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Le 24 avril 2026, le Conseil électoral provisoire (CEP) d’Haïti a soumis une version révisée de son décret électoral au gouvernement intérimaire de facto.
Ces révisions incluent certaines réformes controversées des règles électorales haïtiennes, dont au moins deux menacent d’exclure la majorité des Haïtiens espérant se présenter à une fonction publique.
Les modifications de la loi électorale ne feraient qu’incliner davantage la balance de tout scrutin futur en faveur des oligarques haïtiens et de la classe compradore, lesquels servent à leur tour les intérêts de l’impérialisme américain.
Diplômes universitaires et effectifs des partis
L’une des révisions controversées prévoit des « incitations visant à encourager la nomination de candidats titulaires d’un diplôme universitaire ».
Selon Statista, en 2023, seulement 8 % des Haïtiens possédaient un diplôme universitaire. Cette révision risque d’exclure la plupart des candidats potentiels aux postes gouvernementaux.

Mais la révision la plus controversée propose que les partis politiques doivent compter un minimum de 30 000 membres pour participer aux élections.
Il existe actuellement plus de 300 partis politiques et coalitions ayant confirmé leur statut auprès du ministère de la Justice d’Haïti.
Bien que cette proposition ait été présentée comme un effort pour réduire le nombre de partis « à candidat unique » (souvent formés autour d’un seul politicien), elle limitera également l’inclusion démocratique. Les partis plus modestes situés dans les régions en dehors de Port-au-Prince peuvent avoir des effectifs plus réduits, reflétant la taille de la population locale plutôt qu’un manque de soutien populaire.
Par ailleurs, la National Endowment for Democracy (NED) influence certains partis politiques haïtiens depuis plus d’un an maintenant, par l’intermédiaire de son « institution centrale » en Haïti : le National Democratic Institute (NDI). La nature exacte et l’étendue de cette influence demeurent inconnues, la NED ne publiant plus les noms des organisations et des partis politiques qu’elle soutient.
Néanmoins, Washington injecte d’importantes sommes d’argent par le biais de ses institutions de « soft power ». La NED a versé 224 873 dollars à son programme de « Renforcement de la responsabilité des partis politiques et de l’engagement civique », ainsi que 300 000 dollars au NDI pour son programme de « Renforcement des nouveaux partis politiques ». Claude Joseph, ancien Premier ministre par intérim du président Jovenel Moïse, a révélé que son parti avait bénéficié du soutien du NDI. Dans une publication sur X, Joseph a salué un atelier animé par Jude Jeudy, le représentant du NDI en Haïti.

Joseph et d’autres représentants de partis ont passé environ la dernière année à parcourir Haïti, s’employant à constituer une large base de membres pour son parti, « Les Engagés pour le Développement » (EDE).
Des partis comme l’EDE sont susceptibles de franchir le seuil des 30 000 membres, tandis que des partis locaux de moindre envergure se verraient interdire la participation aux élections ; cela illustre l’avantage conféré aux partis qui acceptent financements et soutien de la part d’organismes de façade impérialistes tels que le NED.
L’objectif de la révision de la loi électorale par le CEP est clair : il s’agit de limiter le nombre de partis politiques autorisés à se présenter aux élections, en favorisant ceux qui ont les moyens de mener de vastes campagnes nationales pour enregistrer le minimum requis de 30 000 électeurs.
Une condition inconstitutionnelle proposée par un gouvernement illégitime
Dans une interview accordée à Réalité Info le 12 mai 2026, l’avocat Newton Louis Saint-Juste a critiqué les réformes proposées par le CEP, soulignant qu’elles sont dépourvues de tout fondement juridique. Il n’existe « aucune mention [d’un seuil minimum de 30 000 membres] ni dans la Constitution, ni dans la législation », a fait valoir Saint-Juste.
La conséquence prévisible de l’adoption du nouveau décret électoral du CEP est que bon nombre — sinon la plupart — des 320 partis politiques enregistrés seront dans l’impossibilité de se présenter aux élections nationales.
Le Premier ministre de facto, Alix Didier Fils-Aimé, a fait fi des critiques formulées à l’encontre des modifications de la loi électorale proposées par le CEP. Toutefois, il a récemment exprimé son scepticisme quant à la possibilité de respecter le calendrier électoral actuel. Il a imputé ce retard — désormais quasi certain, à trois mois seulement de l’échéance — à l’insécurité, et non aux réformes antidémocratiques que son gouvernement tente d’imposer de force au CEP, composé de neuf membres.
« Il est clair que les conditions de sécurité ne sont pas réunies au niveau requis pour que nous puissions organiser des élections en août », a déclaré Fils-Aimé à Franz Duval lors d’une interview diffusée le 11 mai sur la station de radio Magik9. Le CEP avait initialement programmé le premier tour du scrutin pour le 30 août, et le second tour pour le mois de décembre.

L’intention de Fils-Aimé de reporter les élections, conjuguée au risque de voir le nouveau décret électoral du CEP acquérir force de loi, menace la stabilité de son « Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections » — une coalition de la classe politique qui reconnaît Fils-Aimé comme l’unique chef de l’exécutif du gouvernement de facto corrompu d’Haïti.
Le Pacte national n’ayant fixé aucune date de fin au régime de Fils-Aimé, tout report des élections prolonge son mandat indéfiniment.
Des querelles subsistent également quant au coût des élections. Le 20 avril, Fils-Aimé et le Pacte national ont opposé leur veto à un budget de 250 millions de dollars proposé par le CEP pour l’organisation des élections — soit une augmentation de 200 millions de dollars par rapport au coût des dernières élections, tenues il y a dix ans.
Le Pacte national est l’aboutissement de négociations à huis clos qui se sont déroulées les 21 et 22 février à l’hôtel Ritz Kinam, à Pétion-Ville. Ce Pacte bénéficie du soutien de plusieurs partis politiques de premier plan. Fanmi Lavalas de l’ancien président Jean-Bertrand Aristide, le Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK) de l’ancien président Michel Martelly, l’EDE, l’Accord du 21 décembre (lié à l’ancien Premier ministre Ariel Henry) et la plateforme Résistance Démocratique (RED) de Renald Lubérice — un ancien conseiller du défunt président Jovenel Moïse — figuraient parmi les six premiers signataires.
Parmi les autres signataires figurent des coalitions politiques telles que COPPOS-Haïti, KOREPAD et l’Accord de Montana. Le site d’information O-News 1ère a publié la liste complète des signataires du Pacte national à l’issue des négociations du Kinam, le 22 février.
La sécurité avant tout
Le premier objectif du gouvernement de Fils-Aimé, dans le cadre du Pacte national, consistait à rétablir la sécurité afin de permettre la tenue des élections. La « stratégie de sécurité » de Fils-Aimé s’est articulée autour du recrutement du groupe Vectus Global d’Erik Prince — composé d’environ 200 mercenaires, pour la plupart salvadoriens — chargé de former les agents de la Police nationale d’Haïti (PNH) au sein d’une unité baptisée « Task Force », ainsi que les membres de la « Gang Suppression Force » (GSF) — une force imaginée par Marco Rubio — afin de mener une campagne de guerre, à l’aide de véhicules blindés et de drones explosifs, contre les quartiers populaires. Le résultat a été une succession de massacres sanglants et répétés de civils innocents dans les quartiers du centre-ville de Port-au-Prince.
le gouvernement de facto — dépourvu de tout mandat populaire comme de toute légitimité — continue de signer des contrats juteux, controversés et de complaisance
Vectus Global a pris pour cible et terrorisé les habitants des quartiers populaires contrôlés par des groupes armés affiliés à l’alliance « Viv Ansanm » (Vivre ensemble), dirigée par l’ancien policier Jimmy « Barbecue » Chérizier.
Fils-Aimé a fait sienne la propagande du gouvernement américain, qui qualifie « Viv Ansanm » de « groupe terroriste ». Cette désignation a été conçue spécifiquement pour entraver toute tentative de dialogue avec les groupes armés de quartier, bien que des négociations avec ces derniers soient soutenues par un nombre croissant d’Haïtiens afin de résoudre la crise sécuritaire.
La qualification de « terroriste », adoptée avec empressement par certains charlatans de la fausse « gauche », a également ouvert la voie au déploiement de forces américaines sur le territoire haïtien dans le cadre de l’opération « Southern Spear ».
Le maire de Cité-Soleil, récemment nommé, Daniel St-Hilaire, a lui aussi appelé au dialogue avec les groupes armés. Il a confirmé que la commission municipale s’employait déjà à organiser un dialogue plus large, impliquant les divers secteurs de Cité-Soleil.
« Bas les pattes sur la Constitution » et l’Institut Macaya
La prédiction de Fils-Aimé selon laquelle les élections seraient reportées a été formulée quelques heures après que plusieurs dirigeants et groupes politiques eurent adressé au président du CEP, Jacques Desrosiers, une correspondance officielle dénonçant les dispositions du Pacte national qui conféreraient à Fils-Aimé des prérogatives présidentielles ainsi que le pouvoir de modifier la Constitution de 1987.
Cette lettre a été signée par plusieurs dirigeants syndicaux, ainsi que par Jean Paul Bastien, coordinateur d’Alternative Socialiste (ASO), un mouvement qui fait partie de la coalition de l’Accord de Montana. Hérold Buteau, fondateur de l’ASO, demeure l’un des porte-parole de ce front libéral-compradore, aujourd’hui exsangue.
Fils-Aimé, considéré comme le nouveau champion des oligarques haïtiens, pourrait tenter de relancer la tentative, jusque-là abandonnée, de réécriture de la Constitution. En octobre 2025, le Conseil présidentiel de transition (CPT) d’Haïti — dont le mandat devait expirer le 7 février 2026 — avait mis de côté ses efforts visant à amender la Constitution haïtienne.
Une analyse réalisée par The Canada Files a révélé que des amendements cruciaux, visant à concentrer l’intégralité du pouvoir exécutif entre les mains du président d’Haïti, avaient été pratiquement copiés-collés à partir d’un projet de constitution élaboré par le groupe d’affaires Institut Macaya. Aux termes de la Constitution haïtienne actuelle, le pouvoir exécutif est partagé entre le président (chef de l’État) et le Premier ministre (chef du gouvernement).

L’Institut Macaya a été fondé par Reuven Bigio, fils du plus riche des oligarques haïtiens, Gilbert Bigio (qui est également consul honoraire d’Israël). L’Institut Macaya compte parmi ses membres d’autres oligarques, tels que Jean Luc Vorbe, Philippe Coles et Joel Bonnefil.
Fils-Aimé entretient des liens directs avec l’Institut Macaya. Jake Johnston a révélé l’été dernier que Fils-Aimé, avant d’accéder au poste de Premier ministre, siégeait au conseil d’administration de la Banque d’Union Haïtienne (BUH) aux côtés d’autres membres de l’Institut Macaya, Christopher Handal et Olivier Barreau — ce dernier étant, à l’époque, le dirigeant de la BUH.
Olivier Barreau occupe désormais le poste de directeur général de l’Alternative Insurance Company, entreprise au sein de laquelle il a employé le dernier « président » du CPT, Laurent Saint-Cyr ; un fait qui souligne l’étroitesse des liens unissant les oligarques haïtiens aux cercles du pouvoir. Selon Johnston, Barreau s’est retiré de Macaya peu après sa fondation et « devrait être candidat [à la présidence] dès lors qu’une élection finira par être organisée ».
Comment « élire » un gouvernement impopulaire
Depuis l’élection triomphale, le 16 décembre 1990, de l’ancien théologien de la libération Jean-Bertrand Aristide, Washington — de concert avec la bourgeoisie haïtienne — s’emploie à garantir qu’un tel « dysfonctionnement » ne se reproduise plus jamais en Haïti.
Le défi actuel consiste à organiser des élections qui porteront au pouvoir un gouvernement asservi tant aux oligarques haïtiens qu’à Washington, tout en suscitant une participation populaire suffisante pour conférer à ce scrutin une certaine crédibilité. Les massacres de civils perpétrés actuellement dans les quartiers populaires par la PNH, des groupes paramilitaires et des mercenaires de Vectus Global ne contribuent guère à inspirer confiance envers le gouvernement de facto de Fils-Aimé, ni envers les élections qu’il organise. Les tentatives visant à fausser les règles du scrutin par des manœuvres juridiques ou bureaucratiques se retournent également contre leurs auteurs.
Parallèlement, le gouvernement de facto — dépourvu de tout mandat populaire comme de toute légitimité — continue de signer des contrats juteux, controversés et de complaisance, tant avec les oligarques haïtiens qu’avec des sociétés internationales louches et des groupes de mercenaires ; ce faisant, il s’aliène davantage encore les masses haïtiennes, mobilisées pour exiger la réouverture de l’aéroport international de Port-au-Prince.
La flambée mondiale des prix du carburant, conjuguée à l’aggravation de la crise économique — conséquence de la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran —, risque de rendre extrêmement ardues toute tentative de truquer plus radicalement encore les élections haïtiennes, dont la tenue ne cesse d’être repoussée.
Travis Ross est basé à Montréal, au Québec. Il est également co-rédacteur du Canada–Haiti Information Project. Travis a écrit pour Haiti Liberté, Black Agenda Report, The Canada Files et TruthOut. L’ensemble de ses articles est rassemblé sur Substack. Il est joignable sur X.








