Nouveau gouvernement, le piège se referme sur André Michel !

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Me André Michel du Secteur Démocratique et Populaire (SDP)

La date du 24 novembre 2021 restera dans l’almanach du parti Secteur Démocratique et Populaire (SDP) dirigé par Me André Michel comme une date charnière. Il fallait que cela arrive. Eternel opposant à pratiquement tous les régimes qui se sont succédé en Haïti depuis la chute des Duvalier, l’ancien militant du Groupe des 184 d’André Apaid Jr, devenu avocat militant, connait enfin les délices du pouvoir. Roi du macadam, leader incontestable, ce fort thème et en action a imposé sa marque dans le gouvernement dirigé par le neurochirurgien Ariel Henry. Indéniablement, sans l’apport et surtout le consentement du remuant leader politique un peu populiste, jamais le Premier ministre a.i, nommé par le défunt Président Jovenel Moïse deux jours avant son assassinat, n’aurait pu constituer un nouveau cabinet ministériel sans contestation et acrimonie. Il faut rendre à César ce qui est à César.

Me André Michel, en dépit de tout ce qu’on peut dire contre lui, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, occupe une place à part dans le paysage politique haïtien depuis ces vingt dernières années. Il demeure un militant politique total. Si l’on veut compter le nombre de Mouvances et de groupuscules politiques que ce militant de terrain a dans son actif, on finira certainement par s’y perdre. Sans vergogne, il passe de l’extrême droite à l’extrême gauche avant de revenir à ses premiers amours, la droite classique et populiste. Son alliance hier avec des anciens cadors de Fanmi Lavalas est le signe d’un politicien opportuniste qui ne recule devant rien pour atteindre son objectif. Que dire aujourd’hui de son affinité avec Ariel Henry, un proche de l’ancien Président Michel Martelly? Il est sur tous les fronts. Mais toujours avec une seule visée, un seul objectif : trouver le chemin ou trouver la faille lui permettant d’accéder au sommet du pouvoir sans y être vraiment. Une tactique, une stratégie qu’il pense être la meilleure façon pour être toujours dehors et dedans à la fois.

Jamais les régimes précédents ne lui avaient donné cette opportunité. De la présidence de Jean-Bertrand Aristide à celle de feu Président Jovenel Moïse en passant par l’iconoclaste Michel Martelly, cette option ne lui était jamais possible. Avec ces chefs de l’Etat, c’était à prendre ou à laisser. Vous entrez dans le gouvernement de quel moyen qu’il soit mais vous y êtes pour le meilleur et pour le pire. Pas de demi-mesure. Cette obligation de participer effectivement à la gestion du pouvoir au vu et au su de tout le monde a toujours effrayé André Michel qui préfère se cantonner dans le rôle ingrat de faiseur de rois mais beaucoup plus convenu pour le rôle qu’il entend mener au sein de la classe politique haïtienne. Même au sein des oppositions, il est un genre à part. S’il n’est pas le leader en chef, il est mal à l’aise. S’il n’est pas celui qui peut imposer la règle de conduite à tenir pour l’ensemble de l’opposition, alors, ce sera sans lui. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les différents Accords politiques qui ont été signés durant ces dernières années pour comprendre qu’avec André Michel, les choses ne sont pas faciles. Il doit être l’homme d’orchestre. Sinon, la symphonie se jouera sans sa participation.

Les signataires de l’Accord de Montana en savent quelque chose. André Michel n’est pas du genre à laisser les autres parler à sa place, encore moins décider à sa place. D’ailleurs, il excelle dans son rôle de l’éternel Porte-parole de toutes les organisations qu’il a créées ou auxquelles il a adhéré. Dans le Groupe des 184, dans les années 2000, il performa déjà dans ce rôle qu’il joue à la perfection et avec gourmandise. Il n’est pas avocat pour rien. On l’avait vu le 11 septembre dernier lors de la signature de l’Accord dit de la Primature ou du 11 septembre. C’est lui qui jouait l’entremetteur, maître de cérémonie et même hôte de la maison à la place de Ariel Henry qui a compris le bénéfice qu’il peut en tirer de celui qui peut à tout instant faire basculer la situation. Des deux hommes, pour le moment, on ne sait pas lequel est le plus malin. Sauf qu’on sait que Me André Michel savait qu’il n’allait pas accepter d’entrer dans le gouvernement à un titre ou à un autre. Il ne sera point ministre. Trop réducteur. Trop enclavé. Trop limité. Trop contraignant à sa liberté de mouvement.

Surtout, il ne veut pas se priver de sa liberté de parole, de critiquer. D’où cette façon de fuir à chaque fois que l’occasion s’est présentée pour occuper un poste à responsabilité. Etre « grand Timonier » mais sans obligation officielle dans un gouvernement ou un pouvoir, c’est lui laisser tout le loisir de s’en démarquer quand cela lui chante et comme bon lui semble. Voilà pourquoi André Michel préfère déléguer les représentants de son parti dans un gouvernement dont il est pourtant la cheville ouvrière. Il le réclamait depuis plus de trois mois. Il mettait la pression sur le PM Ariel Henry qui est devenu en l’espace d’un cillement son meilleur allié politique pour ne pas dire son meilleur camarade de lutte contre ses anciens camarades de l’opposition plurielle et de la Société civile. Le replâtrage gouvernemental ayant eu lieu le mercredi 24 novembre 2021 est, en vérité, le vrai bébé de Me André Michel. Le nom de chacune des personnalités, ancienne ou nouvelle, a été discuté, débattu âprement entre un André Michel qui se prend pour un Premier ministre bis et le vrai chef du gouvernement, Ariel Henry, qui évolue en réalité sous l’œil vigilant du Core Group.

Nul ne peut comprendre l’intérêt politique de l’assaut de Jean-Charles Moise de Pitit Dessalines et Me André Michel du SDP dans un gouvernement qui, de toute évidence, n’a aucun avenir…

S’il le voulait et comme tous les membres du Core Group le souhaitaient, l’avocat aurait pu prendre la tête de n’’importe quel grand Ministère. Car, le but pour ceux qui ont mis Ariel Henry à la Primature est d’avoir l’insaisissable André Michel sous contrôle. Car, pour l’heure, il a fait la démonstration qu’il est le seul à pouvoir relancer la mobilisation contre le pouvoir en place. André Michel exulte, il est enfin pris au sérieux par la Communauté internationale qui l’a toujours considéré comme un agitateur sans aucune force réelle. Son charisme est sans égal parmi tous les leaders de l’ex-opposition. La preuve est faite, depuis le meurtre de Pèlerin 5 du 7 juillet 2021, seul Me André Michel et son SDP peuvent agiter le chiffon rouge pour faire peur au pouvoir et au Core Group. Alors même que son organisation n’est qu’un nain politique. Un groupuscule qui n’a aucun enracinement dans le pays.

Mais, l’inamovibilité de son leader et porte-parole l’a transformé en une machine capable de bloquer le pays et faire trembler les gouvernements. C’est la seule raison pour laquelle le Core Group n’a pas mis à l’écart Me André Michel et son SDP qui ne représentent pas grand chose sur le plan électoral mais diablement efficace dans la mobilisation de la population. Un cauchemar pour la Communauté internationale et Washington en particulier cherchant davantage à s’accommoder avec tous les agitateurs de terrain au lieu de trouver de vraies solutions à cette crise endémique et séculaire. Si Me André Michel jubile de l’importance que lui accordent les gens du Core Group pour avoir gardé jusqu’à maintenant ses mauvaises humeurs contre le PM Ariel Henry, il aurait tort de croire qu’on le prenne au sérieux sur le plan politique ou comme un acteur indispensable à la mise en place de la Transition post-Jovenel Moïse. Nous maintenons ce qu’on avait écrit dans une Tribune précédente, le Core Group ne cherche qu’à utiliser l’influence de Me André Michel dans cette conjoncture le temps que d’autres acteurs plus « présentables » de la Société civile ou de la classe politique émergent ou se fassent connaître avant de l’écarter ou le « griller » lors des prochaines joutes électorales.

Ce « nouveau » gouvernement de 18 membres dont huit (8) nouveaux venus avec un large ascendant SDP, Pitit Dessalines et Fusion, est l’ultime acte posé par les stratèges du Core Group dans la stratégie de piège mise en place pour contrer, voire tuer politiquement André Michel et ses amis du SDP et tous les extrémistes qui ont mené la vie dure au défunt Président Jovenel Moïse qui pensent s’installer bien au chaud dans les avenues du pouvoir en attendant qu’on organise des scrutins dont ils seront les bénéficiaires. D’ailleurs, ce piège gouvernemental n’est point destiné aux seuls extrémistes du SDP qui embrassent le PM Ariel Henry afin de mieux l’étouffer. Il s’adresse aussi aux dirigeants de la formation de Pitit Dessalines, principalement l’ancien sénateur Jean-Charles Moïse, qui se croit malin ou prenant la population pour des idiots en envoyant ses membres occuper les Ministères clés du gouvernement entre autres, Intérieur et Collectivités territoriales avec Liszt Quitel.

Tout comme les gouvernements avant, tous ces partis politiques qui ont aujourd’hui des responsabilités dans le cabinet ministériel du 24 novembre auront des explications à donner et des comptes à rendre à la population en cas d’échec de cette équipe au pouvoir. Que ce soit Me André Michel, que ce soit Jean-Charles Moïse sans oublier Edmonde Supplice Beauzile avec Rosemond Pradel de la FUSION. Ils ne pourront se démarquer du bilan qu’aura à fournir le dernier Premier ministre nommé par le Président Jovenel Moïse avant de tomber sous les balles du commando haïtiano-colombien en juillet dernier. Ces leaders politiques et leurs partis sont tombés bêtement dans le piège. Ils auraient dû attendre patiemment derrière la porte du pouvoir au lieu d’entrer en connaissance de cause dans un « machin », un gouvernement que même les plus novices en analyse conjoncturelle comprennent clairement qu’il ne pourra réussir. Le contexte n’est nullement favorable, le cabinet n’est certainement pas « inclusif » et surtout que ce gouvernement porte en lui le germe de la discorde avec les signataires des Accords Montana, PEN, CRSHC, etc ; qui croient que ce sont eux qui ont la solution miracle.

Nul ne peut comprendre l’intérêt politique de l’assaut de Me André Michel et Pitit Dessalines dans un gouvernement qui, de toute évidence, n’a aucun avenir vue le contexte sociopolitique dans lequel il a été monté. On aurait pu comprendre que ces deux formations politiques participent à tout autre gouvernement issu d’un accord qui ne charrie pas autant de critiques ou même dirigé par une personnalité autre que quelqu’un qui a mené toute sa carrière politique avec les régimes qu’ils ont toujours contestés. Cherchez l’erreur ! Encore pour Jean-Charles Moïse qui a toujours eu des accointances avec tous les dirigeants politiques de ces vingt dernières années. Mais, certainement pas Me André Michel. Lui qui se prenait pour l’enfant terrible de la classe politique haïtienne en se présentant en « Monsieur propre » de la République. Franchement, il y a de quoi être totalement dans le brouillard. Après avoir mené la vie dure à quasiment l’ensemble des Présidents et Premiers ministres des années précédentes, et même grandement contribué à les chasser du pouvoir à sa manière, André Michel ne trouve pas plus logique que d’amarrer son parti au système qu’il a toujours prétendu combattre depuis des lustres.

On cherche encore la logique. L’ancien Premier ministre de Jean-Bertrand Aristide dans les années 90, Robert Malval, dans une excellente Tribune qu’il a publiée au quotidien Le Nouvelliste en date du 30 novembre 2021 qui  s’intitule « La République des transfuges » a dressé le portrait de Ariel Henry et de son nouvel allié André Michel en ces termes : « Le chef du gouvernement actuel est un condensé de cette prédisposition à l’opportunisme. Ancien vice-président du PANPRAH, passé dans le camp de Préval pour aller rejoindre celui de Martelly, il est la figure emblématique de ces retournements de veste devenus sport national. Cependant, le revirement le plus spectaculaire est le ralliement du SDP au régime de facto dirigé par Ariel Henry. C’est la déroute de l’intelligence politique la plus déconcertante. Pour reprendre les propos de Bismarck, ce regroupement a jeté lui-même la terre sur son cercueil, car entre Henry et le SDP, les chemins ne vont pas tarder à diverger ».

Avec ce portrait, tout est dit. Malval ne pourra dire mieux. Comme lui, tous les observateurs de la politique haïtienne cherchent à comprendre et se questionnent sur ce revirement spectaculaire qu’on a déjà évoqué, pas du Secteur Démocratique et Populaire (SDP) mais de son Porte-parole, Me André Michel personnellement qui a du mal, beaucoup de mal, à donner les raisons de ce ralliement avec armes et bagages dans le camp de « l’ennemi » d’hier. Car, cette cohabitation de l’impossible, tout le monde connaît à l’avance comment elle se terminera : sur le macadam de la capitale. Ce jour-là, on peut être certain que tout le monde surveillera de près le slogan qui en sortira. L’exercice, sans l’ombre d’un doute, même avec le cynisme qui caractérise les politiciens haïtiens, sera compliqué pour ses auteurs.

C.C

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