot.

Elle assumait déjà depuis le mois de juillet 2020 la fonction d’adjointe au chef de Mission à ladite Ambassade. Comme il est devenu une coutume, les Haïtiens, comme pour l’arrivée de Kenneth H. Merten, n’attendent rien non plus de madame Nicole D. Theriot. D’ailleurs, dans certains milieux, l’on s’interroge sur la considération du gouvernement américain vis-à-vis des Haïtiens. Ils commencent à dire que si Merten lui-même s’est fait rouler dans la farine par les politiciens locaux, adeptes de la politique du pire, comment Washington peut-il croire que Nicole D. Theriot pourrait réussir là où un spécialiste de la question haïtienne a échoué. ? Il faudra donc un miracle, naturellement, pour  ceux qui y croient !

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