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Le lundi 2 avril, vers 11 heures du matin, des agents circulant à bord d’un véhicule blindé, au coin de l’avenue Monseigneur Guilloux et de la rue Tiremasse, dans le quartier de Belair, ont tiré mortellement sur un conducteur de moto-taxi — âgé d’environ 30 ans selon des témoins — le laissant agoniser pendant une vingtaine de minutes avant de rendre l’âme.
Les riverains ignoraient si les tireurs, auteurs de ce meurtre de sang-froid, étaient des agents de la Police nationale d’Haïti (PNH) ou des mercenaires de Vectus Global, la société du magnat des soldats de fortune Erik Prince. La plupart des gens se cachent lorsque leurs patrouilles passent dans le secteur.
Le conducteur et l’un de ses collègues venaient tout juste d’acheter des vêtements d’occasion (appelés « pepe » en créole) sur la « piste » — une zone située au carrefour du marché de Croix-des-Bossales et de l’avenue Haïlé Sélassié, qui abritait autrefois l’aéroport Bowen Field de la capitale.

Le « char » (véhicule blindé) a ouvert le feu sur les deux hommes alors qu’ils se dirigeaient à moto vers l’avenue John Brown — communément appelée « Lalue » — pour y vendre leurs vêtements d’occasion : chemises, pantalons et shorts. L’autre homme, âgé d’environ 40 ans et grièvement blessé, a réussi à ramper sur le ventre jusqu’à la rue Tiremasse, où il a succombé à ses blessures.
« Est-ce que c’est seulement ici, dans les ghettos, qu’ils tuent autant de gens de cette façon ? » a demandé un jeune homme qui assistait à l’agonie du conducteur de moto-taxi mortellement touché. « J’ai appris qu’il existe une équipe de médias en ligne qui nous aide à diffuser ce message [une référence à Haïti Liberté, parmi très peu d’autres organes tels que le canal WhatsApp Verite Presizyon], car le monde doit voir comment les gens meurent ici. »

Marc Arthur « Toto » Alexandre, connu comme le porte-parole de Belair, n’a pas pu déterminer l’identité des deux vendeurs de vêtements abattus, et le cadavre du chauffeur avait été dévoré par des chiens.
« Désormais, en Haïti, ce sont les chiens qui se chargent de vos funérailles », a expliqué Alexandre avec sarcasme. « Quand vous mourez dans un quartier où vous êtes inconnu, votre corps reste dans la rue et les chiens vous mangent… C’était un pauvre type, tout comme l’autre… et leurs familles, si tant est qu’elles aient été au courant, avaient trop peur de venir. »

Belair a traversé un mois de janvier particulièrement terrible, au cours duquel des unités de la PNH et/ou des mercenaires ont tué de nombreuses personnes — souvent à leur domicile — à l’aide de véhicules blindés en maraude et de drones.
L’une des journées les plus meurtrières fut celle du 29 janvier, soit le lendemain de la publication par Haïti Liberté d’un long article relatant le carnage qui se déroulait dans ce quartier. Alexandre a transmis à Haïti Liberté des photographies de six victimes tombées ce jour-là.
Jackson Aupont, 41 ans, a été tué par un véhicule blindé (« char ») entre 8 h 00 et 9 h 00 du matin, le jeudi 29 janvier.
Frizner Jean-Charles, qui aurait fêté ses 44 ans le 28 mars, a été tué entre 4 h 00 et 5 h 00 du matin ce même jour.
Jocelyn Jonka, 66 ans, a été abattu par une équipe conjointe de policiers et de mercenaires, également entre 4 h et 5 h du matin ce même jour.

Alexandre n’a pas réussi à se rappeler le nom de l’une des victimes tuées, mais il pense que celle-ci répondait au surnom de « Fanfane 1983 ».
Marc Antoine Prosper, dont la famille avait fui la zone, a lui aussi été tué entre 4 h et 5 h du matin. Il avait 61 ans ; pour gagner sa vie, il vendait du pain et poussait une charrette à bras (bourèt).

Une victime non identifiée — dont la famille n’a pu être retrouvée ni par Alexandre ni par son voisin — a également été tuée entre 4 h 00 et 5 h 00 du matin.

Un autre quartier pauvre ciblé par la PNH et Vectus Global est Martissant. Le 25 mars, une femme d’âge moyen non identifiée a été grièvement blessée à la tête lorsqu’un drone de la police a percuté sa maison. Deux hommes ont tenté de la transporter à l’hôpital, mais elle est décédée en chemin.
Auparavant, le 19 mars, dans le centre-ville de Port-au-Prince, deux pousseurs de charrettes à bras (bourètye) non identifiés ont été abattus sans motif par une patrouille de la PNH.
Bien que ce carnage ne fasse l’objet de presque aucune couverture médiatique de la part de la presse bourgeoise américaine ou haïtienne, le New York Times a tout de même publié, le 10 avril, une tribune signée par Diego Da Rin et Renata Segura de l’International Crisis Group (ICG), un important groupe de réflexion issu de l’establishment.

L’article reconnaît de manière oblique que la répression sanglante menée par la police et les mercenaires dans les bidonvilles d’Haïti pourrait s’avérer contre-productive, et exhorte le gouvernement à « trouver le juste équilibre entre une démonstration de force et une volonté de négocier ».
« En faisant appel à des contractuels étrangers et en recourant à l’utilisation de drones armés, le gouvernement [du Premier ministre de facto Alix Didier Fils-Aimé] a contribué à mettre les gangs sur la défensive et a contraint certains de leurs chefs à entrer dans la clandestinité », soutiennent Da Rin et Segura. « Toutefois, ces mêmes tactiques sont périlleuses pour les civils, dont des dizaines ont été tués au cours de l’année écoulée par les seuls tirs de drones. »
De fait, on observe depuis le mois de janvier une escalade dramatique des massacres perpétrés par la police dans le centre-ville de Port-au-Prince.

Les auteurs de cette tribune approuvent le déploiement croissant de la « Force de suppression des gangs » (GSF) — une initiative conçue et dirigée par Washington — mais reconnaissent que, « si des troupes étrangères pourraient aider le gouvernement haïtien, mis à rude épreuve, à […] affaiblir les gangs, […] la force seule ne suffira pas à débarrasser le pays de ces groupes ».
Au contraire, « une fois que le rapport de force sur le terrain aura évolué, les autorités haïtiennes devront se tenir prêtes à s’asseoir à la table des négociations si elles souhaitent voir ces groupes démantelés définitivement », concluent les auteurs.
« Haïti ne parviendra pas à instaurer la paix à coups de frappes de drones — surtout lorsque le bombardement de cibles liées aux gangs risque de signifier [et a déjà signifié !] la mort d’enfants. Réintégrer les membres des gangs au sein de la société ne sera pas chose aisée. Mais le recours exclusif à la force ne fera que prolonger le calvaire du pays. »

Si Alix Didier Fils-Aimé et ses troupes impitoyables ont peut-être, pour l’heure, repris le contrôle du centre-ville de Port-au-Prince, les conflits se multiplient désormais dans les zones rurales d’Haïti. Les 28 et 29 mars, dans la vallée rizicole de l’Artibonite, des affrontements entre le groupe armé Gran Grif (« Grandes Griffes ») — allié à l’alliance Viv Ansanm (« Vivre Ensemble ») du grand Port-au-Prince — et un groupe armé pro-gouvernemental baptisé Ti Mepris (« Petit Mépris ») — allié à la Kowalisyon (« Coalition »), une force auxiliaire de la PNH — ont fait entre cinq et 20 morts (des organisations de défense des droits humains, telles que le Réseau national de défense des droits humains ou RNDDH, ont largement exagéré ce bilan, le portant jusqu’à 70 décès).

Parallèlement, dans la nuit du 13 avril, un groupe armé non identifié a attaqué et pillé le commissariat de la PNH à Seguin — une localité rurale isolée située aux abords de Jacmel — emportant avec lui armes et véhicules tout-terrain. L’assaut a coûté la vie à des policiers ainsi qu’à des civils, et de nombreuses maisons et voitures ont été incendiées. Bien qu’une partie de la presse ait attribué cette attaque au groupe Viv Ansanm, ce dernier ne l’a pas revendiquée ; par ailleurs, son président et principal porte-parole, Jimmy « Barbecue » Chérizier, est rarement sorti du silence qu’il observe depuis l’explosion de sa maison et son éviction du quartier de Delmas 6, survenues à la mi-janvier.

Alors que les lignes de front évoluent en Haïti et que l’avenir de la nation demeure résolument incertain, il est significatif de constater que l’ICG — un groupe de réflexion proche de l’establishment américain — reconnaît désormais la nécessité de ces négociations que Chérizier appelle régulièrement de ses vœux depuis deux ans, formulant des déclarations telles que : « La seule chose capable de sortir Haïti du gouffre dans lequel le pays se trouve actuellement, c’est le dialogue. Parlons-nous et expliquons-nous mutuellement nos besoins. »
Comme l’a récemment conclu Marie-Paule Florestal, chroniqueuse à Haïti Liberté : « Sans représentation politique, sans contribution ni participation des plus pauvres parmi les pauvres — dans les ghettos où est implanté Viv Ansanm — Haïti ne connaîtra jamais de véritable démocratie, de sécurité durable, de développement inclusif et pérenne, ni d’harmonie sociale. »








