Occupation étrangère, des vraies et fausses voix discordantes (3)

(3ème partie)

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A bas l’occupation américaine !

Dans ce concert des voix discordantes sur la demande d’une aide militaire étrangère formulée par le gouvernement intérimaire, des personnalités de la Société civile aussi ont donné de la voix. C’est le cas de l’historien et professeur Pierre Buteau qui n’a pas mâché ses mots pour condamner l’appel au déploiement d’une « Force spécialisée armée » dans le pays. Pour Pierre Buteau qui s’exprimait sur radio Magik 9 le lundi 10 octobre 2022, ceux qui sont favorables à cette occupation étrangère seront très vite déçus. Car selon lui, les Forces armées étrangères n’apportent jamais le changement attendu ou voulu. Mais, l’historien a surtout mis l’accès sur l’illégalité de la demande du chef de gouvernement de Transition. Cette demande est carrément anticonstitutionnelle puisque : « Ni le gouvernement, ni le Premier ministre n’ont le titre et la qualité d’engager le pays et l’État haïtien sur cette voie à travers une telle requête. Le Premier ministre est illégitime.

 Il n’a aucune provision légale pour formuler une telle demande. D’ailleurs, cela relève du droit d’un Président de la République. Ceux qui viendront nous occuper n’ont aucune compétence socio-historique du pays. J’ai connu des gens qui avaient encouragé les marines à venir en Haïti en 1994 avant de reconnaître qu’ils n’avaient pas saisi la fragilité du pays. Quelle que soit la forme que peut prendre cette force spécialisée armée, elle n’apportera jamais un règlement rationnel capable de nous mettre sur de solides bases » a précisé Pierre Buteau à propos de ce nouvel épisode d’intervention étrangère sollicité cette fois-ci par les autorités haïtiennes elles-mêmes. Notons aussi la sortie d’un ancien militaire haïtien, ex-colonel des anciennes Forces Armées d’Haïti (FADH) et leader politique de son état, Himmler Rébu, qui est aussi Responsable du Parti GREH (Groupe de Réflexion sur Haïti), un mouvement membre de l’Accord de Montana. Lui, il voit les choses autrement.

Ayant le sens de la formule, l’ancien officier du Corps des Léopards, un corps spécialisé de l’ancienne armée haïtienne, pense plutôt que le Premier ministre de facto n’aura pas ce qu’il a demandé à la Communauté internationale. Himmler Rébu lance tout de go: « Je crois que demander est gênant, demander en public est honteux et demander en public ce que vous ne pouvez pas obtenir est humiliant ». L’ancien ministre de Michel Martelly évoque la conjoncture politique internationale pour étayer sa thèse. Selon lui, le contexte n’est pas favorable aux Etats-Unis  pour intervenir militairement dans un pays étranger même si ce pays se situe dans leur pré-carré. « Pensez-vous que les Etats-Unis ont la capacité de courir le risque de porter ce dossier devant le Conseil de sécurité de l’ONU au risque de subir le veto de la Russie et de la Chine pour une affaire d’Haïti ? » s’interroge-t-il en guise de réponse à une question. D’après Himmler Rébu, interrogé dans la matinale de radio Magik 9 le lundi 10 octobre, l’équipe de Ariel Henry se trompe de conjoncture.

Mais, comme ils sont devenus aveugles, ils ne voient rien, ne comprennent rien, ils font preuve de méconnaissance de la politique internationale. Ainsi, sur le plan de politique intérieure américaine, le déploiement d’une force militaire en Haïti devient compliqué pour Washington compte tenu des prochaines élections. Bref, pour Himmler Rébu, les dirigeants haïtiens sont dans le déni «  Je crois qu’ils sont très certainement obnubilés par le désir et la jouissance du pouvoir, ce qui les rend aveugles. Ils ne peuvent pas obtenir ce qu’ils demandent. Le premier pays de la zone qui se donne le pouvoir et le droit d’intervenir, ce sont les États-Unis. Dans les mois à venir, ils ne pourront pas se précipiter à faire une intervention militaire en Haïti car, avec les élections qui vont se dérouler chez eux, un seul soldat qui meurt en Haïti serait une catastrophe politique pour l’Administration de Joe Biden » croit le patron du GREH.

D’autres secteurs de la Société civile se sont fait entendre et se mobilisent contre une intervention étrangère en Haïti. Le mercredi 12 octobre 2022, les étudiants de la faculté des Sciences Humaines (FASH) de l’Université d’Etat d’Haïti, lors d’une conférence de presse, ont dénoncé la décision du gouvernement d’autoriser le Premier ministre de facto à solliciter la venue d’une Force militaire étrangère dans le pays sous prétexte de combattre l’insécurité et pour faire face à la crise humanitaire dû au retour du choléra. Au cours de cette Conférence de presse, les étudiants, à travers la « Cellule de l’organisation des étudiants de l’Université d’Etat d’Haïti » laissent entendre que : « Inviter des soldats étrangers sur le sol haïtien pour contrecarrer le banditisme en Haïti n’est autre qu’une diversion qui permettra aux oligarques de se sentir protégés face à une telle crise qui affaiblit les activités économiques du pays ». L’un de leurs Porte-paroles, Nobert Bedouby, appelle tous les étudiants du pays à rester mobilisés pour contrecarrer ce plan qui consiste à livrer le pays aux étrangers. 

Mouvement de Liberté d’Egalité des Haïtiens pour la Fraternité (MOLEGHAF) dit Non à l’occupation !

Ces étudiants n’hésitent pas à mettre en cause les Etats-Unis qui, d’après eux, sont co-responsables de l’insécurité et des crises à répétition en Haïti. Ils critiquent la nonchalance des autorités haïtiennes qui ne se soucient point des problèmes de la population mais qui s’obstinent à protéger les nantis. « Malgré les mouvements de mobilisation, aucune décision n’a été prise pour apporter un changement qui facilitera la bonne marche de toutes les institutions de l’État. L’insécurité, la rareté de carburant, la cherté de la vie sont les causes fondamentales des problèmes en Haïti. Depuis des mois, la population tourne en rond, après le mouvement de protestation du 14 août dernier que nous avons lancé, nous invitons la population à poursuivre la lutte ».  La « Cellule de l’organisation des étudiants de l’Université d’Etat d’Haïti » appelle la population à manifester contre le Premier ministre de facto et ses alliés qui appellent à une occupation étrangère.

 Les étudiants de la Faculté des Sciences Humaines estiment que le chef de la Primature et son gouvernement ont trahi la Patrie et n’ont aucun respect pour les héros de l’indépendance. Ce 12 octobre 2022, l’ambiance était assez chaude à la Faculté des Sciences Humaines où les étudiants ont symboliquement enterré les 19 membres du gouvernement qui ont signé la Résolution du 6 octobre donnant mandat à Ariel Henry pour demander, selon eux, une occupation d’Haïti. Toujours ce même mercredi 12 octobre, les citoyens de diverses entités de la Société civile avaient décidé d’exprimer leur refus à l’occupation étrangère et la venue d’une force militaire étrangère en Haïti. Une autre Conférence de presse était convoquée par un ensemble d’organisations haïtiennes des Droits humains sur la conjoncture. Des dirigeants du Bureau des Avocats Internationaux (BAI), d’ASOVIC et du Mouvement de Liberté d’Egalité des Haïtiens pour la Fraternité (MOLEGHAF) conjointement ont condamné cette réquisition de la force internationale pour venir mater la population qui manifeste contre le régime ayant à sa tête le Premier ministre de facto, Ariel Henry.

 L’une après l’autre, ces organisations des Droits de l’homme ont critiqué le chef de la Transition tout en lui demandant de retirer sa demande auprès de la Communauté internationale. Me Mario Joseph, du BAI et David Oxygène, de MOLEGHAF, appellent la population à résister contre la venue des troupes étrangères sur le sol haïtien. Tour à tour, ils disent que ce gouvernement n’a ni la qualité ni la légitimité pour procéder de la sorte. Ces leaders de la Société civile estiment que l’intervention étrangère ne va rien apporter comme solution en Haïti. En cœur, ils déclarent que « La réapparition de l’épidémie du choléra en Haïti est également un rappel brutal des coûts d’une intervention internationale non responsable en Haïti et intervient alors que certains, principalement à l’extérieur du pays, ont appelé à une intervention militaire pour répondre à la crise politique et d’insécurité qui s’aggrave. L’ONU était censée instaurer un État de droit en Haïti, mais, au lieu de cela, elle a laissé un héritage d’impunité. Ils vont à nouveau venir piller notre pays. C’est ce qu’ils savent mieux faire. L’appel à une assistance militaire internationale est largement rejeté par les Haïtiens.

 Ils ont noté que les dernières interventions des forces étrangères dans le pays ont été un échec coûteux et meurtrier qui n’ont pas non plus apporté de solution durable ». Les dirigeants de BAI, MOLEGHAF et ASOVIC, lors de cette conférence de presse, appellent la population à se mobiliser et continuer de manifester non seulement contre le pouvoir en place responsable, d’après eux, de cette catastrophe politique et humanitaire, mais aussi contre l’intervention militaire et l’occupation de la terre de Dessalines. Plus nous approchons du moment ultime, c’est-à-dire, plus la Communauté internationale précisément, les Etats-Unis et le Canada semblent se positionner en leaders pour envoyer des troupes en Haïti, plus différents corps de la Société civile commencent à marquer leur opposition à l’option de la force étrangère. Ainsi, le vendredi 14 octobre 2022, un acte en justice a été posé par le « Bloc des avocats engagés pour la libération des prisonniers politiques et pour le respect des droits humains ».

Lors d’une Conférence de presse donnée le vendredi 14 octobre 2022 dans la cour du Parquet de Port-au-Prince, Me Caleb Jean-Baptiste a annoncé que les membres de cette organisation ont déposé une plainte au Parquet de Port-au-Prince contre le Premier ministre de facto, Ariel Henry, et les membres de son gouvernement pour avoir demandé l’intervention étrangère dans le pays pour résoudre la crise politique et juguler l’insécurité sur le territoire national. L’avocat avance que « La Constitution de 1987 interdit formellement ces genres d’actions qu’elle qualifie de haute trahison. Nous ne sommes pas d’accord pour que les soldats étrangers foulent notre territoire. Que vont-ils nous apporter ? Nous disons non. Nous sommes prêts à défendre notre pays si les blancs pensent qu’ils auront droit de citer sur notre sol. Nous sommes prêts à prendre nos armes, déposer nos toges si les étrangers pensent qu’ils peuvent venir à nouveau massacrer le peuple haïtien».

Comme tous ceux qui s’opposent à une occupation étrangère du pays, pour Me Caleb Jean-Baptiste, au nom des membres du « Bloc des avocats engagés pour la libération des prisonniers politiques et pour le respect des droits humains », cette décision constitue « un crime de haute trahison ». Enfin, c’est l’Espace de Mobilisation Nationale (EMNA), par l’entremise de son Porte-parole, Me Marc Antoine Maisonneuve, au moment d’annoncer une mobilisation générale de la population qui devait avoir lieu le 17 octobre 2022, à l’occasion de la commémoration de l’assassinat du Père de la Nation, Jean-Jacques Dessalines, qui a accusé les autorités américaines d’être les responsables de cette crise. L’avocat estime que : « L’Ambassade américaine est à la base de la crise. Nous demandons à l’Ambassade des États-Unis de cesser de contribuer au chaos, aux massacres et à l’insécurité dans le pays. Depuis toujours, les États-Unis veulent occuper le pays militairement. Le gouvernement d’Ariel Henry n’est pas légitime pour prendre une décision pareille qui engagera le pays pour plusieurs années, d’autant plus que ce gouvernement ne peut compter sur l’approbation du Parlement quasiment dysfonctionnel.

 Ainsi, il ne peut pas embarquer le pays sur cette voie. Ensemble, nous dirons à la Communauté internationale que nous n’acceptons pas une intervention militaire dans le pays ». Finalement, le Coordonnateur de cette organisation de la Société civile, Luc Ernest Télémaque, avait conseillé la population à se rendre devant les Ambassades du Canada et des Etats-Unis et enfin de marcher sur le Palais national. En fait, même s’il s’agissait pour certains de larmes de crocodile, on a observé que dans divers milieux de la société haïtienne, que ce soit au sein de la classe politique ou de la Société civile, un vaste mouvement de mobilisation s’est engagé contre la décision du Premier ministre de la Transition d’engager Haïti sur une voie sans issue. Puisque sa demande d’une Force militaire de sécurité internationale constitue, de fait, une occupation étrangère d’Haïti avec pour conséquence la reconnaissance officielle de la faillite de l’Etat haïtien et la perte effective de la souveraineté nationale.

(Fin)

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