
Nucléaire: la fausse question
Tout comme avec Gaza le discours en Occident est resté bloqué sur le 7 octobre 2023 – alors que le problème remonte à des décennies avant – avec l’Iran tout tourne autour du nucléaire. Supposons d’abord que c’est là le vrai problème.
“L’Iran a des ‘droits’ en vertu du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires à développer la technologie nucléaire. […] Les Iraniens ont déclaré avoir le ‘droit’ à un cycle complet du combustible nucléaire, y compris le retraitement du combustible usé. […] Aucun pays ‘n’a le droit de dicter sa politique nucléaire à un autre’”. Ces paroles ne viennent pas des mollahs mais sont de Akbar Etemad, l’officiel responsable de l’énergie atomique sous le shah en 1977. Les Etats-Unis ont fini par surmonter leur crainte que l’Iran ne développe l’arme nucléaire, et ont avancé vers un accord pour construire jusqu’à 20 centrales nucléaires à travers le pays – notant que la construction des 6 à 8 premières rapporterait 6,4 milliards de dollars à leurs compagnies, chapeautées par Westinghouse. Les négotiations ont été interrompues par le renversement du shah en 1979.
Secrétaire d’Etat sous Gerald Ford, Henry Kissinger justifiait cette politique en 1976: “L’introduction de l’énergie nucléaire servira tant aux besoins grandissants de l’économie iranienne qu’à libérer les réserves pétrolières restantes pour l’exportation ou la conversion en produits pétrochimiques”.
Alors que que les mollahs iraniens suivent exactement la même ligne que les officiels du shah, deux décennies plus tard, en 2005, Kissinger estimait que “Pour un important producteur de pétrole comme l’Iran, l’énergie nucléaire est un gaspillage de ressources”. Quand Dafna Linzer du Washington Post lui a demandé à quoi était dû ce changement spectaculaire, Kissinger a répondu: à l’époque, “ils étaient un pays allié”.
Akbar Etemad, sous le shah en 1977: Aucun pays ‘n’a le droit de dicter sa politique nucléaire à un autre’
Au gouvernement dans les années 1970 étaient également Dick Cheney, futur vice-président des Etats-Unis d’Amérique, Donald Rumsfeld, futur ministre de la défense, et Paul Wolfowitz, futur vice-ministre de la défense, tous sous George W. Bush en 2005. «Il est absolument incroyable que les mêmes acteurs qui ont tenu ces propos à l’époque tiennent aujourd’hui des propos diamétralement opposés», a déclaré Joseph Cirincione, expert en non-prolifération à la Fondation Carnegie pour la paix internationale. «Se souviennent-ils seulement d’avoir dit cela ? Car les Iraniens, eux, s’en souviennent parfaitement». Tout comme ils se souviennent parfaitement que ce sont le M16 anglais (Operation Boot) et la CIA (Operation Ajax) qui ont renversé le gouvernement démocratique du premier ministre Mohammad Mosaddegh en 1953, lequel avait osé nationaliser l’industrie pétrolière de l’Iran, pour ensuite installer au pouvoir la monarchie pro-occidentale du shah.
On connait la suite. Depuis 2003, Israël, essentiellement Netanyahu, répète inlassablement que l’Iran est à deux doigts d’obtenir une arme nucléaire. Chas Freeman, ancien diplomate étatsunien, raconte: “Alors que j’étais ambassadeur en Arabie saoudite [de 1989 à 1992], on m’a demandé d’aller voir le prince héritier de l’époque, Abdullah, pour l’avertir que l’Iran n’était plus qu’à deux ans de la bombe. C’était en 1991″…
Même maintenant, quelques mois après que Trump ait affirmé avoir “oblitéré” le programme nucléaire lors de leur attaque en juin 2025. On sait aussi que c’est Trump qui, en 2018, s’est retiré de l’accord nucléaire péniblement obtenu en 2015 par les Européens et les Etats-Unis, essentiellement parce que c’était le legs d’Obama, comme l’enfant jaloux qui veut détruire le jouet d’un autre. Comme avec le prix Nobel de la paix qu’il voulait tellement avoir, et le sourire ravi quand Maria Corina Machado lui a présenté le sien: “Maria m’a remis son prix Nobel de la paix pour le travail que j’ai accompli. Quel merveilleux geste de respect mutuel ! Merci, Maria!”

Netanyahu lui-même a déclaré après leur attaque conjointe contre l’Iran en juin dernier: «Nous avons remporté une victoire historique. Nous avons écarté la menace des missiles nucléaires. Nous avons éliminé le projet nucléaire de l’Iran ainsi que son industrie balistique»
La vraie question: hégémonie d’Israël au Moyen-Orient et des Etats-Unis dans le monde
Alors pourquoi attaquer?
Chas Freeman, ambassadeur U.S. en Arabie saoudite en 1991: “l’Iran n’était plus qu’à deux ans de la bombe”.
Les néoconservateurs cités plus haut avaient énoncé leur mission dans le Project for the New American Century: “nous devons assurer le soutien pour un leadership étatsunien global”, fondé sur “une politique étrangère audacieuse” et une armée forte. Dixit Dick Cheney qui à l’époque était président de la fameuse compagnie Halliburton: “Il semble y avoir un postulat que d’une manière ou d’une autre nous savons ce qui est le mieux pour tout le monde. Et que nous allons utiliser notre puissance économique pour forcer tout le monde à vivre de la manière que nous voudrions”.
C’était en 1996-1997, soit avant l’attaque contre les tours jumelles de New York et le cas du nucléaire iranien. Et avant l’invasion de l’Irak de 2003 dont Wolwofitz allait être le principal architecte. Cette vision, par contre, ne semble pas avoir changé, bien que poursuivie plus crûment et de façon désordonnée par les gangsters actuels.
Voici les tout récents propos du sénateur républicain Lindsey Graham que nous avons cité dans la 1ère partie «Quand ce régime [iranien] s’effondrera, nous aurons un nouveau Moyen-Orient et nous allons amasser des fortunes. […] Le Venezuela et l’Iran possèdent 31 % des réserves mondiales de pétrole. Nous allons établir un partenariat pour exploiter 31 % des réserves connues. C’est le cauchemar de la Chine. C’est un excellent investissement […] Les Etats-Unis vont faire sauter ces gens» (“blow the hell out of these people”).
Graham est tellement remonté qu’au cours d’une interview avec l’austère Wall Street Journal, il a admis avoir été plusieurs fois en Israël, parlé avec leurs services secrets (“Ils me disent des choses que notre propre gouvernement ne me dit pas»), conseillé Netanyahu sur la manière de convaincre Trump d’attaquer l’Iran – y compris en faisant appel à son ego de dirigeant mondial qui ne veut pas paraître faible – et fait pareil avec le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane qui a toujours été en compétition avec l’Iran chiite. En général, Graham a fait campagne – visitant la Maison Blanche ou jouant au golf avec Trump – en faveur d’une attaque, et ce, dès le résultat des élections en novembre 2024.

Sénateur U.S. Lindsey Graham: «Quand ce régime [iranien] s’effondrera, nous aurons un nouveau Moyen-Orient et nous allons amasser des fortunes”
À noter que l’Arabie séoudite est sunnite tout comme pratiquemment tous les groupes dits terroristes: Daesh/ISIS, Al-Qaeda, Boko Haram et Taliban. Pour eux les infidèles doivent mourir, tandis que les chiites s’en prennent plutôt à des cibles limitées, comme par exemple des réponses aux attaques israéliennes ou étatsuniennes. Quand l’Irak sunnite a attaqué l’Iran chiite, juste après l’arrivée de l’Ayatollah Khomeiny au pouvoir et tout au long de la décennie 1980, il a abondamment utilisé des armes chimiques (fabriquées avec des matières premières et/ou assistance fournies par les Etats-Unis, l’Angleterre, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Italie, la France et l’Australie), mais l’Iran n’a pas risposté, Khomeiny ayant décrété que l’arme chimique était un péché… tout comme l’a fait son successeur, Ali Khamenei, à propos de l’arme nucléaire. Maintenant, le 8 mars, les Etats-Unis ont lancé un missile à frappe de précision contre une usine de dessalement sur l’île iranienne de Qeshm dans le Golfe persique, un crime de guerre selon la Convention de Genève. Les Iraniens n’ont pas (encore) répondu par des attaques contre les 400 usines de dessalement dans les pays du golfe, ce qui affecterait directement des millions de personnes (les Emirats dépendent à 42% du dessalement, le Koweit à 90% et les autres entre ces deux valeurs). Le bien connu démographe-historien Emmanuel Todd va plus en profondeur dans la distinction: “le chiisme porte une vision selon laquelle le monde est un lieu d’injustice et doit être transformé. Alors que la doctrine sunnite est, pour ainsi dire, ‘fermée’, la doctrine chiite est ‘ouverte’. Elle possède une tradition de contestation qui, contrairement à l’islam sunnite, valorise le débat”.
Israël a également un projet hégémonique. Tel que répercuté par Mike Huckabee, un pasteur baptiste avec un baccalauréat de la Ouachita Baptist University en Arkansas, 178ème sur 185 collèges aux Etats-Unis, nommé par Trump ambassadeur des Etats-Unis en Israël depuis avril 2025. Lors d’une interview, il a répendu qu’“Israël est une terre que Dieu a donnée par l’intermédiaire d’Abraham” et que “Ce serait très bien s’ils prenaient tout” (“It would be fine if they took it all”), soit le “Grand Israël”, ce que l’ancien officier militaire et homme politique israélien Avi Lipkin a défini en 2024: « … à terme, nos frontières s’étendront du Liban au Grand Désert — c’est-à-dire l’Arabie saoudite — puis de la Méditerranée à l’Euphrate […] Et ensuite, je crois que nous allons prendre La Mecque, Médine et le mont Sinaï — afin de purifier ces lieux”.
Mike Huckabee, ambassadeur U.S.: “Israël est une terre que Dieu a donnée par l’intermédiaire d’Abraham”
Les experts sont donc pour la plupart d’accord que le nucléaire n’est pas la question primordiale et que les dites négociations de Trump commencées en avril 2025 étaient du bidon. D’après le professeur Jeffrey Sachs cité en début d’article, les Etats-Unis n’y avaient déjà pas d’expert, “Personne qui sache de quoi il parle. Aucun expert nucléaire; personne qui soit impliqué à un niveau permettant de comprendre de quoi il s’agit réellement”.
Pourquoi attaquer l’Iran maintenant?
a) En vertu de leur plan de domination régionale, “Israël a pour politique que les États-Unis devraient dégager la voie de tout gouvernement au Moyen-Orient qui s’oppose à l’hégémonie d’Israël”, explique Sachs. Netanyahu et le sénateur Lindsay Graham ont ainsi rabattu les oreilles de Trump. Depuis son arrivée au pouvoir en janvier 2025, Netanyahu a rencontré Trump sept fois! L’avant-dernière fois était à Mar-a-Lago les 28 et 29 décembre dernier où il lui a dit, tel que rapporté par Alastair Crooke, rien moins qu’un ex-membre de l’agence anglaise d’espionnage M16 et envoyé spécial de l’Union Européennne au Moyen-Orient: “Écoute, la question nucléaire n’est pas le problème. […] La priorité absolue, c’est le système de missiles iranien”. D’après Chas Freeman, l’ex-ambassadeur des États-Unis en Arabie saoudite qui le tient d’une source israélienne, c’est alors que le moment de l’attaque a été défini.
La dernière rencontre a eu lieu à la Maison Blanche le 11 février, deux semaines avant l’attaque, “une visite organisée à la hâte qui comprenait une réunion de trois heures à la Maison-Blanche, exceptionnellement fermée à la presse”. Se basant sur des informations publiées en hébreu, Crooke, maintenant basé à Beyrouth, raconte en détail au fameux journaliste étatsunien Chris Hedges: “D’après ces témoignages, Netanyahu s’est également montré très explicite en disant à Trump: ‘Si tu tentes de conclure un accord nucléaire, sache que c’est moi qui délivre le certificat de casherout [conformité judaïque]’. Il a utilisé ces termes précis: ‘certificat de casherout’. De toute façon, tu n’obtiendras pas de certificat de casherout pour un accord nucléaire. Et tu sais pertinemment que la droite étatsunienne s’alignera sur ma position. Sans ce certificat, tu seras perçu comme un échec. Et qui plus est, si, malgré tout, tu ne passes pas à l’acte, nous lancerons la première frappe; et nous verrons bien si tu refuses de te joindre à nous. Bien entendu, tu n’auras pas le choix: tu seras contraint de nous suivre’. Ainsi, à certains égards, on pourrait dire que Trump n’avait aucune autre option». Ce qui explique aussi les nombreuses tergiversations de son gouvernement pour tenter de justifier au public cette guerre.
Netanyahu à Trump: “nous lancerons la première frappe; et tu n’auras pas le choix: tu seras contraint de nous suivre”
b) Badr al-Busaidi, le ministre des affaires étrangères d’Oman et principal médiateur dans ces dites négociations sur le nucléaire, avait annoncé un progrès significatif lors de la dernière réunion de février: «Nous parlons désormais d’un stockage nul, et c’est là un point extrêmement important, car s’il est impossible de stocker des matières enrichies, alors il n’existe aucun moyen de fabriquer une bombe». C’était le vendredi 27 février. Les Iraniens faisant tout leur possible pour obtenir la fin des sanctions, il y avait – ironiquement – danger d’arriver à un accord, effaçant ainsi tout péril nucléaire et le principal prétexte à la guerre. Le lendemain, Israël et les Etats-Unis lançaient leur attaque.
c) Ce même vendredi soir 27 février Trump venait d’arriver à Mar-a-Lago lorsqu’il a été informé par ses services de renseignement qu’ils pensaient avoir localisé le Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei qui devait se réunir avec plusieurs de ses principaux conseillers à Téhéran samedi matin.
d) Il fallait agir vite et profiter du fait que le Congrès est aux mains des Républicains, la vaste majorité de ceux-ci craignant de s’opposer à Trump même s’ils sont contre la guerre. Et il y a la (forte) probabilité qu’ils perdront leur majorité aux élections législatives de novembre prochain.
Le 1er mars, Netanyahu pouvait ainsi se vanter: “Pour bombarder l’Iran, Israël bénéficie désormais de l’assistance des États-Unis — de mon ami, le président Donald Trump — ainsi que de l’armée étatsunienne. Cette coalition de forces nous permet d’accomplir ce que j’aspire à faire depuis 40 ans”… Et le 2 mars il ajoutait: “J’ai tenté de persuader les administrations étatsuniennes successives de prendre des mesures fermes, et le président Trump l’a fait».
Ainsi, si Trump ne peut que donner des raisons fantaisistes pour la guerre – que de plus il change à tout moment selon son habitude et sa faible capacité d’attention – c’est parce qu’il ne peut tout simplement pas dire ouvertement que c’est pour défendre les intérêts d’Israël, car, hormis cela, la guerre n’a pas de sens pour les Etats-Unis. Mais il essaie de rassurer tout le monde: «Il laisse les faucons croire que la campagne se poursuit, veut faire croire aux marchés que la guerre pourrait bientôt prendre fin, et à sa base que l’escalade restera limitée». Il est forcé de faire des acrobaties: “Les États-Unis ont déjà gagné la guerre — que nous gagnerons bientôt, que nous n’avons pas assez gagnée, et qui est à la fois terminée et ne fait que commencer”. Encore plus humoristiques ses positions successives sur le détroit d’Hormuz: “1. Pas besoin d’aide. 2. Nous avons besoin d’aide. 3. Pourquoi personne ne nous aide-t-il ? 4. L’aide est en route. 5. Nous ne vous dirons pas qui nous aide. 6. L’aide n’est finalement pas en route, mais nous n’en avons pas besoin de toute façon. 7. Nous pourrions bien laisser tomber et laisser tout le monde se débrouiller». De toute façon, il ne faut rien prendre de ce qu’il dit pour de l’argent comptant.
D’autres pays essaient également d’occulter le rôle prépondérant d’Israël, ainsi le Monde français qui a présenté ce 15 mars, par son éditorialiste Gilles Paris,“Iran : pourquoi les Etats-Unis attaquent maintenant”, sans quasimment mentionner Israël – pour satisfaire le lobby israélien et protéger Macron. Emmanuel Todd parle de “l’interdit qui pèse en France sur toute interprétation non conforme à la ligne occidentaliste. Les chaines d’État (France-Inter, France-Culture, France 2, France 3, la 5, France-Info etc) sont des agents particulièrement actifs (et incompétents) du contrôle de l’opinion géopolitique”.








