Pour rappeler et honorer la mémoire d’un militant méconnu et oublié du combat de la Révolution mondiale

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« La misère, chargée d’une idée, est le plus redoutable des engins révolutionnaires. La misère est le canon, l’idée est le boulet. »
Victor Hugo

Marcher lentement les bras croisés derrière un corbillard qui transporte la dépouille d’un proche parent ou d’un camarade à sa dernière demeure constitue une épreuve pénible, douloureuse, nullement souhaitable… Mais, que voulez-vous? Dire tout simplement comme Marcel Achard: « Il n’y a qu’une chose certaine dans la vie, c’est qu’on la perd. » À cela, faudrait-il ajouter: « On n’y peut rien… » Devant la crainte de l’Éternité angoissante, Montaigne a tenté lui-même de justifier son ressentiment obsessionnel: « Ce n’est pas la mort que je crains, mais de mourir. » Mourir: acte ultime et naturel certes, mais combien redouté… ! Transition incontournable…! Passage obligé pour un voyage définitif dans l’au-delà ombrageux. Ténébreux. Néantisé dans les consciences rebelles et impies.

Une trentaine de personnes juxtaposées dans une salle exiguë. Des pleurs étouffés. Des larmes timides sur des visages chagrinés. Moment de recueillement solennel devant un corps inerte, enfoncé dans une bière glaciale qui va descendre dans la gorge de la terre. Postulat sur la destinée humaine : « Tu es poussière, tu retourneras dans la poussière. » Le curé débite son homélie, termine et signe… Amen! Il les connaît par cœur, les jargons des rituels routiniers qui donnent le vertige même aux âmes des défunts croyants. Des mots sacrés, ressassés, ruminés, avalés…qui charrient des promesses controversées de bonheur après la vie… Des syllabes qui résonnent comme des troncs creux dans une nappe de brouillard spirituel… Renan Pétion vous dit: «  Ne pleurez pas! Je vous aime! » Mais personne ne pleurait! Ce matin-là, il n’y avait même pas de « mouchoir pour cacher l’absence des larmes. » Ambrose Bierce nous pardonnera de déformer et de poser son esprit à l’envers. Renan Pétion devrait mériter le privilège de Luis, l’ouvrier martyr de Cesbron : quitter ce monde de déception incommensurable avec les paroles réconfortantes d’un curé comme celui de Sagny, moulé dans les réflexions révolutionnaires et éclairantes de Leonardo Boff.

La mort a tout enlevé à cet homme solide, de conviction politique inébranlable, d’une profondeur intellectuelle abyssale, hanté par une vision de fonctionnement sociétal tout à fait conforme aux intérêts libérateurs, et qui a roulé sa bosse du Sud au Nord, en passant par l’Est. Elle lui a pris jusqu’à sa barbe toujours bien entretenue, symbole de frustration, de révolte et de révolution. Et même sa monture de lunettes surplombée de verres luisants qui ajoutait au charme et au charisme  du personnage. Nous avons franchi avec tristesse les quelques pas pour nous rapprocher du cercueil. Pendant quelques secondes, nous croyions entendre la voix de notre ami plongé dans son dernier sommeil : « Robert, donne-moi donc des nouvelles de cet ” endroit ” qui s’appelle Haïti! » Cela a fait dans notre cerveau l’effet virevoltant d’un film biographique de Stevens Spielberg : Il faut sauver le soldat Ryan. Mais, pour ce qui nous concerne en ces pénibles et glaciales circonstances, Ryan est mort de sa regrettable mort, loin de ses rêves de ce monde à la Bertolt Brecht. Renan Pétion a lutté toute sa vie, comme plusieurs d’entre nous, afin d’aider à façonner les conditions objectives de la création de ce monde meilleur au profit des couches sociales chosifiées… Il est parti, malheureusement, sans qu’il soit parvenu à le laisser derrière lui. Le duvaliérisme a dressé l’échafaud. L’Amérique au cœur endurci lui a passé la corde au cou pour le  pousser finalement dans le vide de l’impassible abjection. Le Canada, plus précisément le Québec,  jetait le savant avec l’eau de sa science sur une chaussée badigeonnée de discrimination et d’humiliation. Et même de xénophobie.

Le visage cadavérique, dur et froid comme le marbre, devenait subitement une surface lumineuse, un écran phosphorescent sur lequel étaient retransmises les images bouleversantes d’un passé féroce. Diabolique. Sanguinaire. Assassin. Cannibale … Cette période tristement mémorable n’a-t-elle pas aliéné durant trois décennies la conscience d’un peuple combatif ? Affaibli la vaillance de ses bras ? Démaillé le tricot de la solidarité nationale ?

« Partir n’est pas mourir… Un jour, tu reviendras…», dit la chanson. Cependant, nombreux ceux-là qui, comme Renan, sont partis pour ne plus revenir. Ils ne reviendront plus jamais au pays des cloaques où des millions d’individus catalogués de sous humains luttent pour assurer leur survie et pour reconquérir leur dignité.

Les objectifs de notre mémoire, surtout livresque,  découvrent un paysage  fébrile, engoncé dans une effervescence sociopolitique révolutionnaire.

le globe terrestre se retrouvait à nouveau dans le collimateur d’un conflit armé qui avait surpris les milieux parasitaires du capitalisme monopolistique.

Cuba. 1957. Un groupe de jeunes intellectuels mène une lutte de guérilla farouche contre le  gouvernement extrémiste et corrompu du dictateur Fulgencio Batista y Zaldivar. En Haïti, parallèlement, le haut état-major de la garde antinationale, après avoir effectué des détours irréguliers, installe au pouvoir le 22 septembre 1957 un médecin de campagne taciturne. Démagogue. Accoutré du sari de l’estimisme réformateur.

Les noms de Fidel Castro, Ernesto Guevara, Raoul Castro, Camilo Cienfuegos étaient vite devenus des synonymes de changement des conditions de vie des populations retranchées dans les  « favelas ». Le mot « révolution » commençait à se hisser dans le ciel mouvementé de la Havane.

Après avoir valsé au rythme de la révolution d’octobre 1917, après s’être reposé pendant quelques années de la longue marche de Mao (octobre 1934 – octobre 1935), le globe terrestre se retrouvait à nouveau dans le collimateur d’un conflit armé qui avait surpris les milieux parasitaires du capitalisme monopolistique. Les jeunes combattants  avaient tous juré de ramener la vie à Cuba ou de mourir. Ils étaient décidés d’envoyer ad patres ce système féodal, infernal qui maintenait les « campesinos » dans cette situation socio-économique dégradante qui leur conférait le « statut de sujets » évoqué par la journaliste Coralie Febvre de la revue L’Histoire, lorsqu’elle parle des « indigènes de la République française. » L’aboutissement heureux de la révolution cubaine avait rallumé les cierges de conviction idéologique des intellectuels progressistes qui rêvaient eux-mêmes de redessiner la carte de l’univers sur des supports de moralité politique, d’équité économique et de  justice sociale. Alfredo Mendizabal pose la question et y répond : « Quelle est donc la première victime dans un pays où la tyrannie se déchaîne ? Le Droit. Non précisément la loi. On en crée une autre. Mais le Droit, qui incarne la justice, est l’obstacle principal à la dictature dont le principe est l’iniquité. »

Mendizabal poursuit : « D’après le juriste nazi Karl Schmidt, le fondement de la politique n’est autre que la différenciation entre l’ami et l’ennemi. Une telle distinction est vite faite par le dictateur, qui considère que tous ceux qui ne sont pas pour lui sont contre lui. Il n’admet donc pas la moindre dissidence. L’obéissance passive elle-même ne lui suffit point. Il réclame l’adhésion, et une adhésion inconditionnelle. L’enthousiasme est fabriqué par la propagande, ou imposé – dans ses formes hypocrites -par la peur. Fini le citoyen, et ce qui est encore plus grave, fini l’homme. Un seul pasteur, un seul troupeau. La monstrueuse machine de l’État totalitaire écrase l’individu en supprimant sa personnalité. »

Renan Pétion, jeune étudiant en médecine, se remettait encore difficilement de la défaite sanglante infligée aux fignolistes. Jusqu’au dernier période de sa vie, celui-ci n’arrêtait pas de rappeler à ses proches cet épisode tragique de l’histoire d’un homme politique honnête, qui était humilié, traîné dans la boue par les généraux Kébreau et Cantave, parce qu’il voulait servir fidèlement et loyalement son pays. Le professeur Daniel Fignolé, le Démosthène de la Caraïbe, l’incarnation du rêve de liberté et de justice sociale des masses urbaines et rurales, nommé président provisoire, était  sauvagement arrêté, ligoté comme un vulgaire bandit, puis exilé. Et ses partisans massacrés par milliers.

En l’espace de quatre années – 1957-1961 –  les Haïtiens étaient passés de « sanglots d’un exilé » au « barbarisme d’un dangereux mégalomane. » Un vampire assoiffé de pouvoir et de sang. Un docteur Goebbels noiriste, voué corps et âme aux esprits démoniaques. La terreur déployait ses tentacules sur toutes les villes et les campagnes du pays. C’était la triste époque du bal de la désolation… De la fuite des cerveaux en Amérique du Nord, en Afrique ou en Europe… Les prisons remplaçaient les écoles. Là où deux ou trois citoyens se réunissaient, le communisme était parmi eux ! La République d’Haïti vivait sous la loi du couvre-feu. De la zombification politique. Du mutisme craintif, dépersonnalisant et déroutant. La répression ” macoutique ” enjambait les murs des facultés. L’ange de la mort planait partout. La jeunesse estudiantine devenait la proie d’une persécution extrême et aveugle. Les chiens de Titanyen faisaient la fête jusqu’à l’aube du matin.

En 1961, la grève de l’Union nationale des Étudiants haïtiens, UNEH, provoquait l’une des premières grandes secousses de l’État totalitaire duvaliérien.

Les meneurs du mouvement, parmi lesquels Renan Pétion, exigeaient, entre autres, la libération sans condition de Joseph Rodney et de tous les autres camarades universitaires, kidnappés et torturés dans les prisons secrètes du médecin charlatan dictateur. C’est à cette époque que Roger Lafontant, lui-même étudiant en médecine, a enfilé le manteau de goujat, de bourreau et de traître qu’il a traîné jusqu’à sa mort. Sa trahison vile et assassine a asséné un coup terrible au mouvement des jeunes grévistes terminé dans la fuite et dans la débandade. En échange des faveurs politiques, des avantages économiques et sociaux, Roger Lafontant, pourtant issu de la paysannerie lointaine, acceptait volontairement de remettre aux tortionnaires de François la liste de tous les étudiants contestataires, impliqués comme lui dans l’organisation et la direction de la grève.

Rony Gilot, Serge Conille (les médecins resquilleurs) Robert Germain, Serge Chaumette, pour ne citer que ceux-là, faisaient partie eux aussi de la bande des mouchards. Renan Pétion, idéologue également du mouvement estudiantin, a écrit les paroles de l’hymne officiel de l’association qui ont été mises en solfège par le célèbre musicien Solon Verret:

Gen yon van ki soufle
Se pou tout tèt kole
An navan etidyan
Denmen nou nan men nou
Fò nou fèl bèl kon joujou
Denmen nou nan men nou
Tout etidyan sanble anba drapo l’UNEH
Lan zafè n’ pou n’ wè klè
Tankou jèn lòt kote
Fò n’ mache koud kole

 Nous traduisons en français :

Il y a un vent qui souffle
En avant étudiants
Soyons unis
Ensemble bâtissons notre avenir
Bâtissons-le nous-mêmes
Selon nos désirs, selon nos rêves
Restons unis sous la bannière de l’UNEH
Soyons des visionnaires éclairés
Comme les jeunes de certains pays
Restons unis 

Les bras de la répression s’allongeaient. Encouragé par les membres de sa famille, Renan s’est résigné à entreprendre le long voyage de l’exil, pour échapper à la fureur de la Méduse. Dans sa tête, il est parti chercher le bouclier de Persée pour en finir avec le monstre redoutable. De la Colombie, bénéficiaire d’une bourse d’études, il a poursuivi sa formation universitaire en Pologne jusqu’à l’obtention du grade de docteur en médecine. Le président du comité exécutif de l’UNEH, issu du congrès de 1961, tenu dans le Hall de la faculté de Droit, Guy Lomini est lâchement assassiné en 1969 par les escadrons de la mort…

De 1961 à 1971, le peuple haïtien a vécu dix années d’autocratisme politique qui ont permis à François Duvalier de paver la voie, d’une part à la présidence à vie (1964), et d’autre part, d’imposer son fils Jean-Claude (1971) comme  l’héritier  du palais national après sa disparition. Des historiens étrangers et nationaux évoquent cette époque de terreur en des termes sinistres, néroniens : persécution, massacre, tuerie, hécatombe… Les noms de Luc Désir, de Zacharie Delva, d’Éloïs Maître, de Jacques Gracia, de Clément Barbot, de Ti Boulé, de Boss Peintre, de Ti Bobo, d’Abel Jérôme…, connotaient une cruauté perséphonienne.

Les grands révolutionnaires, constructeurs du bolchevisme ont dû s’exiler pour préparer et organiser de l’extérieur les mouvements  insurrectionnels qui ont abouti au déracinement de la monarchie dictatoriale en Russie. Après la Moncada, Fidel et Raoul se sont réfugiés au Mexique où ils ont lié connaissance avec l’argentin Ernesto Guevara, dit le Che. De là, en 1956, ils ont recruté et entraîné les guérilleros (barbudos) pour renverser le vieil ordre social, économique et politique à Cuba et en instaurer un nouveau à la place, en 1959.

Les compatriotes qui fuyaient le paysage politique infernal nourrissaient eux aussi l’ambition légitime de revenir diriger « cette révolution » –  jusqu’à présent manquante – susceptible de déconnecter Haïti de la stéréotypie du misérabilisme. Mais, hélas ! sans tenir compte de l’appui tacite de la CIA et du FBI à tous les gouvernements périphériques qui agitent le spectre de la présence du communisme pour opprimer leurs peuples.

À cause du taux élevé de l’analphabétisme, les circonstances objectives n’étaient pas encore réunies – et jusqu’à présent – pour favoriser l’aboutissement victorieux d’une lutte révolutionnaire en Haïti. L’échec des nombreuses invasions  – il faut le dire – mal planifiées, sans préparation militaire suffisante, ne favorisait pas le retour des exilés. Malgré tout, nous devons apprendre à honorer la mémoire des compatriotes courageux, comme Jacques Stephen Alexis, Adrien Sansaricq, Hector Riobé, Les frères Numa, Richard Brisson, docteur Lionel Lainé…, qui ont sacrifié leur vie sur le chemin bouleversant de la lutte armée, par amour pour leur patrie. « Si tu veux agir, il faut que tu croies à des erreurs », enseigne Friedrich Nietzche.

Renan Pétion a quitté la Pologne pour aller administrer un hôpital au Nigeria. À la fin du contrat, il a choisi de s’installer avec sa famille au Canada, dans l’espoir de poursuivre ses activités dans le domaine médical. Ses démêlés infructueux avec le Collège des médecins du Québec pour faire reconnaître ses compétences professionnelles l’ont profondément marqué. À la mort de Holina, son épouse d’origine polonaise, il s’est consacré entièrement à l’éducation de ses deux filles. Ses proches parents et la plupart de ses amis n’ont jamais compris pourquoi, à la chute du « macaque » en février 1986, il ne s’est pas rapatrié afin de consacrer sa science au bénéfice des patriotes défavorisés, puisque le Canada avait refusé ses services !

Pour Renan, être médecin conservait toute sa signification noble et vocationnelle, au sens hippocratique : Servir et Guérir. Il voulait être pour les citoyens le vieux médecin d’Albert Camus, dans La Peste. Une approche médicale tout à fait humaniste, entièrement fondée sur la confiance et le respect partagés. Lorsque nous lui avions posé la question, il répondait sans détour :

« – J’ai peur d’être confronté à des situations regrettables. La médecine fonctionne avec une pharmacie adéquate. Pour guérir, il faut prescrire et administrer des médicaments. C’est dur de regarder les gens mourir, comme en Afrique, parce qu’ils n’ont pas d’argent pour se procurer les remèdes… »

Et nous avons insisté.

« – Mais au moins vous auriez essayé de faire quelque chose ? »
« – C’est vrai ! J’y ai pensé, moi aussi… J’ai achevé de rédiger un vaste projet de santé pour mes compatriotes. Je voudrais avoir la collaboration de l’État et l’aide de la communauté internationale pour le concrétiser et l’expérimenter sur le terrain… Je crois que je pense sérieusement à y retourner… Je le ferai… ! »

Renan Pétion est décédé à Montréal le 17 septembre 2007. Fait mystérieux à nos yeux : il est enterré un 22 septembre… ! Symboliquement, Renan nous a parlé. Comme Manuel a exprimé sa dernière volonté à Délira  (Gouverneurs de la Rosée, de Jacques Roumain) avant de mourir… Il nous a exhortés de continuer la Lutte jusqu’à la Libération totale du peuple haïtien.

La République d’Haïti doit retrouver ses armoiries de noblesse. Ce pays ne peut pas continuer à s’engoncer dans les haillons de l’occupation étrangère déguisée et dans la bêtise des néoduvaliéristes représentés par le Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK).

Louis Lavelle le résume bien : « Le destin de l’homme est aussi le destin de sa liberté. »

Nous reprenons ces quelques vers, que nous avons écrit dans notre ouvrage de poésie publié en 1987 à Montréal, Le Crépuscule Ensanglanté, pour dire à Renan Pétion:

«  Camarade,
    Demain,
    Sur ta tombe oubliée,
    Le vent du Sud apportera
    Une grande feuille de Liberté… »  

Robert Lodimus

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