Retour sur la faillite d’une politique de reconstruction

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L'ancien président Bill Clinton et le Premier ministre haïtien d’alors Jean Max BelPlus d'ONG par habitant opèrent en Haïti que dans n'importe quel autre pays du monde, et elles fournissent 70 pour cent des soins de santé dans les zones rurales et 80 pour cent des services publics.lerive

Cette année marque le onzième anniversaire du séisme dévastateur, qui non seulement emporta une bonne partie de l’infrastructure de certaines villes comme Port-au-Prince, Jacmel et Léogane, causa des dizaines de milliers de morts, mais aussi marqua à jamais les esprits par le traumatisme qui en résulta. 

Le bilan fut catastrophique : dès le 30 janvier, le Bulletin d’information du gouvernement haïtien fait état de plus de 112 000 morts, de près de 200 000 blessés et 120 000 sans-abris. 

Toutefois, ce n’était qu’un début. Trois semaines plus tard, soit le 27 février, le journal en ligne Alterpresse, citant la Direction de la Protection Civile (DPC), estime que le nombre de morts pourrait atteindre 300 000, que près de 600 000 personnes avait laissé Port-au-Prince (dont 160 000 se dirigeant vers la zone frontalière avec la République Dominicaine) et plus de 295 000 maisons avaient été endommagées ou détruites(1).  

Ce bilan, malgré élevé, est considéré comme une estimation ne donnant qu’une idée du nombre de personnes tuées et déplacées : on ne saura, en effet, le nombre exact des victimes de ce séisme, un autre aspect qui ne fait qu’amplifier le côté tragique de cette catastrophe.

Il a fallu plusieurs jours avant que le pays, péniblement, commence à se réveiller de la torpeur de ce long cauchemar. Le spectacle apocalyptique d’une capitale ravagée par une longue guerre s’offre au regard médusé d’une population démunie, déboussolée, traumatisée : « Les ruines, omniprésentes à Port-au-Prince, Léogane et Petit-Goâve (département de l’Ouest) donnent encore à ces villes l’image de zones ayant subi des bombardements intensifs(2). »

Sa structure et ses statuts étaient conçus de telle sorte que le pouvoir décisionnel était concentré entre les mains de deux hommes : le premier ministre haïtien d’alors Jean-Max Bellerive et l’ex-président américain Bill Clinton,

La destruction ne se traduisait pas uniquement en dégâts matériels, en nombre de morts ou en désarroi psychologique, elle ébranlait la base même de la société civile et de l’État. La reconstruction ne pouvait se faire sans penser du même coup à une modification profonde de la façon dont fonctionne l’État. Le gouvernement reconnait lui-même que « le projet de reconstruction sera le support de la transformation de l’État … », et que ce nouvel État doit avoir essentiellement trois objectifs : « 1) Réduire les inégalités sociales, 2) Rééquilibrer le territoire national en diminuant le poids de la région de Port-au-Prince et 3) Enrayer le processus de dégradation environnementale(3) ». 

Des objectifs somme toute fort ambitieux, mais qui répondent à une nécessité  incontournable, celle d’une nouvelle vision de la nation. Face à la catastrophe, l’État haïtien, malgré ses difficultés historiques à faire face aux différents problèmes du pays, devait trouver les moyens nécessaires de construire sur de nouvelles bases la société, et cette construction ne peut se faire sans une transformation de l’État lui-même.

L’idée est reprise par plusieurs compatriotes : le séisme doit constituer un nouveau départ, inciter à de nouvelles réflexions, développer des élans patriotiques, bref, former une nouvelle conscience de la nécessité d’un avenir en commun.  D’espérer « qu’engloutisse avec les piliers des bâtisses et des monuments, avec les blocs de béton jadis protégeant les refuges, avec les cadavres jetés dans les fosses communes comme des immondices anonymes, tout le système socio-politique pourri d’Haïti qui considère le prochain comme un pallier et un pion malléable à merci, un système qui n’a cure que des gens vivent au milieu de la crasse et de la misère la plus horrible […](4). »

Et cette reconstruction doit être l’œuvre des Haïtiens et des Haïtiennes, ceux et celles, nourri(e)s par le sentiment de l’urgence d’une nouvelle société. Car au fond « qui peut construire cette société nouvelle et a la légitimité pour le faire? Évidemment, le peuple haïtien unifié, soutenu par la solidarité internationale (5). » 

Une proposition adoptée par le président de la Banque mondiale lui-même, Robert B. Zoellick : « Haïti ne saurait être reconstruite par des étrangers bien intentionnés. Les bailleurs de fonds doivent travailler de concert avec le gouvernement et le peuple haïtien, tandis que les pouvoirs publics et le parlement doivent tracer la voie à suivre et s’engager à travailler la main dans la main (6). » 

Deux semaines après le séisme, l’administration Obama, par le biais de l’Agence pour le Développement International, annonce un premier versement de 379 millions de dollars sur les deux milliards promis. Toutefois, contre toute attente, de cette aide, l’État haïtien ne reçoit qu’un cent sur chaque dollar dépensé. Une raison qui tient du fait, comme l’explique Timothy R. Knight, ancien directeur de l’USAID, « de s’assurer que l’argent va au meilleur endroit possible (7). »

Une accusation, à peine voilée, de corruption illustrant le manque de confiance des Américains vis-à-vis du gouvernement haïtien, malgré des déclarations soulignant l’importance de la participation de ce dernier dans la reconstruction du pays. 

Dès lors, l’aide devait être gérée par un organisme dont le contrôle se trouvait hors de la portée du gouvernement haïtien. C’est ainsi que fut créée la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH). 

Un haïtien muni d’une pancarte demandant à Mme Clinton où sont passés les 6 milliards de dollars destinés à la Reconstruction d’Haïti

L’ouvrage de Jean-Marie Bourjolly, Haïti : Un pays à désenvelopper (8) regorge de détails édifiants sur le fonctionnement de cette commission. Créé le 21 avril 2010, l’organisme « regroupait […] en son sein, outre le gouvernement haïtien, tous les joueurs clés de la communauté internationale qui intervenaient en Haïti… [et] sa mission spécifique était ‘d’assurer une planification et une coordination stratégiques, ainsi que de mettre en œuvre les ressources en provenance de bailleurs de fonds’ ». Comme le remarque l’auteur : « Avec un tel acteur, […] les milliards promis en dons et en investissements […] allaient être utilisés à bon escient (9) ». 

Un espoir vraisemblablement partagé par plusieurs observateurs et qui relève sans doute de la croyance (ou plutôt de l’idéologie) que l’ « étranger » saura mieux gérer l’aide de la reconstruction puisqu’il dispose du savoir, mais aussi et surtout parce qu’il détient la légitimité morale pour le faire. Une approche qui met à nu l’incapacité fonctionnelle de l’État haïtien, mais également sa crédibilité de gouverner la nation. 

Néanmoins, au fil de la lecture, Bourjolly en nous dévoilant le mécanisme même de fonctionnement de cette commission, explique comment la prétendue mission de cette dernière était vouée à l’échec. Sa structure et ses statuts étaient conçus de telle sorte que le pouvoir décisionnel était concentré entre les mains de deux hommes : le premier ministre haïtien d’alors Jean-Max Bellerive et l’ex-président américain Bill Clinton, ce dernier, en particulier, disposant du « contrôle sans partage de la CIRH. Le cadre légal servait à asseoir ce contrôle. » Et l’auteur de conclure par une remarque très significative : « Les manœuvres autour de ce cadre légal devaient permettre de sauvegarder les apparences : c’est le conseil d’administration lui-même qui aurait à confier de plein gré l’ensemble de ses responsabilités (à l’exception de l’approbation finale des projets de plus de 10 millions) à Clinton – officiellement aux coprésidents, Bellerive jouant là aussi le rôle de figurant (10). »  

En dehors de ce « cadre légal » servant à légitimer un pouvoir imposé par « l’extérieur », l’auteur examine comment le « monde des affaires » perçoit la reconstruction, un monde dominé par la figure emblématique de Réginald Boulos, qui ne voit dans la catastrophe qu’une « immense opportunité », voulant clairement envoyer le message que « nous sommes ouverts pour les affaires. » Un slogan repris plus tard par le candidat à la présidence Michel Martelly.

Mais s’il y a une participation du « monde des affaires » à cette reconstruction, pour l’essentiel, elle ne sera pas haïtienne. Car, comme le remarque Bellerive, il s’agit de donner aussi aux entreprises étrangères « leur part du gâteau, car l’aide humanitaire ne dure pas, mais les intérêts, oui ». Une maxime dont devait bénéficier le sénateur dominicain Felix Bautista qui, par le biais de ses entreprises, a obtenu une « bonne partie du gâteau ». « Quant aux entreprises haïtiennes, précise l’auteur, elles n’auront guère plus que les miettes tombées par terre (11). » 

L’ouvrage de Bourjolly témoigne de la faillite d’une politique de reconstruction sous l’égide d’un organisme conçu et dirigé par « l’étranger ». Faisant partie lui-même du CIRH, en tant que représentant de l’exécutif, l’auteur atteste, de l’intérieur, l’échec de cette politique, les mécanismes qui ont conduit à cet échec, en particulier la structure et le fonctionnement même de la commission. Pour cela seulement, il faut lui en savoir gré : ces documents mis à la disposition du public ont certainement une grande valeur historique. 

Plus d’ONG par habitant opèrent en Haïti que dans n’importe quel autre pays du monde, et elles fournissent 70 pour cent des soins de santé dans les zones rurales et 80 pour cent des services publics

Néanmoins, le livre dépasse le cadre strict de la reconstruction post-séisme. On y trouve également deux chapitres, l’un consacré à l’introduction du choléra par les soldats de la MINUSTAH et l’autre à la « transition politique » en Haïti. Deux « événements » qui portent encore l’empreinte de l’ingérence étrangère sur le pays. 

Ces échecs et ces tragédies – dans les faits il s’agit là de souffrances incommensurables endurées par la vaste majorité du peuple haïtien – soulèvent encore la question de la nature et du rôle de l’État dans ce pays. C’est à partir de ce questionnement, dans la mesure où nous y portons un regard critique historique, que nous devons développer de nouvelles perspectives pour l’avenir. Car aussi longtemps que « notre » État fonctionne comme une structure oppressive au service d’intérêts étrangers et de l’oligarchie, un État qui objectivement, comme le remarque l’anthropologue Michel-Rolph Trouillot, travaille contre la nation, aussi longtemps que nous serons dans cette situation, alors il n’y aura aucune possibilité de changement. 

Si le séisme a occasionné la tragédie, il n’est pas pour autant responsable de ces causes profondes. Celles-ci sont liées à un type d’État, un système de gouvernement, à une structure socio-économique, à un choix de société. On peut mentionner certes « la démission des élites …  [l’existence] d’un gouvernement incompétent ou dépassé par les circonstances (12) ». 

Mais on ne peut passer sous silence le choix d’une politique néolibérale, renforcée depuis ces quarante dernières années : le fait que « l’État haïtien – c’est-à-dire le gouvernement – a depuis longtemps abdiqué ses responsabilités envers la majorité des citoyens haïtiens et, du moins depuis l’ère des Duvalier, a remis aux donateurs d’aide bilatérale et multilatérale, aux agences non gouvernementales (ONG) la responsabilité de fournir des services à la population. Plus d’ONG par habitant opèrent en Haïti que dans n’importe quel autre pays du monde, et elles fournissent 70 pour cent des soins de santé dans les zones rurales et 80 pour cent des services publics. Cela, à son tour, a conduit à un laisser-aller extrême et à la privatisation quasi totale de tous les services de base (13). »

*Alain Saint Victor est enseignant et historien.

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