Mon bel ami et camourade Franck Laraque

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Franck Laraque: professeur émérite, militant sincère, modèle de rectitude morale, intellectuelle et politique.

 Franck Laraque est décédé le mercredi 24 août 2016, aux petites heures du matin. Je savais que l’inévitable allait finir par frapper à sa porte et l’emmener pour son dernier voyage. Mais quand Michèle sa fille, m’a appelé pour m’annoncer la nouvelle, tout en moi a chaviré.  J’ai vécu ce même sentiment de désarroi, de solitude subite, de grande douleur retenue, de colère contre un destin implacable que celui ressenti lors de la mort de mon jeune frère François qui était plus que mon frère. Il était aussi mon ami, un vrai, comme Franck l’était.

Voilà déjà un an que Franck, mon ami Franck est parti, presque jour pour jour. La solitude ressentie lorsque la nouvelle de son décès m’est arrivée refait surface, par moment, parce qu’il m’est difficile d’oublier ces heures d’heureuses et intéressantes conversations avec Franck dont je me suis senti orphelin depuis son départ. Entre Franck et moi, il y avait une relation spéciale, unique, une rare intimité intellectuelle et politique, continue, sincère, chaude, cordiale, agissante, camouradement partagée, empressée, bien comprise, fervente, complice, chaleureuse.

Cette amitié était unique, parce que depuis la publication de ce journal, Franck et moi avions été en contact chaque semaine, le lundi ou, plus rarement le mardi, jusqu’à son accident vasculaire cérébral quand son élocution était devenue difficile. En effet, à l’époque de la transition qui m’a vu quitter Haïti Progrès pour contribuer à former Haïti Liberté, je lui avais fait part de mes difficultés de mémoire, de cette relative dispersion de mon attention qui n’a rien à voir avec l’âge, mais qui fait plutôt partie intrinsèque de ma personne. Déficits qui peuvent me jouer de drôles de tours quand  j’écris mes textes. Et spontanément, il m’a offert de venir à ma rescousse.

Depuis, pendant de longues années, Franck, chaque semaine, était le premier à lire mes articles, à partager avec moi mes «défaillances d’écriture», si je peux ainsi les appeler. Et comme nous étions logés à la même enseigne idéologique résolument progressiste, avec cette note révolutionnaire sous-jacente, on s’entendait à merveille. C’était un rituel hebdomadaire auquel les deux nous avions pris goût, grand goût, au point où si d’aventure je ne l’appelais pas aux heures convenues, il s’empressait de me faire un coup de fil pour me demander ce que devenaient les Twa degout, par la suite les Twa fèy, twa rasin.

            À un moment donné, j’ai commencé une rubrique médicale à portée du profane qui l’avait beaucoup intéressé. Je ne lui en ai pas parlé jusqu’au moment où il s’est aperçu que cette rubrique commençait à paraître dans le journal. Spontanément, il m’a appelé pour me demander avec l’élégance caractéristique des deux frères Laraque: genlè m pèdi djòb mwen? C’est ainsi que notre connivence se donnait rendez-vous deux fois par semaine, le lundi et le mardi. Au total, Franck était le premier à lire mes trois textes, et il ne se lassait jamais de le faire. À l’occasion, il publiait lui aussi, un texte dans le journal dont j’étais le premier à en avoir la primeur. Connivence camouradement partagée.

La connivence ne s’arrêtait pas là, car après le partage de nos textes, nous les commentions parfois, si nécessaire, mais c’était très souvent l’occasion pour lui et moi de faire un tour d’horizon de l’actualité politique aussi bien haïtienne qu’internationale. Rarement, il nous arrivait de différer d’opinion, et c’était toujours mineur. Au cours de ces échanges, il éprouvait toujours un plaisir filigrané  d’émotion à me parler de telle ou telle autre personne, vivant soit au pays, soit en diaspora, pour qui il avait respect, admiration et dont le travail ou la production contribuaient de façon concrète à faire avancer la cause haïtienne, la problématique du pays, culturellement, socialement.

Comme Franck et mon père étaient militaires, nous avions l’occasion de faire de temps à autre des virées dans le temps pour ramener à la surface des souvenirs enfouis, tapis dans l’ombre de ma mémoire et qui remontaient à la présidence de Vincent et de Lescot. Étant mon aîné de quinze ans, il y avait pas mal d’«épisodes» dont je ne me rappelais très bien et qu’il m’aidait à reconstruire parce qu’il les connaissait mieux que moi. Je les comparais avec les bribes de souvenirs restés dans ma mémoire au hasard de conversations entendues à la maison, de la bouche de mes parents et de ma grand-mère paternelle. Il ne me marchandait pas son temps et les explications rationnelles d’événements que lui avait vécus alors que moi j’étais encore gosse.

Très curieux, il était intéressé à connaître et à comprendre le fonctionnement de nos organes majeurs : le cœur, les reins, le cerveau par exemple, et par ricochet les maladies qui pouvaient les atteindre. Aussi, c’est avec empressement qu’il avait voulu partager avec moi avant leur publication, mes textes se rapportant à divers malfonctionnements du corps humain. À chaud, il pouvait s’entretenir à son aise avec moi, l’ami médecin. Et comme les textes étaient accompagnés de schémas, de desseins ou de photos, il était facile de dialoguer et de lui donner accès à la complexité, par exemple du processus visuel avec ses deux composantes optique et neurologique.

Ai-je trop parlé de ma «relation spéciale, unique» avec Franck ? Au lecteur d’en juger. J’ai eu ce rare privilège d’avoir partagé des moments de chaude amitié intellectuelle et politique avec Franck Laraque, sentinelle de l’espoir, homme de vigie qui scrutait l’horizon, l’avenir d’un pays jeté aux quatre vents des appétits d’un pouvoir impérial insatiable, servi par des laquais traîtres à la mémoire et à l’idéal dessaliniens. Il s’était fait en quelque sorte le porte-parole des masses opprimées qui, ensemble avec le secteur progressiste, nationaliste, patriote de l’intelligentsia, sont capables de «relever le défi de la survie économique  et de ”construire Haïti par nous-mêmes”».

Professeur émérite admiré de ses étudiants, Franck Laraque a été un pédagogue hors pair qui à travers ses livres, ses interventions dans les médias, sa lutte conséquente contre la dictature des Duvalier, sa compréhension dialectique, marxiste des rapports de classe a accompli un immense travail de conscientisation «dont l’œuvre littéraire reste un vecteur important, [qui] doit s’inscrire aussi dans le cadre de projets politiques et d’activités sociales qui touchent l’organisation actuelle et l’avenir du pays» (Tontongi). En ce sens, Franck a fait œuvre qui vaille dans son travail de propager une vision du pays qui peut devenir réalité dans la mesure où un leadership éclairé, progressiste, national, révolutionnaire, s’appuyant sur la force des mains magiciennes du peuple peut transformer cette vision en réalité sociale, économique, politique.

Franck Laraque a accompagné, dans sa sphère d’action, les luttes du peuple haïtien pour sa survie dans la dignité, pour que les mots liberté et justice trouvent leur vrai sens à ses yeux. Franck a repris ce flambeau de détermination légué par la geste de Vertières, et qui ne s’est pas éteint malgré tumultes, interventions, occupations à mettre au compte d’un ennemi cinquante-étoilé implacable, héritier d’un sentiment de vengeance de la part d’un colonialisme-impérialisme qui n’a jamais pardonné à la négraille esclave de lui avoir fait mordre la poussière le 18 novembre 1803.

À travers les écrits de Franck, c’est tout un parcours politique et intellectuel qui s’offre à nous, en quelque sorte un film au ralenti d’une pensée révolutionnaire ancrée dans une fraternisation noble avec  les luttes et revendications populaires visant à changer Haïti, à en faire un lieu où les opprimés, les refoulés dans ”le pays en dehors” puissent enfin s’asseoir autour de la table nationale, partager les ressources du pays équitablement et jouir pleinement des fruits de leur travail.

Les masses restent les victimes permanentes du monumental échec des pouvoirs, d’un éternel gâchis économique, social, politique qui n’en finit pas. Pour les sortir de leur enfer, Franck n’a pas arrêté de préconiser «l’alliance de la conscientisation politique et de la conscientisation économique des masses» pour un changement radical de leur condition. Une alliance incontournable, impérative. Mais au pays, les classes dirigeantes sont sourdes, obstinées à garder le statu quo, à défendre leurs mesquins intérêts de classe et à servir de courroie de transmission des menées impérialistes.

Franck croyait fermement aux initiatives prônant des projets locaux de développement par des Haïtiens, pour des Haïtiens et qui en même temps alimentent la dynamique de conscientisation économique des masses, conscientisation dont il était un ardent propagateur et défenseur. Il va sans dire que dans la pensée de Franck, il est plus que souhaitable qu’une telle dynamique soit encadrée par un État responsable, conscient de ses responsabilités et devoirs citoyens, comme on le voit à Cuba, en Bolivie, au Venezuela.

Avec son dernier ouvrage L’instrumentalisation de la pensée révolutionnaire paru juste avant son accident cérébral vasculaire qui l’a laissé handicapé, Franck nous a laissé une production littéraire qui a fait en quelque sorte le tour d’une vie de militant dont le talent d’écrivain a été mis au service des masses oubliées, refoulées, exploitées et qui devrait servir de guide aux universitaires, à la jeunesse haïtienne, à ce réservoir d’hommes et de femmes patriotes, honnêtes, en Haïti, pour contribuer à cette conscientisation, cette dynamique de conscientisation économique des masses, seule capable de les faire accéder à un changement radical en vue d’une vie digne.

Franck Laraque, toute sa vie, et particulièrement durant sa vie de militant a été, comme son frère Paul du reste, un modèle de rectitude morale, intellectuelle et politique. Les deux ont vécu un itinéraire militant articulé autour d’une pensée généreuse, humaniste, progressiste, révolutionnaire. J’ai eu le bonheur d’être proche de Franck. Avec lui, j’ai partagé d’agréables moments de convivialité, de militance, de meilleure compréhension d’un monde en proie à de féroces appétits de domination. Avec Franck parti, j’ai perdu un camarade de lutte, un ami sincère, un frère, un intellectuel, un camourade.               Comme je l’ai écrit, l’année dernière, quelques jours après son décès : « Notre journal gardera vivante l’image de la vie exemplaire et militante de Franck reposant aujourd’hui en paix au royaume de nos ancêtres où il a rejoint dans l’éternité ceux des Laraque partis avant lui pour leur dernier voyage».

23 août 2017

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