La BSAP, une épine au talon d’Ariel Henry !

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Des agents de la BSAP

(2e partie)

Depuis la déclaration de Guy Philippe faisant état de son intention de déclencher une révolution en Haïti, une grande partie de la BSAP (Brigade de Sécurité des Aires Protégées) a fait allégeance à cet enfant terrible de la République qui fait du départ d’Ariel Henry son premier objectif. En parcourant le pays, Guy Philippe ne cesse de comptabiliser des agents de la BSAP qui se rallient à sa cause et qui se reconnaissent dans sa stratégie révolutionnaire et ces derniers ne se font pas prier pour le rejoindre dans sa lutte contre le gouvernement de Transition. C’était l’occasion attendue par les autorités de la Transition, notamment le Premier ministre, pour prendre les décisions qui s’imposaient, selon eux. Ariel Henry et le Conseil des ministres ont commencé par frapper la BSAP par sa tête. Dans un arrêté pris en Conseil des ministres en date du 22 janvier 2024, Jeantel Joseph, l’homme fort de l’ANAP (Agence Nationale des Aires Protégées) a été purement et simplement révoqué. Par précaution, c’est une Commission qui a été formée pour prendre en charge la direction de  l’ANAP en attendant qu’elle formule des recommandations pour restructurer l’organisme public, selon l’arrêté.

Ce qui attire l’attention dans cette décision, la Commission mise en place est composée presque exclusivement de hauts gradés des Forces Armées d’Haïti (FADH) et de la police nationale. Selon un extrait de l’arrêté, on peut lire « l’Arrêté du 10 mai 2017 nommant le citoyen Jeantel Joseph, Directeur général de l’Agence Nationale des Aires Protégées (ANAP), est et demeure rapporté. Il est créé une Commission technique de restructuration de l’Agence Nationale des Aires Protégées (ANAP) (article 2). La Commission a pour mission d’évaluer l’ensemble des activités de l’ANAP, d’assurer la gestion provisoire de l’Institution et de proposer au Conseil des ministres toutes mesures facilitant la restructuration et le bon fonctionnement de l’Organisme». « La Commission se compose comme suit : Monsieur Frantz Daniel Pierre, Coordonnateur ; Monsieur Prénor Coudo, membre ; Inspecteur général Jean Lyonel Trécile, membre ; Lieutenant Verby B. Jean, Forces Armées d’Haïti, membre ; Monsieur Jean Neslie Élie, membre», (article 4).

« Un délai d’un mois, à compter de la date de publication du présent Arrêté dans le Journal Officiel Le Moniteur, est accordé à la Commission pour accomplir sa mission. Chaque semaine, la Commission adresse au Premier ministre un rapport sur l’état d’avancement de ses travaux. Sur proposition du ministre de l’Environnement » (article 5). Sitôt l’information publiée au journal officiel de la République, Le Moniteur, le mardi 23 janvier 2024, comme l’on s’y attendait, les agents de la BSAP sont vite montés aux créneaux et ont pris fait et cause pour leur chef et déclaré ne pas reconnaître cette décision illégale. Ils arguent que ce gouvernement n’a ni titre ni autorité ni qualité pour prendre une telle décision. Selon eux, ils ont été nommés par un décret présidentiel, seul le Président de la République peut agir ainsi Or, il se trouve que, depuis plus de deux ans, il n’y a pas de Président.

Quant au désormais ex-Directeur général, Jeantel Joseph, si lui ne conteste pas la décision, immédiatement il s’est replié sur une base de la BSAP dans le Plateau central, à Hinche où, selon lui, il entend marcher sur Port-au-Prince en accord avec Guy Philippe pour renverser Ariel Henry. Depuis le chef-lieu du département du Centre, le mardi 23 janvier 2024, Jeantel Joseph a fait une démonstration de force avec les hommes de la BSAP. En prenant la tête d’une manifestation rassemblant une foule énorme, il affirme avoir le contrôle de tout le Grand-Nord et qu’il était prêt à rejoindre Guy Philippe pour abattre le régime de Transition. « Nous vivons un climat de violence néfaste au progrès économique. Je ne fais pas partie des personnes qui trahissent leur pays. Aujourd’hui, j’ai le contrôle de la situation dans le Grand Nord à l’instar de Guy Philippe dans le Grand Sud. Il est urgent de capoter ce pouvoir.

Je ne mens pas. Avec Guy Philippe et BSAP,  nous savons comment faire pour libérer le pays qui a une potentialité et un nom dans l’histoire » avance l’ancien Directeur général de l’ANAP. Pendant ce temps, la BSAP parade et organise des manifestations un peu partout dans le Grand-Nord, notamment au Cap-Haïtien, à Ouanaminthe, à Port-de-Paix, à Hinche, à Fort-Liberté où on enregistre des dégâts matériels et des blessés. En fait, les agents de la BSAP rejoignent les milliers de contestataires qui gagnent quotidiennement les artères des villes du pays demandant tous la démission du Premier ministre Ariel Henry et de son gouvernement. Comme la BSAP, la population se mobilise sur tout le territoire pour réclamer la fin du régime intérimaire. Dans le Grand Sud, à Jérémie Grand’Anse, à Miragoâne les Nippes, dans le Sud-Est à Jacmel, aux Cayes dans le département du Sud, c’est à l’unisson qu’elle se soulève contre la présence du Premier ministre.

L’ex-Directeur général de la BSAP, Jeantel Joseph

Dans l’Ouest, sous la houlette des partisans de Guy Philippe, particulièrement dans la région des Palmes, Petit-Goâve devient un foyer de contestataires qui, par des actions assez violentes, mettent à mal l’autorité de l’Etat, tandis que les dirigeants de la Transition se barricadent à Port-au-Prince. Une capitale qui n’est pas exempte de débordement depuis des semaines où les forces de l’ordre interviennent avec une violence inouïe sur les contestataires et curieusement sur les journalistes dont un, Jean-Marc Jean, a perdu un œil. En revanche, au Cap-Haïtien et à Ouanaminthe, la population et la BSAP n’ont pas été de mains mortes en attaquant des institutions publiques. Un comportement qui met en rage Pierre Espérance, le patron du RNDDH, qui compare les agents de la BSAP à des gangs qui sèment la terreur dans la région métropolitaine de Port-au-Prince.

Après que la douane de Ouanaminthe ait été pillée par la population le mercredi 24 janvier 2024, il dit ne pas comprendre que les autorités ne réagissent pas plus vigoureusement contre la BSAP. Invité le lendemain 25 janvier sur radio Magik9, Pierre Espérance crie sa colère « La BSAP peut déstabiliser le pays car il y a un lien entre la BSAP et les gangs armés du pays, notamment les deux grandes coalitions de gangs de la zone métropolitaine de Port-au-Prince, qui ont leur ramification partout. La BSAP compte sur ces gangs pour continuer la déstabilisation du pays. Les agissements de la BSAP ne sont en rien différents de ceux que nous reprochons aux gangs armés du pays. L’objectif de la BSAP est de prendre l’État en otage afin de déstabiliser encore plus le pays en facilitant le trafic de drogue, d’où les tentatives de contrôler les zones frontalières » dit-il avant de rajouter : « BSAP n’a pas la capacité d’affronter la PNH. Ce qui s’est passé à Ouanaminthe hier (mercredi 24 janvier 2024) c’est la ligne rouge qui a été franchie. 

En ce sens, si les plus hautes autorités de l’État ne sont pas de mèche avec ces individus, il n’y a pas d’autre disposition à adopter que de mettre l’action publique en mouvement contre ces personnes et les mettre sous les verrous. La BSAP n’a jamais été créée pour accomplir les tâches qu’elle accomplit présentement et la manière d’intégrer la brigade n’a jamais été transparente. En effet, pour intégrer la BSAP il fallait payer une somme entre 15 et 25 000 gourdes et être en possession d’une arme à feu. Les individus armés au sein de la BSAP sont aux environs de 600. La prise en charge de cet effectif en matière de nourriture est chiffrée à 21 000 dollars américains au quotidien. D’où provient cette somme » grogne Pierre Espérance du RNDDH sur radio Magik9. Finalement, il semble qu’Ariel Henry a écouté le patron du RNDDH. Le lundi 29 janvier 2024, en effet, le gouvernement revient à la charge et s’en prend cette fois aux agents de la BSAP après le chef de l’ANAP. Dans un Communiqué, il met cette structure publique pratiquement hors la loi. Dans le cadre de la restructuration lancée par la mise en place de la Commission, il fait obligation à tous les membres de la BSAP de déposer armes et uniforme afin, dit-il, de garantir la sécurité de la population.

Le Communiqué datant du lundi 29 janvier stipule « Conformément à l’arrêté publié le mardi 23 janvier 2024 créant une Commission technique de restructuration de l’Agence Nationale des Aires Protégées (ANAP), le gouvernement de la République d’Haïti, à travers le ministère de l’Environnement, demande à tous les employés et à toutes les personnes attachées à l’institution de se rapporter au bureau du ministère de l’Environnement le plus proche en vue de se faire recenser. Dans le souci de l’amélioration du climat sécuritaire du pays et de ramener la paix et la tranquillité pour toutes les Haïtiennes et pour tous les Haïtiens, à compter de la publication de la présente, aucun agent environnemental muni d’armes à feu quel qu’il soit, et sous aucun prétexte, n’est autorisé en uniforme ou non à circuler dans les villes. En attendant les directives de la Commission chargée d’évaluer l’ANAP et de faire des recommandations au gouvernement sur les réformes à adopter en vue d’améliorer l’efficacité et la légalité des interventions de l’institution en faveur de la protection de l’environnement, il est demandé aux employés et aux supplétifs de l’ANAP de rester dans les aires protégées où ils sont affectés » recommande le gouvernement. Pour les agents de la BSAP, ce Communiqué est plus qu’une provocation.

C’est un « casus belli » ! Une déclaration de guerre, voire un défi qu’Ariel Henry leur a lancé. Sans tarder, la quasi-totalité des campements a rejeté la demande du gouvernement. Mais, ce sont les agents de la BSAP du département du Centre, les plus actifs, qui ont fait connaître leur position par rapport au Communiqué. Selon Joseph Jean-Baptiste, Responsable de la BSAP du Centre, le gouvernement cherche à jeter de l’huile sur le feu. Il n’est pas question de déposer les armes, encore moins de rester cloitrés dans nos bases ou d’aller se faire recenser par la Commission. Les agents du Plateau central craignent un piège. Pour eux, pas question de mettre les pieds dans un bureau où se trouvent les membres de la Commission de restructuration. Ils ont peur de se faire appréhender par la police. Pour montrer leur détermination, leur attachement à leur chef Jeantel Joseph et marquer leur refus d’obtempérer aux injonctions du gouvernement, Joseph Jean-Baptiste et ses hommes en arme et en uniforme, ont parcouru les rues de la ville de Charlemagne Péralte, le mardi 30 janvier 2024 comme un défi au gouvernement.

La police n’est pas intervenue et a laissé ces hommes manifester leur mécontentement à travers les artères de Hinche, un des fiefs de la BSAP. Il faut dire que personne ne s’attendait à ce que les agents de cette institution déposeraient tranquillement les armes et rentreraient à la maison après la demande du pouvoir. L’ex-militaire Ashley Laraque, le porte-parole de l’association des anciens militaires, ne s’étonne point de la route prise par les agents de la BSAP. Selon celui qui s’exprimait sur Magik9 le vendredi 26 janvier 2024, c’était prévisible que l’affaire prenne cette tournure. D’après l’ancien militaire, la BSAP n’a pas vraiment de mission, par conséquent les agents créent leur propre mission « Le gouvernement a créé un corps sans l’équiper, ils perçoivent rarement un salaire ou jamais. Il faut qu’ils aient un moyen de survie. Ils sont armés et ils ne sont pas payés, ils n’ont aucune mission. Les aires protégées ne leur sont pas définies. Ils n’ont pas d’autorités hiérarchiques.

Par conséquent, ils se donnent leur propre mission » théorise le porte-parole de l’association des anciens militaires qui souhaite que la BSAP demeure en détachement au ministère de l’Environnement mais placée sous l’autorité de l’institution militaire qui est la seule, selon la Constitution, habilitée à contrôler la circulation des armes à feu dans le pays. En tout cas, la série de décisions gouvernementales a eu l’effet inverse dans la mesure où même les villes où la Brigade de Sécurité des Aires Protégées n’a jamais fait parler d’elle rejettent catégoriquement ce Communiqué à l’exception de ceux du département du Sud qui disent vouloir se conformer à la décision du pouvoir. En signe d’allégeance aux autorités, le Centre de formation de la BSAP de Camp-Perrin a suspendu, jusqu’à nouvel ordre, toutes ses activités.

Mais, dans l’opinion en général, certains estiment que ce n’était pas le moment de jouer avec le feu et que, dorénavant, la BSAP devient une épine aux pieds d’Ariel Henry et ses alliés politiques. Tandis que, pour d’autres, c’est un coup de pouce qu’Ariel Henry et son gouvernement apportent à Guy Philippe dans son projet de révolution en livrant sur un plateau d’argent tous ces hommes armés qui étaient déjà en rébellion contre le pouvoir. Enfin, si certains demeurent un peu sceptiques que Guy Philippe pourra rééditer le coup de 2004, vu le contexte politique vingt ans plus tard, d’autres, en revanche, y croient et pensent même que la conjoncture n’est guère différente, sinon pire, avec l’insécurité que font régner les gangs.

Ces derniers espèrent qu’une alliance entre Guy Philippe et Jeantel Joseph avec ces hommes armés qui ont déjà pris position en faveur de la population contre le régime de la Transition et qui viennent de perdre cinq des leurs, tués par la police dans des circonstances douteuses le 7 février 2024, peut être bénéfique pour la « révolution » que l’ancien chef rebelle de 2004 dit vouloir faire en Haïti. Ils croient que cette alliance entre ces deux hommes peut servir à mettre la pression sur la Communauté internationale et par la même occasion pousser cette dernière à revoir son soutien à Ariel Henry et, au-delà, contraindre l’équipe de la Transition à se démettre. (Fin)

 

C.C

 

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