Introduction à la lecture de : « Haïti, de Michel Martelly à Jovenel Moïse. Une tumultueuse saga électorale »

(2014-2017) de Wiener Kerns Fleurimond (V)

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« Haïti, de Michel Martelly à Jovenel Moïse. Une tumultueuse saga électorale » (2014-2017), par Wiener Kerns Fleurimond, L’Harmattan, Paris, 2019. Et l’ouvrage: « Haïti, le droit et la réalité électorale. Une étude sur les pratiques du droit électoral haïtien » par Emmanuel Charles, Astrinobés Editions, Paris, 2020.

Mettons en regard les deux ouvrages. Ces deux ouvrages ont paru coup sur coup dans la communauté haïtienne de Paris en pleine période de Covid-19 chacun de la thématique des élections en Haïti mais sous un angle différent. Il nous est apparu judicieux de les mettre en regard pour dégager les points communs et les différences non factuels mais concernant les approches afin d’aider le lecteur, si besoin est, à y faire son miel.

Les différences. L’ouvrage de Wiener Kerns Fleurimond se présente sous forme d’un recueil de textes traitant du « processus électoral 2014-2017 ». Un travail de journaliste et observateur politique ne se limitant pas à la recension des évènements mais dont les analyses poussées permettent de saisir les pratiques électorales haïtiennes. Pour ce qui est du travail de Me Emmanuel Charles, l’ambition est plus large, car il s’agit de présenter le fait électoral haïtien dans ses deux composantes essentielles : théorique au travers des règles et principes, et dans ses pratiques sur le terrain. Donc le spectre à couvrir est plus large. Pour s’en convaincre, il n’est que de rappeler les têtes de chapitres des trois parties de l’ouvrage : « Première partie : le cadre historique du processus de prise du pouvoir et le temps des élections en Haïti. Deuxième partie : droits et devoirs des acteurs au regard des conditions d’éligibilité aux fonctions électives. Troisième partie : droit d’application de sanctions financières pour la campagne électorale ».

Le travail du juriste pose un cadre général qui dit tout ce qu’il faut savoir dont l’œuvre du journaliste, qui s’attache à un cas pratique sur le terrain, sert d’illustration. Les deux ouvrages se complètent, même si le premier est un travail académique quelque peu ardu à mettre entre les mains des professionnels et lecteurs avertis, tandis que le second, vrai travail journalistique écrit dans un langage clair accessible à un large lectorat, même si les choses sont plus nuancées dans la réalité. On doit à la vérité de préciser que l’ouvrage du journaliste cumule les deux critères pour accommoder un large lectorat et aussi intéresser un lectorat exigeant d’étudiants et de chercheurs en sacrifiant aux exigences académiques.

L’esprit des œuvres. Les deux ouvrages viennent certainement enrichir la bibliographie des sciences sociales et politiques notamment dans le domaine électoral pour mieux le faire connaître. En ce sens, ce sont des travaux de chercheurs. Cependant par le ton général des deux œuvres, on voit émerger la figure de patriotes en colère contre un ordre de choses et de pratiques électorales qui doivent évoluer. Comme de juste, les deux ouvrages se recoupent sur plusieurs pratiques de nature nocive. Par exemple, il y a le fait des « contestations » que nous avons relevé comme un mal haïtien dans l’ouvrage de WKF ; c’est le cas aussi dans l’ouvrage du juriste en 4e de couverture (…) « les autres ont donné lieu à de grandes contestations qui ont provoqué des crises ».

Les deux ouvrages disent l’importance de la nouvelle période allant de 1987 à nos jours, notamment du 7 février. Par ailleurs, ils soulignent les pathologies haïtiennes qui se concrétisent en des comportements antipatriotiques qui ne peuvent qu’entraver la marche du pays vers le développement. Et même ça peut aller jusqu’à un esprit de méchanceté voulant que les choses entreprises échouent, ce que relate Wiener Kerns Fleurimond  en ces termes : 

Pour corser l’affaire, il faut mentionner que le tandem Martelly-Jovenel avait en face d’eux les ex-Président Jean-Bertrand Aristide voulant placer sa dauphine Maryse Narcisse ; et René Préval voulant placer son dauphin Jude Celestin.

« Tout processus électoral en Haïti semble condamné à l’avance. Tout se passe comme si dès qu’il s’agit d’organiser un scrutin quelconque tout le monde se donne rendez-vous pour que les choses se passent mal » (tome 1, p.33). 

Donc amis lecteurs, ces quelques réflexions ont eu pour but de vous suggérer de lire les deux livres pour la maîtrise de pratiques électorales qui semblent être une des entraves qui retardent le décollage du pays. 

Conclusion générale. L’ouvrage de WKF est le récit d’un musicien égaré en politique, qui a décidé de réaliser ce que seul François Duvalier a réalisé, savoir : installer son successeur sur le fauteuil présidentiel. Pour l’un comme pour l’autre, il s’agit de Jean-Claude Duvalier et de Jovenel Moïse. Cet aspect de l’ouvrage se lit comme un thriller palpitant. Le coup de poker de Sweet Micky est d’autant plus exceptionnel qu’il ne s’est pas facilité la tâche en choisissant un dauphin à la fois inconnu et novice en politique. Pour corser l’affaire, il faut mentionner que le tandem Martelly-Jovenel avait en face d’eux les ex-Président Jean-Bertrand Aristide voulant placer sa dauphine Maryse Narcisse ; et René Préval voulant placer son dauphin Jude Celestin. Il faut dire que le dauphin du 57e Président d’Haïti n’a pas non plus démérité, car il a voulu jouer le jeu en acceptant les avanies, les coups bas et mesquins des politiciens et politicards haïtiens pendant plus de vingt mois de campagne électorale. Cet homme s’est littéralement grandi en politique haïtienne dans l’adversité.

 A la fin de la lecture d’un ouvrage monumental, un vrai pavé de plus de mille pages, on se replie sur les choses qui nous ont paru dignes d’être retenues. Le premier point reste et demeure les pratiques politiques délétères au travers des acteurs politiques qui les font vivre. Le deuxième grand point est l’objet de lecture du livre, savoir « De Michel Martelly à Jovenel Moïse ». Comme troisième point, nous considérerons les perspectives. Et enfin faire la conclusion de la conclusion.

 L’œuvre en ses deux tomes a dessiné à grands traits le caractère des hommes politiques haïtiens qui se révèlent être des « je menfoutistes » qui se soucient comme d’une guigne du pays et de son devenir. Dépourvus de tout esprit de conciliation, de concession et de dialogue, ils sont pour le chaos et la destruction. A part ce aspect noir de leur personnalité qui les assimile à des aventuriers,, ils cumulent un autre aspect qui les considère comme de mauvais comédiens sur une scène offrant un spectacle de mauvais goût qui ne peut que déclencher le rire, voire même le gros rire du peuple. On est alors en droit de déplorer l’absence totale d’esprit de sérieux et de sens de responsabilité qui demeure la note dominante chez les acteurs politiques.

Jusqu’à date en 2021, le Président est toujours au Palais national. S’il a gagné, le pays a perdu, et même, il a beaucoup perdu.

Les perspectives. Souvent la lecture des événements actuels permet d’entrevoir ceux du futur proche, et peut-être même du futur lointain. Ainsi les tracasseries du long processus électoral 2014-2017 qui ont conduit à l’élection douloureuse du Président Jovenel Moïse préfigurent de l’avenir immédiat du pays. C’est-à-dire un avenir sombre de stagnation, d’enlisement dans la misère d’un pays bloqué par le fait de politicards jusqu’auboutistes qui n’ont pas une goutte de sang patriotique coulant dans leurs veines. Jusqu’à date en 2021, le Président est toujours au Palais national. S’il a gagné, le pays a perdu, et même, il a beaucoup perdu. Ces genres de situations perdureront-elles au-delà du mandat de Jovenel Moïse qui, quoi qu’on dise ou fasse a gagné son pari ? L’opposition doit se faire une raison en se rendant à l’évidence. Pour ce faire, nous avons trouvé beaucoup de conseils de bon sens qui lui sont adressés dans l’épilogue par l’auteur qui se lisent en ces termes: « Si tous les acteurs se placent juste un moment au-dessus de leur égo, peut-être que le pays reprendra le chemin de la stabilité politique et institutionnelle, gage du développement durable et endogène.

  La population a trop souffert de cette crise électorale. Aujourd’hui elle veut reprendre goût à la vie. Elle veut espérer comme d’autres peuples de par le monde, un avenir meilleur. Vigilance, espoirs, tels sont les cris que certains lancent aux acteurs afin de donner une chance à ce pays en dépérissement. Que ceux qui sont consacrés ouvrent les bras aux vaincus. Seuls, les vainqueurs ne pourront y arriver. Le fardeau est trop lourd à porter. C’est dans l’union et la solidarité que ce pays peut sortir du bas-fond dans lequel il est engouffré depuis près d’un demi siècle. 

Profitons de ces élections réussies pour enterrer à jamais la hache de guerre qui a toujours servi d’arme meurtrière pour saigner jusqu’à l’os le peu qu’il reste d’institutions dans ce pays » (tome 2, p.494).

Conclusion de la conclusion. L’ouvrage est un précieux document à mettre entre les mains de tous ceux qui s’intéressent à la vie politique haïtienne, mais également les intellectuels, universitaires et chercheurs pour s’informer et se former. Le parti pris de l’auteur aura été de tout dire à la fois des pratiques électorales que des institutions en se servant d’un cas d’étude exemplaire, savoir « Une tumultueuse saga électorale » de 2014-2017, qui aura été la mère de toutes les élections qui cumule toutes les tares et scories des idiosyncrasies haïtiennes. Par ailleurs, l’ouvrage qui a bénéficié d’une formidable Postface signée du journaliste de France 24, Philomé Robert ,  est doté, pour chaque tome, d’une bibliographie, d’un index des noms de personnes, d’une table des matières, et de plus d’une centaine de pages d’annexes ; de quoi contenter les chercheurs et universitaires. En particulier, le livre s’adresse aux acteurs politiques en leur disant : Voici votre miroir, regardez-vous au blanc des yeux ! Bonne lecture ! (Fin)

 

« Haïti, de Michel Martelly à Jovenel Moïse. Une tumultueuse saga électorale » (2014-2017) 2 tomes. Editions L’Harmattan, Paris, 2019

 

* Professeur de littérature, auteur et critique littéraire à Paris

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