Le feuilleton kenyan en Haïti (11)

(11e partie)

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Matthew Miller porte-parole du Département d’Etat américain

L’arrivée du premier contingent de policiers kenyans dans le pays, le mardi 25 juin 2024, préfigurant le début du déploiement de la Mission Multinationale d’Appui à la Sécurité en Haïti (MMAS), nous donne l’occasion de reprendre la diffusion de ce feuilleton jusqu’à son épilogue.

Le vendredi 26 janvier 2024, on apprenait qu’un ancien Condominium Britanniques dans les Caraïbes, Bélize, se préparait à former une cinquantaine de soldats sur un effectif total de 1000 hommes que compte l’armée de ce petit Etat, dans le cadre la Mission multinationale d’Appui à la Sécurité en Haïti (MMAS). Ce sont des soldats de la Force de Défense du Belize (BDF). Ils sont formés par des militaires canadiens envoyés à Belize pour cette mission. Selon le ministre de la Défense nationale de ce petit territoire insulaire, Oscar Mira, « Pour s’assurer que nos soldats soient prêts à être déployés nous faisons de la formation à Belize. Nous avons des forces canadiennes ici, dans le pays, qui donnent cette formation. Nous avons une liste de cinquante soldats que nous entraînerons davantage afin d’avoir un pool d’officiers de la ВDF qui pourra être déployé en Haïti. (…) Il n’y a pas encore eu de décision quant au déploiement en Haïti. Nous voulons nous assurer que nos soldats qui seront déployés sont bien préparés et ont tout ce dont ils ont besoin quand la décision sera prise ».. Toujours ce même vendredi 26 janvier 2024, comme c’était prévu, le Kenya revenait dans l’actualité haïtienne.

La question du déploiement des forces kenyanes en Haïti faisait la « Une » des médias du pays sur la décision de la Haute Cour de Nairobi. En effet, attendue comme la terre sèche qui attendait la pluie, la nouvelle est tombée comme un coup de butoir pour le Président William Ruto, impatient lui de voir la couleur des billets de la monnaie de Washington pour cette opération dont son pays assure la sous-traitance. En effet, le juge à la Haute cour de justice, Enock Chacha Mwita avait décidé que « Le Conseil national de sécurité n’a pas mandat pour déployer des agents de la police nationale hors du Kenya. Toute autre mesure où mesure prise par un organe ou un fonctionnaire de l’État pour promouvoir une telle décision, contrevient à la Constitution et à la loi et est donc inconstitutionnelle, illégale et invalide. En vertu de la loi kényane, les autorités ne peuvent déployer des officiers à l’étranger que si un accord de réciprocité était en place avec le gouvernement hôte ».

Mais, le dossier est encore loin d’être clos et le conflit entre les deux Pouvoirs – exécutif et judiciaire – ne faisait que commencer. Si l’opposition, à travers la justice, avait marqué un deuxième point sur le gouvernement en remportant une victoire décisive, elle est pour le moins provisoire dans la mesure où le Président William Ruto n’avait pas dit son dernier mot sur le dossier. Le jour même, dès la proclamation du verdict du juge Mwita, la présidence kenyane a réagi par le biais de son porte-parole Isaac Maigua Mwaura. Celui-ci, en effet, avait déclaré dans la presse que le gouvernement n’avait pas l’intention de s’arrêter à ce chemin et qu’il entendait poursuivre le processus du déploiement des policiers kenyans en Haïti. Pour les autorités politiques du Kenya, il était hors de question d’accepter ce verdict  même si elles n’entendaient pas passer outre de la décision du juge.

« Bien que le Gouvernement respecte l’État de droit, nous avons néanmoins décidé de contester immédiatement le verdict de la Haute Cour. Le Gouvernement Kényan entend épuiser tous les recours juridiques à sa disposition pour obtenir gain de cause. Le Gouvernement réitère son engagement à honorer ses obligations internationales en tant que membre de la Communauté des nations (…) Le Kenya a un bilan exceptionnel en matière de contribution aux missions de maintien de la Paix au niveau international dans des pays tels que : Soudan du Sud, Namibie, Croatie, Libéria, Sierra Leone, entre autres » soutenait le porte-parole du gouvernement kenyan publié sur le compte officiel X du gouvernement le vendredi 26 janvier 2024.

Justement, le même jour The Star qui suit de près ce dossier, dans son édition datée du 17 janvier 2024, avait indiqué que la formation des policiers devant être déployés en Haïti était terminée et que ces derniers n’attendaient que le feu vert des autorités qui, elles, attendaient la décision de la Haute cour de justice. D’après le journal qui citait une source gouvernementale gardant l’anonymat « Les équipes de l’Unité de déploiement rapide, de l’Unité anti-vol, de l’Unité des services généraux et de l’Unité de patrouille frontalière ont terminé leur formation le 4 janvier 2024. Les responsables ont indiqué que le groupe avait été invité à prendre un bref repos et à attendre la décision du tribunal sur son déploiement. L’équipe est maintenant prête à être déployée après une formation rigoureuse » concluait The Star. Après le verdict de la Haute cour de justice de Nairobi contre l’envoi des troupes kenyanes de l’autre bout d’Afrique, ce ne sont pas les autorités haïtiennes qui ont réagi en premier.

L’avocat Iswick Théophin

Comme il fallait s’y attendre, ce sont celles de Washington qui avaient fait connaître leur avis à la place de Port-au-Prince. Tout d’abord, le Département d’Etat américain, à travers son porte-parole, Matthew Miller, déclarait le lendemain samedi 27 janvier 2024 que « L’engagement des États-Unis envers le peuple haïtien reste inébranlable. Nous réaffirmons notre soutien aux efforts internationaux en cours pour déployer une Mission Multinationale de Soutien à la Sécurité en Haïti, comme demandé par Haïti et autorisé par la résolution 2699 du Conseil de sécurité des Nations-Unies, et renouvelons nos appels à la Communauté internationale pour qu’elle fournisse de toute urgence un soutien à cette mission. Les États-Unis reconnaissent la décision de la Haute cour de la République du Kenya concernant le déploiement de la police kenyane à l’appui de la MMSS en Haïti et l’intention déclarée du gouvernement du Kenya de contester cette décision.

Il est urgent que la Communauté internationale réponde aux niveaux sans précédent de violence des gangs et aux forces déstabilisatrices qui s’attaquent au peuple haïtien. Dans le même temps, nous appelons au rétablissement de l’ordre démocratique grâce à un processus politique inclusif en Haïti. Nous continuons d’exhorter les parties prenantes haïtiennes à parvenir à un consensus sur le partage du pouvoir et une gouvernance inclusive. La seule voie légitime vers une Paix et une stabilité à long terme passe par des élections libres et équitables. » De son côté, le chargé d’Affaires des Etats-Unis à Port-au-Prince, Eric Stromayer, se faisant le porte-parole du gouvernement haïtien qui, sans doute, ne s’attendait pas à une réponse négative des autorités judiciaires du Kenya et donc restait muré dans un silence qui en dit long sur le choc inattendu, avait réagi ainsi le 28 janvier 2024 dans un message audio sur le Site de l’ambassade.  « Comme beaucoup d’entre vous, nous avons lu ce matin la décision du tribunal de la République du Kenya concernant le déploiement des policiers kenyans dans le cadre de la Mission Multinationale de Support à la Sécurité en Haïti.

Nous avons vu également la déclaration du gouvernement du Kenya indiquant sa volonté de contester cette décision. Les USA vont continuer de supporter les efforts internationaux qui se font actuellement pour former une Mission Multinationale de Soutien en faveur d’Haïti autorisée par la Résolution 2699 du Conseil de sécurité de l’ONU. Comme l’a souligné la résolution 2699, le support international à la PNH est essentiel pour combattre les bandits et rétablir la sécurité en Haïti. Nous continuons d’encourager la Communauté internationale pour qu’elle supporte le MMSS. Les USA félicitent les pays qui, publiquement ou en privé, ont confirmé l’engagement de leurs ressources comme Antigua, les Bahamas, la France et la Jamaïque. (…) Les USA vont continuer de supporter les efforts internationaux qui ont cours actuellement pour former une mission multinationale de support à la sécurité pour Haïti. La communauté internationale doit donner un support en urgence pour la sécurité et la stabilité pour le peuple haïtien. Ensemble, nous devons combattre la violence qui empêche à Haïti d’avancer et garantir la paix et la sécurité pour tout le monde. » Quant au Secrétaire d’Etat adjoint aux Affaires de l’hémisphère occidental, Brian Nichol’s, il n’a pas été trop bavard sur cette décision.

Il s’était contenté de dire que « Les États-Unis restent engagés dans le déploiement d’une mission multinationale de soutien à la sécurité. » A noter que le Secrétaire du cabinet des Affaires Etrangères et de la diaspora kenyane, Musalia Mudavadi, qui était en visite à Pékin en Chine ce même vendredi 26 janvier 2024 s’était entretenu avec son homologue chinois, Wang Yi, sur la situation haïtienne et le processus de la Mission Multinationale d’Appui à la Sécurité en Haïti et bien évidemment était revenu sur la décision de la Haute cour de justice kenyane relative à cette mission. « Il a été convenu que la Chine continuerait à soutenir la mission en Haïti ainsi que d’autres initiatives de consolidation de la Paix en Afrique, où le Kenya joue un rôle de premier plan » avait déclaré dans un communiqué Musalia Mudavadi depuis Pékin ce vendredi 26 janvier. Finalement, quarante-huit heures après la décision du juge Enock Chacha Mwita, les autorités haïtiennes s’étaient enfin réveillées de leur profond sommeil et avaient retrouvé leurs esprits.

Ainsi, le dimanche 28 janvier 2024, quasiment après tous leurs partenaires dans ce feuilleton kenyan, par le truchement du ministère de la Culture et de la Communication, elles avaient émis un communiqué dans lequel elles disaient en gros ne pas perdre espoir que le gouvernement du Kenya trouvera un dénouement positif rapidement à ce dossier. « Le gouvernement de la République d’Haïti suit l’évolution du dossier au Kenya et s’attend à un dénouement prompt et positif. Le gouvernement haïtien remercie le Président William Ruto et le peuple kényan d’avoir accepté d’assurer le leadership de la Mission Multinationale de Support à la Sécurité en Haïti (MMSS). Le gouvernement haïtien remercie les nombreux pays qui se sont manifestés pour lui offrir différents types d’aides afin de rétablir l’ordre et la sécurité au plus tôt, selon le vœu de la Résolution 2699 du Conseil de Sécurité. Il remercie également tous ceux qui continueront de se manifester afin d’aider à construire une paix durable en Haïti et nous permettre de renouer avec la démocratie » avait indiqué le communiqué en date du 28 janvier 2024.

Dans la foulée, on apprenait, le mardi 30 janvier, que le Premier ministre de transition, Ariel Henry, avait écrit au Président kenyan, dans le but de mettre au point un « Accord bilatéral de sécurité» entre la République d’Haïti et celle du Kenya afin de  permettre à Nairobi de se mettre en conformité avec la Constitution  kenyane et ce, comme l’avait suggéré dans son réquisitoire le juge Enock Chacha Mwita qui parlait « D’accord de réciprocité.» Une démarche qui avait permis au Président William Ruto d’être un peu plus confiant puisque, en marge d’un Sommet italo-africain à Rome, en Italie où il prenait part, le même jour, celui-ci, dans un entretien accordé à l’Agence de presse Reuters avait confirmé que les autorités haïtiennes avaient bel et bien sollicité par écrit un Accord bilatéral avec le Kenya depuis plusieurs mois. Répondant à une question sur cette fameuse missive, William Ruto avait déclaré, « Absolument. Haïti a, en fait, écrit officiellement, pas aujourd’hui, mais il y a plusieurs mois et que le gouvernement travaille à la mise en place d’un Accord de réciprocité avec le gouvernement haïtien afin de débloquer la situation. La mission est en bonne voie. Elle pourra donc avoir lieu dès la semaine prochaine, si tous les documents sont remplis entre le Kenya et Haïti dans la logique bilatérale suggérée par le tribunal.»

Après ce verdict qui était très attendu par tous, il y a eu beaucoup de réaction de part et d’autre de l’échiquier politique haïtien comme on l’a vu sur le plan international. Certes en Haïti, ce mois de janvier 2024 a été un mois sous haute tension pour le gouvernement qui faisait face à une contestation nationale, sorte d’opération « Pays lock » qu’avait connue le feu Président Jovenel Moïse. Une contestation politique qui avait poussé la Communauté internationale, à travers elle le Core Group, sorte d’association des ambassadeurs étrangers accrédités en Haïti, notamment, les Etats-Unis d’Amérique, de venir à la rescousse d’un Premier ministre au bord du gouffre.

la population guettait jour après jour la démission du chef de la transition au lieu de suivre le processus qui devait conduire à l’arrivée des premiers contingents de policiers kenyans et de soldats des autres Etats formant la coalition

Le samedi 27 janvier 2024, le porte-parole du Département d’Etat américain, Matthew Miller, devait appeler les parties à s’entendre pour un partage du pouvoir et « A la restauration de l’ordre démocratique par le biais d’un processus politique inclusif en Haïti. Nous continuons d’exhorter les parties prenantes haïtiennes à parvenir à un consensus sur le partage du pouvoir et la gouvernance inclusive. La seule voie légitime vers la paix et la stabilité à long terme passe par des élections libres et équitables » avançait-il. D’autre part, c’était au tour du Secrétaire d’Etat adjoint aux Affaires hémisphériques, Brian Nichol’s, de jouer sa petite musique en volant au secours d’un Ariel Henry dont, en réalité, les jours à la Primature étaient comptés. « Nous dénonçons les efforts de ceux qui cherchent à déstabiliser le pays » estimait Brian Nichol’s en guise de soutien au régime en place. Quant au chargé d’Affaires américain à Port-au-Prince, Eric Stromayer, il pensait que c’était le « moment de penser aux élections » alors que le pays, comme un seul homme, réclamait le départ de l’équipe au pouvoir, incapable de juguler l’insécurité et de redresser la situation.

« Nous continuons de lancer un appel en faveur d’un processus politique incluant toutes les personnes en Haïti. Le seul chemin légitime ce sont les élections libres et justes. Kreyòl pale, kreyòl konprann. Notre engagement envers le peuple haïtien reste solide» soulignait Stromayer le samedi 27 janvier 2024 dans un communiqué. Mais, malgré ces avalanches de prise de position en faveur du gouvernement, les acteurs politiques de l’opposition quant à eux s’activaient et s’intéressaient davantage à trouver les moyens de renverser le Premier ministre Ariel Henry qui s’empêtrait dans une crise sociopolitique et sécuritaire qui ne lui laissait aucun répit. En effet, la population guettait jour après jour la démission du chef de la transition au lieu de suivre le processus qui devait conduire à l’arrivée des premiers contingents de policiers kenyans et de soldats des autres Etats formant la coalition dont la mission principale est de combattre les groupes armés qui se sont emparés de la capitale et d’une partie du territoire. Certes, la contestation populaire prenait l’ascendance sur ce feuilleton dont l’Afrique à travers le Kenya en a été l’acteur principal.

Néanmoins, même en plein chaos et manifestations en continu dans tout le pays et principalement dans la capitale, certains, plus exactement de la Société civile active, avaient trouvé le temps de percer une brèche pour donner leur avis sur le retard pris dans le déploiement de la Mission Multinationale d’Appui à la Sécurité en Haïti. Tel est le cas de l’avocat Iswick Théophin qui ne croit pas vraiment à l’efficacité de ces missions militaires ni à la sincérité de la Communauté internationale de vouloir vraiment aider les Haïtiens. « Si elles voulaient réellement nous venir en aide, elles auraient pu nous aider à remobiliser notre armée, ou du moins améliorer l’organisation de la police nationale parce que nous savons tous que les résultats des interventions militaires internationales sont toujours à court terme » avançait Me Théophin. En revanche, pour d’autres, la venue de cette force étrangère serait une bonne chose à en croire les déclarations du Directeur exécutif du Centre (Sant) Karl Levêque, Gardy Maisonneuve, apparemment qui était impatient de voir arriver les kenyans sur le sol haïtien. « Les précédentes interventions militaires en Haïti ne faisaient pas l’objet de négociations, quoique la situation actuelle du pays est pire qu’avant.

C’est sans surprise, j’ai toujours été pessimiste à l’endroit du Kenya. Cela fait plus d’un an que la demande a été formulée, et ils ne font que tourner en rond. Prenons en exemple l’année 2004, où le déploiement se faisait rapidement. Ce que nous vivons par rapport à cette année-là nécessite une intervention immédiate, nous avons une hausse exagérée de la criminalité, une précarité abjecte, une situation de misère atroce, une insécurité galopante, et une plus grande violation des droits humains. La Communauté internationale tarde à venir et se complaît dans une éternelle négociation », soutenait Gardy Maisonneuve lors d’une prise de parole dans les médias le samedi 27 janvier 2024.

Toujours dans le cadre des réactions faisant suite au verdict de la Haute cour de justice de Nairobi, concernant la décision du Président William Ruto d’envoyer des troupes en Haïti à la demande de Washington, d’autres acteurs de la Société civile estimaient que le verdict est discutable, voire politique. En tout cas, c’est ainsi qu’analysait cette décision l’expert en sécurité et spécialiste en relations internationales, Ricardo Germain, qui était l’invité de radio Magik9 sur cette  thématique. « La décision de la Haute cour de Nairobi au Kenya est une décision politique, dans la mesure où le tribunal a agi en fonction d’une plainte déposée par des acteurs politiques kényans. C’est aussi une décision politique parce que le Président William Ruto est en conflit avec la justice depuis janvier.

Le Président est qualifié de corrompu par les instances judiciaires, ce qui, à mon avis, peut avoir une incidence sur la décision. C’est vrai que dans la Résolution 2699 de l’ONU il est demandé à la partie haïtienne de contribuer à la mise en place de la mission, ce qui nécessite certainement des accords. Mais cet argument n’est pas suffisant pour faire obstacle au déploiement. Cet argument est faux, puisque l’article 240 de la Constitution kényane autorise le Conseil national de sécurité à déployer des forces kényanes dans le cadre de missions de paix et de sécurité sur le plan international. Rappelons que le Kenya a déployé des policiers en Somalie » argumentait Ricardo Germain le mardi 30 janvier 2024 sur radio Magig9.

(A suivre)

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