Quand les alliés du pouvoir reconnaissent l’échec d’Ariel Henry

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Opportuniste dans le sens politique, Ariel Henry, n’est pas un militant politique à proprement parler, encore moins un leader ou un Tribun.

La Transition post-Jovenel Moïse échappe de plus en plus aux signataires de l’Accord du 11 septembre. Le Premier ministre a.i, Ariel Henry, s’est révélé un redoutable politicien qui prend goût au pouvoir. Si au début de l’aventure, histoire de consolider son pouvoir et de créer un rapport de force face aux autres acteurs, il avait distribué ici et là quelques parcelles à travers certains Ministères, depuis, Ariel Henry verrouille pratiquement toutes les portes.  A chaque fois qu’une occasion se présente, il fait en sorte que les interlocuteurs quittent la table. Etant à la foi chef de gouvernement et chef de l’Etat, Ariel Henry finit par ne s’entourer que de fidèles ou de connaissances de longue date. Surtout des vieux copains et camarades venus d’abord de Fusion, INITE et des proches de l’ancien Président Michel Martelly.

La Transition devient une affaire quasi personnelle pour le locataire de la Primature. Il n’écoute que quelques rares personnalités politiques dont Me André Michel qui, paradoxalement, se sent très confortable avec cette politique du pire qu’applique son nouvel allié Ariel Henry. Celui qu’on présentait au début de la Transition comme un non politique et n’ayant pas la carrure de porter un tel poids dans cette conjoncture, surprend, finalement, tout le monde par son attitude. Certains le comparent même à un caméléon qui attendait sagement le moment de changer de couleur pour sauter sur sa proie tant l’homme s’agrippe au pouvoir en refusant toute concession avec ses adversaires. Effacé et de tempérament calme, Ariel Henry n’a jamais manifesté la moindre ambition de vouloir monter en première ligne. Mais, discrètement, ce médecin qui connaît du monde et possédant un carnet d’adresses bien rempli, d’après un de ses proches, n’a jamais douté qu’il allait jouer un rôle de premier plan depuis son premier passage à la tête d’un Ministère en 2015.

la plupart des soutiens du Premier ministre a.i. Ariel Henry ont le sentiment que les choses vont de mal en pis depuis le début de la Transition

Opportuniste dans le sens politique, Ariel Henry, n’est pas un militant politique à proprement parler, encore moins un leader ou un Tribun. D’après un de ses anciens amis qui suit sa trajectoire politique, Ariel Henry, tout en étant membre de divers partis politiques, n’appartient pas vraiment à une formation politique. Il n’est, en fait, fidèle à aucun parti ni chef de parti d’organisation. Il passe d’un parti à l’autre au gré des opportunités immédiates. Discrètement, il a fréquenté des partis de gauche comme de droite. De l’IFOPADA et du PANPRA du défunt Serges Gilles puis de Fusion dont il est resté très proche de sa Secrétaire générale, madame Edmonde Supplice Beauzile qui le soutient, d’ailleurs, à la Primature, et d’autres partis de droite voire au-delà, comme c’est le cas du PHTK (Parti Haïtien Tèt Kale) de l’ancien Président Michel Martelly dont il a été le ministre des Affaires sociales et du Travail. Il a aussi séjourné au parti INITE de feu Président René Préval où il garde des liens très forts. Sans conviction politique non plus, Ariel Henry n’a jamais attiré l’attention des oppositions de l’époque quel que soit l’endroit où il se trouve.

De sa profession de grand Neurochirurgien reconnu sur le plan national et international ayant été formé à Montpellier, en France, ce médecin réputé sérieux ne suscite jamais la moindre critique de la part des politiques et ce, quel que soit le moment. Pendant ce temps, il tissait sa toile et nourrissait ses relations dans tous les milieux sociopolitiques d’où ses bonnes relations avec le milieu économique et le monde des affaires. Alors que, pour le secteur politique, que ce soit du côté des pouvoirs en place ou des oppositions, il est comme un poisson dans l’eau. Il avait toujours eu ses entrée et sortie. Du coup, il n’attire aucune animosité avec sa bonhomie blafarde presque insouciante, distraite, l’on dirait même quelqu’un vivant dans les nuages. Pourtant, l’homme a plus d’un tour dans sa manche. En tout cas, il sait comment capter la sympathie et surtout comment brider l’appétit du pouvoir à ceux qui empêchaient le gouvernement de fonctionner en paix. Avec sa finesse politique et son tempérament jovial, il arrive à séduire et neutraliser Me André Michel, le chef de file des jusqu’au-boutistes de l’ex-opposition aujourd’hui le plus fidèle soutien et support à la ligne politique du pouvoir.

Nènel Cassy du SDP

Cette prise de guerre a permis à l’occupant de la Villa d’Accueil de réduire non seulement au silence Me André Michel mais aussi tous les autres extrémistes du SDP (Secteur Démocratique et Populaire) et les autres formations politiques, bien que, depuis quelques temps, certains au sein même de ces groupes ne se privent plus de critiquer ouvertement le refus du Premier ministre a.i de s’asseoir avec les autres Accords. En effet, se sentant peut-être trop rassuré et très confortable dans son rôle de numéro Un de la République, après avoir neutralisé les plus radicaux, Ariel Henry ne se sent plus engagé à respecter les prescrits de l’Accord de Musseau et donc fait fi des oukases de certains signataires du 11 septembre. Une attitude, s’il ne prend garde, qui peut lui être fatale politiquement dans l’avenir dans la mesure où André Michel et quelques-uns de ses amis ne sont pas les seuls signataires de l’Accord du 11 septembre. Bien que, parmi les membres du SDP qui ont signé ledit Accord, certains n’hésitent plus à reconnaître sans équivoque l’échec d’Ariel Henry à la tête de la Transition. C’est le cas de l’ancien sénateur des Nippes, Nènel Cassy.

Cet ancien membre dirigeant du parti Fanmi Lavalas est devenu, depuis, le meilleur copain de André Michel jusqu’à fonder ensemble le SDP, ce qui ne l’empêche point de signer, avec d’autres partenaires de l’Accord de Musseau, une note en date du 3 mars 2022 dans laquelle ils dénoncent les dérives, selon eux, du Premier ministre, depuis la signature de l’Accord : « Le comité d’initiative de signataires de l’accord du 11 septembre met en garde le Premier ministre Ariel Henry contre des dérives dénoncées dans ses démarches solitaires et périlleuses, en dehors de tout consensus, de monter un Conseil Electoral Provisoire et de pourvoir au remplacement des honorables juges de la Cour de cassation dont le mandat est arrivé à terme. Toutes les crises politiques de ces trois dernières décennies sont nées au lendemain d’élections réalisées dans des conditions similaires en plein désaccord sous des gouvernements entêtés et souvent conspués par la population » soulignent Nènel Cassy et d’autres alliés d’Ariel Henry.

Le parti Force Louverturienne Réformiste dirigé par Emmanuel Ménard, allié aussi du pouvoir ne mâche pas ses mots vis-à-vis du chef du gouvernement qui, d’après eux, n’a pas rempli le contrat qui a été signé entre les différents Secteurs dans le cadre de l’Accord du 11 septembre. Emmanuel Ménard et ses amis mettent en garde le chef de la Primature devant sa gestion catastrophique du pays. Ces alliés du pouvoir font remarquer à Ariel Henry que : « Suite à sa déclaration du 7 février 2022 constatant le refus du Premier ministre d’appliquer les termes de l’Accord du 11 septembre qui avait prévu notamment la formation d’un gouvernement de consensus flanqué d’une Autorité de Contrôle et de Suivi (ACS), la poursuite d’un dialogue constructif avec les acteurs nationaux en vue de faciliter une gestion inclusive de la gouvernance intérimaire, le Comité d’initiative est alarmé devant la dégradation de la situation générale du pays ». 

Edmonde Supplice Beauzile

Dans cette Note parue le 3 mars 2022 sous la signature de Nènel Cassy du SDP, d’Emmanuel Ménard de la Force Louverturienne Réformiste, entre autres, ces alliés du Premier ministre mettent l’accent sur le drame que traversent le pays et la population, et énumèrent au passage toute une série de griefs qu’ils reprochent à Ariel Henry prouvant son incapacité à reprendre en main la situation. Ces partenaires du pouvoir s’étonnent de l’immobilisme du Premier ministre et de la détérioration de la situation sociopolitique haïtienne dans pratiquement tous les domaines. Ainsi, ils notent une « Augmentation intolérable des cas de kidnapping, assassinat quotidien de simples citoyens, de journalistes et de policiers, effondrement spectaculaire de la gourde, calvaire de la population pour circuler librement, des paysans pour transporter les produits agricoles et de certains investisseurs pour faire fonctionner leur négoce ». Ces responsables politiques, membres de l’Accord du 11 septembre, s’inquiètent aussi de l’« anéantissement des secteurs touristiques, culturels et récréatifs, la répression sur les ouvriers demandant un ajustement légitime de salaire ».

Ils se disent inquiets devant la série de « Grèves dans les hôpitaux publics, scandale dans les représentations diplomatiques et consulaires, grogne dans l’administration publique et les collectivités territoriales pour arriérés de salaires, début d’un sérieux conflit sur les lignes frontalières et alors que les autorités se croisent les bras ». Enfin, le parti d’Emmanuel Ménard, La Force Louverturienne Réformiste, et d’autres formations politiques alliées qui se sont regroupés dans un sous-Accord dénommé : Initiative 11 septembre, appellent donc dans un Communiqué datant du lundi 11 avril 2022 à un consensus politique afin de ramener Ariel Henry à la raison ou de le contraindre à quitter la Primature. En clair, ce regroupement de partis reconnaît l’échec du Premier ministre Ariel Henry et signe aussi son départ de l’Accord du 11 septembre si l’on fait foi à ce que les leaders de ces partis ont écrit le 11 avril dans leur Note de presse : « Constatant l’aggravation de la situation générale du pays, née des dérives accumulées par la coalition gouvernementale conduite par le Premier Ministre Ariel Henry, Initiative 11 septembre, regroupant des partis politiques et des organisations sociales signataires de l’Accord du 11 septembre 2021, informe le public en général, qu’elle a entamé des pourparlers avec des représentants du consensus MONTANA-PEN.

L’ex-député de Mirebalais, Abel Descollines du CADOA

Cette démarche patriotique participe de la volonté des parties de rechercher ensemble des voies et moyens pouvant permettre aux acteurs majeurs de la crise, de trouver un “CONSENSUS NATIONAL”, capable de favoriser une détente politique par l’adoption d’une formule haïtienne et réaliste pour gouverner la période intérimaire. Les parties prennent l’engagement de continuer les discussions, en priorisant l’intérêt national au bénéfice de la population constamment mise en danger par la puissance des gangs armés et l’incompétence avérée du pouvoir en place ».

Le pire pour Ariel Henry, cette initiative vient consolider d’autres sorties aussi fracassantes de la part d’autres alliés signataires et  soutiens de l’Accord de Musseau. Quelques jours auparavant, c’est CADOA (Collectif des anciens députés de l’opposition et alliés) dirigé entre autres par l’ex-député de Mirebalais, Abel Descollines, qui avait donné le ton en lâchant publiquement le pouvoir. Dans une lettre ouverte à la Nation, cette organisation signataire de l’Accord du 11 septembre ne s’est pas gênée pour dire tout le mal qu’elle pense de la politique et de l’attitude de son ex-allié Ariel Henry.

Dans leur long courrier destiné à la population, Descollines et ses amis notent avec un stylo trempé au vitriol que : « CADOA, qui s’est toujours voué à la défense des intérêts supérieurs de la nation, a signé de bonne foi l’accord du 11 septembre 2021. Malheureusement, ledit Accord est tout simplement ignoré au détriment du peuple haïtien. CADOA se voit donc, dans la double obligation morale et politique, de se désolidariser du pouvoir en place et demande du même coup à tous ses membres députés et autres, qui seraient dans l’entourage de la Primature, d’emboiter le pas, sous peine de sanctions (…) Le gouvernement replâtré du Premier ministre de facto Ariel Henry s’est révélé incapable de faire face aux problèmes quotidiens du peuple haïtien (insécurité, kidnapping, faim, tuerie, viol, etc.) aggravés par l’augmentation exagérée des prix des produits pétroliers qui diminuent du même coup le pouvoir d’achat de la majorité des haïtiens (…)

Il est impératif que les forces vives de la nation en général et les secteurs vitaux en particulier convergent leurs efforts en vue de dégager des stratégies capables de permettre aux Haïtiens et Haïtiennes de prendre en main le destin du pays. Que les institutions morales du pays se réunissent le plus vite possible pour faciliter un dialogue sincère entre les différents acteurs politiques en vue d’éviter une situation encore plus catastrophique ».

Bref, la plupart des soutiens du Premier ministre a.i Ariel Henry ont non seulement le sentiment que les choses vont de mal en pis depuis le début de la Transition, mieux encore, ils reconnaissent publiquement l’échec et l’incapacité politiques d’un allié devenu presqu’un handicap pour le pays et aussi pour leur propre avenir politique.

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