Le dernier carré

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La chanteuse Carmelle Casimir dans une de ses interprétations. A sa gauche, le guitariste François Victor et à sa droite le tambourineur Compas Jean-Philippe. (Photo : Edgar Lafond)

«Prolétaires de tous les pays, unissez-vous!»
Karl Marx et Friedrich Engels

Le titre de la rubrique de cette semaine m’est venu à l’idée, vers quatre heures du matin, alors que je m’apprêtais à prendre congé des quelques convives qui restaient encore de l’assistance venue célébrer le dixième anniversaire du journal, samedi dernier. Sur le chemin du retour, je me suis demandé si ce choix titral n’allait pas éveiller des soupçons, en ce sens que j’aurais pu avoir pris une roue libre sur le dos d’originalité d’auteurs de romans, de poèmes, de films, de pièces de théâtre qui avant moi avaient incorporé le mot dernier au titre de leurs œuvres. Je me trouverais alors surpris en flagrante plagiatude, on m’aurait barré la main dans un sac d’emprunt à autrui.

En effet, n’est-ce pas l’ami Victor Hugo l’auteur de Le Dernier jour d’un condamné, ce roman à thèse qui est un réquisitoire politique pour l’abolition de la peine de mort? James Fenimore Cooper est bien ce romancier américain qui a écrit Le Dernier des Mohicans (The last of the Mohicans), un récit historique campant les affrontements entre Français et Anglais en Amérique du Nord, pendant la guerre de Sept Ans. En 2003, l’Américain Edward Zwick n’a-t-il pas réalisé Le Dernier Samouraï, inspiré d’une rébellion de samouraïs contre l’armée impériale japonaise?

Toujours au répertoire filmologique, un autre réalisateur américain a bien produit Le Dernier des Templiers. Si ma mémoire ne me fait la guerre, c’est l’histoire d’une jeune sorcière, Anna, soupçonnée d’être la source d’une épidémie de peste noire. En plein Moyen-âge gangrené par les superstitions, Anna, enfermée dans un monastère de moines exorcistes, est finalement libérée… du démon. Gloire à Dieu au plus haut des Cieux et paix sur la terre aux exorcistes de bonne volonté!

Jusque-là, j’aurais pu m’en tirer et éviter les soupçons dont je n’avais d’ailleurs plus cure. Mais j’ai vraiment eu la frousse à l’idée que mon titre aurait pu avoir été emprunté à Victor Hugo: Le Dernier carré de la garde de Napoléon à Waterloo (Les Misérables, II, livre I, 14). Oui, j’ai eu la trouille d’être pris la main dans le sac hugolien. On m’aurait alors traité de misérable, de miséreux, de plagiateux, plagiaton, plagiatin, plagiatintin, plagiatif, tulipatif, que sais-je encore. Aucune eau ne pourrait me laver. Toutefois, j’ai tenu tête à ces potentielles accusations plagiataires et me suis dit: «Merde! Latulipe ne se meurt ni ne se rend». Je tiens à mon titre, je persiste et je signe: Le dernier carré.

Alors, pourquoi ce titre Le dernier carré? Je m’en viens vous le dire. Depuis quelque temps, j’ai pris l’habitude de venir à Brooklyn, le dernier samedi du mois, à l’occasion d’une petite fête politico-amicale à laquelle participent Les Amis de Haiti Liberté. Le cadre y est toujours agréable, convivial, informel, détendu, reposant, invitant à des échanges entre gens civilisés. On y fête généralement un anniversaire.

Le keyboardiste Alix Condé et Compas Jean-Philippe. (Photo : Edgar Lafond)

Occasionnellement, ce peut être un anniversaire historique, comme Bois-Caïman ou Vertières. On ne manque pas de raviver la flamme de L’Union fait la force, de rappeler l’impérativité d’une relève conséquente des plus vieux par les plus jeunes et l’effort à faire pour y parvenir. Après l’énoncé de tels voeux, vient l’heure de la boustifaille à laquelle fait suite une ambiance dansante aux bons soins de Nemours Jean-Baptiste, Nu Look, Tropicana, anbyans pa m nan menm. Ce genre d’atmosphère me plaît souverainement.

Vient un moment où au fur et à mesure le gros des participants tire sa révérence. Mais il va rester dans la salle environ une dizaine de convives qui vont assurer une sorte de permanence jusqu’au petit matin. Ils sont les plus téméraires, les plus entreprenants, les plus braves, les plus intrépides, les plus résolus, mais surtout les plus politisés. Et pour bien montrer leur détermination à rester en éveil, ils ont conclu, depuis leur arrivée d’ailleurs, un pacte d’amitié et de bon voisinage avec la dive bouteille qui ne leur marchandera pas son agissante complicité.

Entre Haïtiens un peu désemparés, en quête de tentatives de réponse aux questions concernant l’avenir d’un pays qu’ils voient s’étioler, se dégrader, se détériorer, péricliter, languir, dépérir, gémir, souffrir, ils se laissent aller à toutes les analyses et balises, toutes les thèses et synthèses, toutes les élaborations, explorations, évaluations, supputations possibles et imaginables, d’autant qu’ils sont impuissants à maîtriser une “conjoncture” toujours fuyante, et qu’ils n’ont pas vraiment prise sur la dynamique des événements. Ils forment justement le dernier carré auquel je fais allusion dans le titre. Ils refusent de se rendre à la nuit et au sommeil.

Pour ne pas faire de personnalité, et pour aussi faciliter le flux, la fluidité, la limpidité du texte, je prends la liberté de vous présenter quelques-uns des récalcitrants du dernier carré: Dodo, Fofo, Jojo, Lolo, Momo, Nono, Popo, Roro, Toto et Yoyo. Tous ne sont pas forcément présents à chaque occasion, mais certains sont des permanents de la récalcitrance. Ils sont de tous les anniversaires, de toutes les célébrations. Entre eux et moi, le courant passe facilement, camaradement, amicalement, fluidement, naturellement, franchement, honnêtement, rondement, calmement mais aussi chaudement. Selon mes paresseuses habitudes, je n’interviens pas, j’écoute. De temps à autre je fais une fugue dans mon nirvana où je me repose le temps de me ressourcer mentalement.

Quelques-uns des membres du Club des Amis de Haïti Liberté célébrant leur anniversaire ainsi que celui du journal autour du gâteau d’anniversaire. (Photo : Edgar Lafond)

Conscient de la maxime universelle: autant d’hommes, autant d’opinions et d’une autre maxime, mienne: autant d’hommes, autant de comportements, j’observe le dernier carré. En effet, il y en a qui sont prompts à la parole rapide, à l’intervention vive et assurée; il y en a d’autres, comme moi, plutôt portés au silence analytique, synthétique, observatif, appréciatif et conclusif. À l’aune de mes propres convictions idéologiques et politiques, je mesure la longueur de celles des autres. Mentalement, de façon arbitraire et certes subjective – je le reconnais – je distribue des notes d’appréciation: des 10 sur 10, des 8 sur 10, des 5 sur 10, mais rien au-dessous.

D’ordinaire, de musique haïtienne en musique haïtienne, l’ambiance finit par prendre un parfum de musique mexicaine, de rancheras. Le gros des convives est parti. Je pressens que le dernier carré n’est pas bien loin de prendre position, car il y a péril en la demeure haïtienne. L’heure est à la réflexion, à des formulations théoriques, jumelles de réalisations pratiques en puissance. La musique rancherate se dissipe peu à peu, il ne reste plus que de pâles ouy! ouy! de Miguel Aceves Mejía. On tire les rideaux sur la musique sœur de México. Le camarade Dodo suggère fortement que l’on charge les fusils pour la défense du dernier carré, dernier rempart de protection du devenir d’Haïti.

Ce dernier énonce l’idée que presque tout est à faire en Haïti, mais que jusqu’à présent nos dirigeants n’ont pas su par quel bout commencer. Or, selon Popo, il y a plus de mille bouts à la situation haïtienne, et chacun d’entre eux est tellement “entortillé” qu’on ne sait comment le désentortiller. Suit un court moment de silence réflexif, signe d’entortillement passager des esprits. Mentalement, on semble être à la recherche du bout le plus facile à aborder pour un désentortillage rationnel. Chacun y met de son approche désentortillante, mais on s’embrouille tellement que le camarade Fofo, prudent, avisé, modéré, mesuré, pondéré, suggère qu’on prenne le mal du pays par un “bout bien précis”…

Entre Haïtiens un peu désemparés, en quête de tentatives de réponse aux questions concernant l’avenir d’un pays qu’ils voient s’étioler, ils se laissent aller à toutes les analyses et balises, toutes les thèses et synthèses, d’autant qu’ils sont impuissants à maîtriser une “conjoncture” toujours fuyante… Ils forment justement le dernier carré auquel je fais allusion dans le titre. Ils refusent de se rendre à la nuit et au sommeil.

C’est quoi un “bout bien précis”? demande Jojo. J’ai bien peur que nous passions toute la nuit à définir de façon précise comment trouver un tel bout avec précision, spécification, caractérisastion, imagination et résolution. Ce n’est pas là l’affaire, intervient Popo. L’affaire est alors où? interroge Toto. C’est simple, rétorque Popo, “l’affaire est dans le Blanc”. Je veux dire que nous en sommes là où nous sommes, parce que blan an se lennmi nou. Tous les Blancs sont nos ennemis. De Nicolas Ovando desann nan l’actuel président des États-Unis ils sont tous méchants, ils sont nos ennemis jurés. Je vous le jure, blan an pa bon, génétiquement li pa bon.

Momo qui observait avec malice n’a pas pu s’empêcher de faire le point sur ce “bout” qui lui paraissait facile à désentortiller. Non, je ne suis pas d’accord, a-t-il avancé après une rasade, ce n’est pas une affaire “de blanc ou de pas blanc”; on ne peut et on ne doit pas non plus penser, raisonner, arguer, argumenter, disserter, philosopher, disputailler, voire même chicaner en terme de race, de couleur. Di m, est-ce que Fidel Castro, Raúl Castro, Che Guevara, Salvador Allende, Haydée Santamaría, Celia Sanchez ne sont pas de “bon jan blan”?

Pourtant, ils ne sont pas des ennemis des peuples; au contraire, ce sont des internationalistes qui ne dansent pas kole avec les mesquineries racistes, coloristes, ségrégationnistes, noiristes, mulâtristes, tizòreyistes et autres istes de ce genre. Il faut voir les choses sous l’angle de lutte de classes, de lutte d’intérêts de classe. D’un côté, il y a les opprimés, et de l’autre les oppresseurs. Il s’agit de prendre le parti de ceux-là contre ceux-ci. Blancs, Noirs, Asiatiques, Amérindiens, Latinoaméricains doués d’ouverture d’esprit, de formation dialectique adéquate, de solides connaissances théoriques savent que en matière de défendre la classe des opprimés, il n’y a ni race, ni couleur qui tienne. Ils défendent ce qui est juste, humain, humaniste, progressiste, socialiste.

Vite, Toto est venu renchérir: c’est de la bonne bête que Momo met sur toi, mon cher Popo. Moi je vais même plus loin; au faible argumentaire de Popo, j’oppose des faits indiscutables puisque noutout konnen yo. Qui est un pire ennemi de sa propre race, de son propre peuple que le noir Duvalier? Est-ce qu’on peut dire que Jonas Savimbi, l’assassin de milliers d’Angolais, celui que Ronald Reagan a reçu à Washington sur tapis rouge, est-ce qu’on peut dire qu’il était l’ami du peuple angolais? Non! Le général Suharto qui a fait massacrer près d’un million de communistes indonésiens après avoir renversé le président progressiste Sukarno, n’était-il pas un ennemi de sa propre race? Blanc, noir ou asiatique, là n’est pas la question. C’est plutôt une question d’intérêts de classe. Mets-toi bien ça dans le ciboulot, mon Popo.

Lolo qui écoutait sans rien dire, absorbé par le charme éthylique d’une bouteille de Prestige, se sentit fouetté par la démonstration de Toto. L’esprit encore lucide, il vint en renfort pour korer Toto qui était sûr de son affaire. Impassible, imperturbable, tranchant, il avança avec assurance, prestance, aplomb, conviction qu’il n’y a ni entortillage ni désentortillage qui tienne: la solution aux malheurs du pays passe par le socialisme. Là, tout était dit, tout était consommé. Calmement, il reprit ses relations éthyliques avec la dive bouteille, relations rompues l’espace d’un cillement socialiste.

Roro bien implanté sur le terrain socialiste ne voulut pas laisser passer sa chance de montrer que lui aussi il en avait dans sa besace de progressiste. Il a alors fait allusion au “jeune Marx” qui de façon “capitale” a expliqué le pourquoi de l’augmentation des inégalités sociales et des privations frappant de plein fouet le prolétariat, malgré l’énorme croissance de la productivité du travail. Aucun doute, Roro était bien dans le droit fil du débat, rejoignant les assertions et interventions de Toto et de Lolo, rejoignant l’esprit de la soirée au cours de laquelle les récalcitrants, les “durs” ont ragaillardi les bonnes dispositions des uns et des autres dans une perspective d’apporter leur grain de sable à l’édification éventuelle d’un autre monde possible, d’une autre Haïti possible.

On s’est finalement séparé aux premières lueurs du matin. Je vous parie que à la prochaine rencontre entre Les Amis de Haïti Liberté, le dernier carré de la garde veillant aux bonnes initiatives à prendre en faveur d’Haïti sera encore à pied d’œuvre, jusqu’aux petites heures du matin. Le dernier carré ne mourra ni ne se rendra.

22 octobre 2017

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