De jolies fleurs à Noël, des roses pour la Saint Valentin et aussi pour la Fêtes des Mères ; des orchidées pour la Fête des Pères ; des anémones pour le mariage d’un couple qui s’est allègrement engagé sur les sentiers épineux de la vie ; des jonquilles pour Maman qui vient de mettre au monde son premier poupon ; des jasmins pour le baptême du premier bébé, des tulipes pour l’anniversaire de madame ; des coquelicots pour l’anniversaire d’un-e ami-e, pour l’anniversaire du patron, pour l’anniversaire de la patronne ; des lys pour l’aîné-e de la famille lors d’une cérémonie de remise de diplômes ; des roses pour une sweet sixteen, des camélias pour un parent hospitalisé, des fleurs de saison pour un enterrement ; des fleurs mauves sur la tombe du soldat inconnu mort « sans libera, sans je ne sais quoi » pour défendre les intérêts de Wall Street.

Dans la joie ou la douleur, dans l’exaltation de l’amour maternel, de l’amitié, d’amours valentines ou dans la tristesse d’un départ vers l’au-delà, qui a jamais pensé à la provenance de ces fleurs, des roses surtout, les conditions dans lesquelles elles sont produites ? Lors de la Saint Valentin, ce dimanche 14 écoulé, tout à fait par hasard, presque insouciancieusement, valentinement, dirais-je, je me suis posé la question. J’ai eu des réponses. Pour parler comme ce loustic, mon ami décédé, elles ne sont pas beaux. Alors que les Américains achetaient la plupart de leurs fleurs à des producteurs locaux, dans les années 1960, l’industrie a migré vers la Colombie, où le soleil équatorial dure 12 heures par jour toute l’année, et où les travailleurs sont payés une fraction du salaire américain. C’est un conseiller de l’agence des États-Unis pour le développement international (USAID), chargé de la promotion des exportations qui s’est rendu en Colombie pour analyser la viabilité de la production d’œillets près de Bogotá. Le pays a immédiatement commencé à exporter des œillets et des chrysanthèmes, l’exportation de roses et de fleurs tropicales a rapidement suivi.

 En 1980, seulement les Pays-Bas dépassaient la Colombie en matière d’exportation de fleurs. L’industrie de la fleur coupée a continué à prospérer dans les décennies suivantes alors que les États-Unis réduisaient les droits de douane et les barrières commerciales avec la loi de 1991 sur les préférences commerciales pour les pays andins et l’accord de libre-échange entre les États-Unis et la Colombie de 2012. De façon franchement ironique, cet accord avait été salué par Joe Biden, vice-président, lors, pour avoir créé “des emplois décents et bien payés” dans le secteur de la floriculture colombienne. Hélas !

Les journées de travail peuvent durer 11 heures, voire 12, en prévision de fêtes comme la Saint-Valentin, la fête des mères ou les fêtes de fin d’année

Aujourd’hui, la Colombie produit 1,5 milliard de dollars d’exportations par an, 80% des fleurs étant destinées aux marchés américains. Mais alors que l’industrie atteint des ventes record, certains travailleurs ont bel et bien réalisé que ces milliards se font sur leur force de travail. Dans le cadre d’une anti-célébration annuelle de la Saint-Valentin, ces travailleurs passent le 14 février à protester contre des salaires dérisoires, contre la prolifération des blessures sur le lieu de travail, comme le syndrome du canal carpien et les déchirures des rotateurs, et contre les longues heures qui les éloignent de leur domicile et de leur famille. Depuis les années 1990, ils ont appelé cette date « Journée des travailleurs des fleurs ».  

Les problèmes de santé, comme les éruptions cutanées, les problèmes oculaires, les problèmes respiratoires, les problèmes de dos, les problèmes de santé reproductive, sont courants et résultent de l’exposition aux pesticides, des longues heures de travail, ainsi que des tâches répétitives. Ils sont de plus exacerbés par le fait que les employeurs ne fournissent pas les équipements de protection adéquats.

N’est-ce pas l’ancien président Uribe qui avait accusé les organisations de défense des droits humains d’être ‘‘des bastions de terroristes’’ ?

Les journées de travail peuvent durer 11 heures, voire 12, en prévision de fêtes comme la Saint-Valentin, la fête des mères ou les fêtes de fin d’année. Ce rythme et la nature du travail demandé implique aussi des douleurs au dos et à la poitrine lors de la récolte des fleurs, ainsi que de nombreuses piqûres et coupures dues aux épines et au manque de protection et de matériel adéquat.

De façon dangereuse, l’utilisation régulière et mal contrôlée de pesticides provoque des problèmes respiratoires, d’irritation de la peau et des yeux et, parfois, à la longue, des cancers. Ainsi, en 2016, des ouvrières ont dû être hospitalisées après avoir travaillé sans protection sous une serre qui avait été traitée la veille alors que le métham sodium, un puissant pesticide, nécessite 5 jours de ventilation après utilisation dans une serre. Certaines de ces femmes en subissent encore les conséquences sur leur santé aujourd’hui.

Des contremaîtres, majoritairement des hommes, une main-d’œuvre essentiellement féminine, des contrats précaires, une pression au rendement et une culture de l’impunité pour les violations de droits au travail sont un terreau favorable qui explique pourquoi les violences sexistes et sexuelles sont endémiques. Même quand la loi ougandaise l’exige, peu de plantations ont pris des mesures concernant ces violences au travail, faute de structures adéquates et viables, encore moins de moyens de vérification de leur mise en place. Ce ne sont assurément pas les entreprises importatrices de fleurs qui se soucieraient de faire respecter la loi.

  La pandémie exacerbe ces violations de droits. Au fort de la crise, les exploitations floricoles ont vu leurs effectifs réduits de 50 %. La moitié des ouvrières ont été renvoyées chez elles, sans aucun revenu, et les autres ont souvent dû travailler par rotation, seulement une semaine sur deux ; elles ont vu leur rémunération diminuer de moitié, alors qu’elles devaient redoubler d’efforts pendant leurs journées de présence ! Imaginez !

Les conditions inhumaines de la production de roses en Ouganda ne font pas rêver, au Kenya non plus. En février 2015, le site d’information le monde.fr a publié un reportage sur la production des roses au Kenya, reportage selon lequel l’industrie de la floriculture emploie 500 000 personnes, dont 90 000 personnes à la production, essentiellement des femmes : 2100 fermes, pour une valeur à l’exportation de 500 millions d’euros. Le Kenya est le premier exportateur de fleurs coupées vers l’Europe ; il représente 36 % des importations de l’Union, devant l’Equateur (15 %), l’Ethiopie (15%) et la Colombie (12 %), d’après les chiffres cités dans l’article.

Des travailleuses et travailleurs dans des champs de fleurs

Avec un taux de chômage de 40%, la floriculture reste un moyen de subsister pour les kényans, malgré des salaires mensuels voisins de $2.43 à $3.64 par jour, pour 7 à 17h de travail (selon la saison), ne donnant d’autres moyens aux travailleuses que de s’entasser dans des bidonvilles sans eau ni égouts. La publication dresse le portrait de plusieurs salariés dans leur quotidien difficile, lesquels restent très discrets par crainte de perdre leur emploi. En effet, un gérant d’une grande ferme autrichienne, de façon sinistre, prévenait : « Si les salaires augmentent, il n’y aura plus personne d’ici cinq ans. On partira tous s’installer en Ethiopie ».

En Colombie et dans quelques pays d’Afrique, de nombreux emplois accessibles aux femmes ont été créés par la croissance des industries agricoles d’exportation non traditionnelles   destinées à la vente de fleurs coupées. C’est particulièrement vrai dans les zones rurales où les emplois salariés étaient rares. Cependant, les nombreuses politiques qui ont été mises en œuvre par les gouvernements – et qui visaient à promouvoir la croissance du secteur de la floriculture – n’ont pas été accompagnées de programmes garantissant la sécurité et la qualité de l’emploi.

N’est-ce pas l’ancien président Uribe qui avait accusé les organisations de défense des droits humains d’être ‘‘des bastions de terroristes’’ ?

Force est de constater que les réformes récentes du travail mises en place, particulièrement en Colombie, ont en réalité aggravé les conditions de travail et entraîné une diminution des salaires, tout en assurant aux employeurs de moindres coûts et une plus grande flexibilité du travail. Pire, les gouvernements sont de mèche avec les multinationales voraces et font tout pour leur faciliter une impunité quasiment totale, quand ils ne tiennent pas des propos menaçants à l’endroit des organisations de défenses des droits des travailleurs et travailleuses. N’est-ce pas l’ancien président Uribe qui avait accusé les organisations de défense des droits humains d’être ‘‘des bastions de terroristes’’ ?

Personne ne voudrait assurément décourager quiconque d’offrir des fleurs lors d’occasions à venir : fête des mères, anniversaire de mariage, ‘‘graduation zoom’’ ou autre. Mais de grâce, ayons une pensée charitable pour ces travailleuses colombiennes, kényanes ou ougandaises qui gagnent une pitance et dont le travail répétitif, exténuant, ingrat, est à la source de notre bonheur, un bonheur passager, d’autant que ces roses auront vécu ‘‘comme vivent toutes les roses’’, le temps de se faner à notre plus grand chagrin.  

Saluons donc bien bas le courage des travailleuses et travailleurs des fleurs.

15 février 2021

 

Sources :

Actionaid pour des peuples solidaires. 14 février 2021
Valentine’s Day Is Made Possible Thanks to Colombian Flower Workers. Teen Vogue. February 12, 2021.
Journée internationale des travailleuses et travailleurs des fleurs. Comité pour les Droits Humains en Amérique latine (CDHAL). 14 février 2017.
Nora Ferm. Les travailleuses du secteur des fleurs en Colombie. Cahiers Genre et Développement, n°8, Genève. 2012.
Pour la Saint Valentin, les dessous de la production de roses au Kenya ne font pas rêver. Florisud. 18 février 2015.

 

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