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Pendant près de huit ans, la version officielle des événements survenus dans le quartier de La Saline, à Port-au-Prince, le 13 novembre 2018, a fait figure de vérité établie.
Deux rapports sur les droits humains — l’un de la Fondasyon Je Klere (FJKL), publié à peine trois jours après les violences, et l’autre du Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH), publié le 1er décembre 2018 — ont posé les bases du récit que les grands médias internationaux, les gouvernements étrangers et, par la suite, le Conseil de sécurité des Nations unies allaient reprendre pendant des années : celui d’un « massacre parrainé par l’État », orchestré en grande partie par un policier nommé Jimmy « Barbecue » Chérizier, qui allait devenir le chef de groupe armé le plus célèbre du pays.
Un nouveau rapport du Groupe d’Action pour la Défense des Droits Humains (GADH), intitulé « Le massacre de La Saline : une farce pour alimenter une spirale de violence et concocter l’assassinat du Président Jovenel Moïse », soutient que ce récit initial a été élaboré trop rapidement, sur la base de mensonges et de vérifications insuffisantes, et avec un agenda politique de la part de ses auteurs. Publié en juin 2026, le rapport ne conteste pas que des personnes ont trouvé la mort à La Saline en novembre 2018. Ce qu’il remet en question, c’est la manière dont ces décès ont fait l’objet d’enquêtes, ont été qualifiés et attribués à des individus précis — Chérizier en tête — quelques jours seulement après les violences, par des organisations qui, selon le GADH, n’ont jamais contacté bon nombre des personnes qu’elles désignaient.
Une guerre de factions avant de devenir un « massacre »
La reconstitution du GADH commence par une mise en perspective globale des événements. Loin de se limiter à une atrocité unique survenue le 13 novembre, le rapport décrit un conflit armé de deux semaines entre des factions rivales se disputant le contrôle de La Saline et, plus précisément, du marché de la Croix-des-Bossales — l’un des principaux pôles commerciaux du pays, situé près du port.

Selon le GADH, cette rivalité opposait une faction fidèle à Serge « Ti Junior » Alectis — évincé du quartier lors d’une scission interne antérieure — à celle qui l’avait chassé, dirigée par Hervé « Bout Janjan » Barthélémy et Juliot « Kiki » Pyram. D’après le rapport, Ti Junior a reconstitué ses alliances après l’échec de négociations sur les revenus du marché — menées, qui plus est, à Miami — et a lancé une offensive le 1er novembre ; celle-ci a dégénéré en affrontements quasi quotidiens jusqu’à l’assaut final du 13 novembre.
Cette approche est cruciale pour l’argumentation du GADH : si les événements constituaient l’« aboutissement d’une guerre territoriale ayant éclaté près de deux semaines plus tôt » plutôt qu’un crime unique et planifié, alors l’emploi du terme « massacre » — qui implique un carnage prémédité et unilatéral de civils — revêt une dimension politique. Comme le souligne le rapport, cette qualification n’est apparue qu’après la large diffusion d’images sur les réseaux sociaux et la vive indignation publique qu’elles ont suscitée ; c’est alors que « ce qui était initialement présenté comme une guerre territoriale entre groupes rivaux a progressivement été requalifié en “massacre” ».
Le GADH insiste également sur un point que le rapport du RNDDH lui-même reconnaissait à l’époque : le bilan humain réel n’a jamais été établi avec certitude. Des chiffres contradictoires ont circulé, des personnes se disant proches des victimes — mais dépourvues de tout justificatif — se sont manifestées via des réseaux de soutien informels que le rapport désigne sous le nom de « Paran Mò » (familles des défunts), et les autorités sur place auraient dissimulé les chiffres, le décompte ayant « dépassé le cadre des simples enjeux de sécurité ».
Le rapport de la FJKL : un nom cité sans audition préalable
La critique méthodologique la plus incisive du GADH vise le rapport de la FJKL du 16 novembre 2018 ; un rapport publié, comme le souligne le document lui-même, à peine trois jours après les violences et avant même que la police ou les services de police scientifique n’aient pu accéder pleinement au quartier. Le rapport de la FJKL fut le premier document public à associer le nom de Chérizier aux événements de La Saline, le présentant comme un renfort pour l’une des parties au conflit.

L’objection du GADH ne porte pas uniquement sur la rapidité de l’opération, bien qu’il demande avec insistance comment, en moins de trois jours, une organisation a pu « recueillir des témoignages, établir les responsabilités, vérifier les affiliations aux groupes armés, reconstituer l’enchaînement des faits [et] identifier nommément certains individus ». Le reproche le plus vif concerne le fait que Chérizier — alors policier en activité, affecté à la sécurité d’un parlementaire en fonction et joignable par les canaux institutionnels habituels — n’a jamais été sollicité pour donner sa version des faits avant que la FJKL ne publie son nom.
« Il existait plusieurs moyens d’obtenir sa version des faits », indique le rapport. « Aucun ne semble avoir été utilisé. » Le GADH considère cette omission — tout comme le silence du rapport concernant d’autres acteurs impliqués dans les mêmes conflits politiques et territoriaux — comme la preuve que le document a été élaboré pour « contribuer à la construction d’un récit politique » et non simplement pour documenter les violences.
Le rapport du RNDDH : une géographie contestée et une réunion qui, de toute évidence, n’a jamais eu lieu
Le GADH considère le rapport du RNDDH comme le document ayant « institutionnalisé » les accusations ; c’est celui qui a été repris par les ambassades étrangères et les médias internationaux, et qui a lié de manière indélébile le nom de Chérizier — aux côtés de Fednel Monchéry, haut responsable du ministère de l’Intérieur, et d’autres personnes — à des allégations d’attaque coordonnée soutenue par l’État.
Le rapport conteste la version du RNDDH sur plusieurs points précis et vérifiables. Il remet en cause la carte des « bases armées » de La Saline établie par le RNDDH, arguant qu’une base située par l’organisation à l’intérieur de La Saline — « Belekou », dirigée par le défunt Iscard Andrice — se trouve en réalité dans un autre quartier, Cité Soleil, et que son inclusion « élargit artificiellement le périmètre territorial » de l’affaire. Elle conteste également l’existence d’une « base de Delmas 6 » que le RNDDH attribuait à Chérizier, arguant qu’aucune structure armée portant ce nom n’était connue localement avant que le rapport ne le mentionne, et que Delmas 6 désigne une zone géographique et non un groupe organisé.
La contestation la plus significative soulevée par le rapport porte sur une réunion qui, selon le RNDDH, aurait eu lieu le 6 novembre 2018 à Delmas 6 ; elle aurait rassemblé Chérizier, Monchéry et le délégué départemental Joseph Pierre Richard Duplan pour planifier l’attaque et distribuer des armes. Le GADH affirme n’avoir trouvé aucune photographie, aucun enregistrement, aucun procès-verbal ni aucun témoin nommément désigné étayant la tenue de cette réunion ; il soutient par ailleurs que l’affirmation du RNDDH, selon laquelle le député de l’époque Roger Milien en aurait été informé, ne tient pas la route. Le GADH indique avoir contacté directement M. Milien, lequel a nié avoir eu connaissance d’une telle réunion, déclarant au groupe : « J’ai été surpris d’entendre Pierre Espérance affirmer que j’étais au courant de cette réunion du 6 novembre. J’ignore sur quoi repose une telle allégation. Je n’ai jamais tenu de tels propos. » Si ces dires sont exacts, il s’agit d’une contre-vérité manifeste et vérifiable concernant les sources du rapport du RNDDH — une affirmation qui, selon le GADH, a servi à conférer une crédibilité extérieure à une allégation jamais confirmée de manière indépendante.
La version de Chérizier : des éléments qui auraient dû figurer dans les rapports précédents
Une grande partie du rapport du GADH repose sur le témoignage de Chérizier lui-même : sa description du groupe de policiers anti-gang « True Brothers » qu’il affirme avoir aidé à créer en 2005 ; le récit de son refus d’une offre de corruption visant à attaquer le cortège du président Moïse le 17 octobre 2018 ; le détail d’un entretien téléphonique de deux heures avec Samuel Madistin, de la FJKL, pour contester son inclusion dans le rapport ; et enfin, le récit de son éviction de la police, obtenue par des pressions informelles et non documentées plutôt que par une procédure légale formelle.

Il s’agit du premier rapport sur les droits humains dans lequel Chérizier a la possibilité de répondre à ses accusateurs sur des points clés : son refus de participer au complot d’assassinat, son absence d’implication dans la planification des événements de La Saline et le caractère orchestré — et non justifié — de son renvoi. Ces démentis viennent compléter les conclusions documentées et vérifiables du GADH, telles que les erreurs géographiques relevées et les dénégations de Milien.
La conclusion du GADH est sans équivoque : les accusations portées contre lui ont « contribué à sa radicalisation » et ont constitué « l’un des facteurs ayant mené à la formation du G9 », puis de la coalition « Viv Ansanm » (Vivre ensemble) qui contrôle aujourd’hui une grande partie de Port-au-Prince. Le rapport établit également un lien institutionnel direct entre le rapport du RNDDH et le mandat d’arrêt requis contre le président Moïse en février 2019, puis, de là, vers la tentative de coup d’État avortée de février 2021 et l’assassinat de Moïse en juillet de la même année ; il présente ainsi les événements de La Saline comme le point de départ d’une chaîne d’événements ayant remodelé le paysage politique haïtien.
« Soi-disant organisations de défense des droits humains » : Chérizier s’exprime
Le rapport du GADH s’appuie largement sur la version de Chérizier, mais ce n’est pas la seule fois qu’il a livré ce récit. Dans une interview accordée en février 2024 au photojournaliste Giles Clarke — quelques jours avant que les forces de Chérizier n’empêchent le Premier ministre de facto Ariel Henry de rentrer en Haïti —, il a commencé par évoquer sa carrière au sein de la police et la fin de celle-ci en des termes quasi identiques à ceux employés par le GADH : il affirme avoir servi dans la police pendant 14 ans, « jusqu’à ce que de soi-disant “organisations de défense des droits humains” mentent et m’impliquent dans le massacre de La Saline, ce qui a conduit à mon renvoi ».
Il a développé un argumentaire similaire, de manière plus approfondie, dans Another Vision: Inside Haiti’s Uprising, une série documentaire en trois volets coproduite par Haïti Liberté et Uncaptured Media, sortie en novembre 2022. Dans ce film, Chérizier explique que les groupes de défense des droits humains en Haïti s’étaient, selon ses mots, « transformés en partis politiques » — s’alignant sur l’« opposition loyale » soutenue par l’élite traditionnelle du pays. Le film le montre également présenter son mouvement sous un angle explicitement redistributif : « Nous voulons une révolution pour redistribuer les richesses du pays, pour que tous les Haïtiens aient quelque chose », déclare-t-il en invoquant la figure de proue de l’indépendance haïtienne : « tout comme le père de notre nation, Jean-Jacques Dessalines, voulait que tous les enfants d’Haïti aient quelque chose ; c’est d’ailleurs pour cela qu’ils l’ont assassiné. »
Tentatives répétées de contester la version du département d’État
Le rapport du GADH paraît huit ans après les faits, mais ce n’est pas la première tentative de démonter pièce par pièce les rapports concernant La Saline. En octobre 2022, Haïti Liberté a publié une enquête de Dan Cohen intitulée « U.S. Disinformation Campaign Provides Pretext as UN Military Intervention Looms » (Une campagne de désinformation américaine sert de prétexte alors qu’une intervention militaire de l’ONU se profile), avec pour sous-titre « Haiti’s La Saline “Massacre” Revisited » (Le « massacre » de La Saline en Haïti revisité). Il s’agissait, pour l’essentiel, de la version écrite de l’argumentaire développé à l’écran dans Another Vision, et d’un précurseur d’une partie du contenu du rapport du GADH. Dès les premiers paragraphes, l’angle adopté était sans équivoque : les événements de novembre 2018, affirmait l’article, « ont été présentés à tort comme relevant d’une campagne de désinformation émanant du département d’État et de la National Endowment for Democracy (NED), laquelle a ouvert la voie à l’actuelle pression en faveur d’une intervention militaire en Haïti », offrant ainsi « un vernis de préoccupation pour les droits humains à une agression contre les révolutionnaires émergents du G9 et au maintien d’Haïti en tant que néocolonie de l’empire américain ».
« ce qui était initialement présenté comme une guerre territoriale entre groupes rivaux a progressivement été requalifié en “massacre” »
L’article de Haïti Liberté passait en revue les sept rapports consacrés à La Saline et relevait les mêmes lacunes probatoires que celles documentées plus en détail par le GADH — absence de bilan des morts vérifié, aucune réunion corroborée, incohérences dans les sources — pour conclure sans ambages qu’« aucun de ces rapports contradictoires n’apporte la preuve concrète de l’implication de Jimmy Chérizier, ni même qu’un massacre ait eu lieu ».
Il rapportait également la version de Chérizier concernant le blocage de la ruelle, un épisode également mentionné dans le rapport du GADH : « Nous, policiers du secteur, ainsi que la population locale, avons pris des mesures pour empêcher ces individus [le gang 117] de revenir dans le bas Delmas », déclarait Chérizier. « C’était la première fois que je parlais à Ti Junior, et ce, par téléphone. Mais je n’avais jamais rencontré Ti Junior en personne ; je n’allais certainement pas me battre pour lui, et encore moins perpétrer un massacre. »
L’article de Haïti Liberté formulait à l’encontre des groupes de défense des droits humains un grief que le rapport du GADH a également souligné : « Les organisations de défense des droits humains en Haïti, en particulier les deux plus influentes, se sont transformées en partis politiques », a déclaré Cherizier à Cohen, citant nommément le RNDDH et la FJKL. « Elles n’accomplissent pas leur travail avec impartialité. Elles font preuve d’un fort parti pris. Elles détruisent un camp tout en protégeant l’autre. Elles me détruisent, moi, et protègent ceux que je combats. »
C’est cette grille de lecture — présentant le RNDDH et la FJKL non pas comme des observateurs certes imparfaits mais bien intentionnés, mais comme des instruments politiques au service de Washington — qui sert de socle interprétatif au rapport du GADH ; ce dernier tente de l’étayer par ses propres éléments documentaires : des cartes contestées, une réunion non confirmée, une source démentant les propos qui lui avaient été attribués.

Ce qui réunit le reportage de Haïti Liberté et le rapport du GADH, c’est la volonté de remettre en question un récit qui, à force d’être répété, s’était figé en un consensus incontesté. Une fois la version du RNDDH relayée par l’Associated Press en janvier 2019, la majeure partie de la couverture médiatique ultérieure — ainsi que les déclarations diplomatiques et onusiennes qui ont suivi — l’a traitée non pas comme les conclusions contestées d’une organisation, mais comme un fait établi, cité sans les nuances (« présumé », « suggère ») que les rapports initiaux de l’ONU et de l’OEA sur ces mêmes événements avaient pris soin d’employer.
Le rapport du GADH (tout comme les articles de Haïti Liberté qui l’ont précédé) s’inscrit en faux contre cet amalgame : il revient aux sources primaires, retrouve les personnes qui y sont citées et examine la solidité des détails avancés, en soulignant notamment le démenti de Milien et la question des limites géographiques de La Saline. Une telle vérification minutieuse des faits mérite d’être prise au sérieux, quelle qu’en soit la provenance ; elle constitue un correctif utile face à la rapidité avec laquelle un récit initial, imparfaitement vérifié, peut se cristalliser en vérité officielle simplement parce que personne ne prend la peine de le vérifier à nouveau. À lui seul, ce rapport ne tranche pas la question de fond de ce qui s’est réellement passé à La Saline, mais il remet utilement en cause l’idée que les rapports précédents seraient à l’abri de tout examen critique.
La conclusion du GADH lui-même se révèle nettement plus prudente que son titre. Ce document ne prétend pas clore le débat ; il indique explicitement que « ce rapport ne cherche pas à mettre un terme à la controverse sur La Saline » et préconise plutôt une nouvelle enquête médico-légale indépendante ainsi que la mise en place de mesures de protection des témoins. Il appelle également les organisations à l’origine des premiers rapports à réexaminer publiquement leurs conclusions « si des informations s’avéraient inexactes, incomplètes ou insuffisamment vérifiées ».
Au-delà des événements du 13 novembre 2018, le rapport du GADH met en lumière le poids considérable que revêtent les rapports sur les droits humains en Haïti — et la rareté avec laquelle ce poids est remis en question. Un tel rapport ne saurait se substituer à une procédure judiciaire ; il ne reflète que la version des faits avancée par certains enquêteurs. Il peut contenir des éléments fabriqués de toutes pièces et devenir un instrument politique au cœur d’une lutte de pouvoir intense, capable de briser des carrières, de redéfinir des alliances et, selon le GADH, de pousser un homme à passer des rangs de la police à ceux de l’insurrection.
En réexaminant les cartes, les dates et les personnes nommées (ou omises) par le RNDDH et la FJKL, le rapport du GADH soulève des questions auxquelles ces organisations n’ont jamais eu à répondre publiquement : le terme « massacre » a-t-il été appliqué à un conflit armé bilatéral sans les preuves qu’exige normalement une qualification aussi lourde de conséquences politiques ? Et l’appareil de défense des droits humains — sur lequel Washington, Paris et Ottawa se sont appuyés pour justifier des années de sanctions et une rhétorique interventionniste à l’encontre de Chérizier — procédait-il réellement à une vérification indépendante des faits, ou se contentait-il de relayer des allégations jamais vérifiées au départ ?
Avec ce nouveau rapport, le GADH est la première organisation de défense des droits humains à poser les bonnes questions et à présenter le contexte complet des événements survenus à La Saline il y a huit ans ; il était temps.








