Introduction à la lecture de : « Haïti, de Michel Martelly à Jovenel Moïse. Une tumultueuse saga électorale »

(2014-2017) de Wiener Kerns Fleurimond (III) | Caractérisation des faits et des actes des acteurs politiques

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Caractère des acteurs politiques. Aventuriers et Comédiens.

 L‘auteur de l’ouvrage ne s’est pas limité à narrer les évènements et les acteurs dans leur chronologie, mais il a fait un pas de plus en les analysant profondément à la fois en synchronie et en diachronie au travers des causes et des effets qu’il lui a été possible de débusquer des invariants qui constituent des caractères acquis qu’il désigne par les concepts opératoires d’aventuriers qu’il traite dans le texte éponyme « Les aventuriers » (tome 2, p.54) et de comédiens dans le texte « Les comédiens à la manœuvre en 2015 »  (tome 1  p.385). Ces deux concepts ont pour but de désigner la classe politique haïtienne dans sa pratique réelle sur le terrain en lui renvoyant une image qui est en adéquation avec ses actes. Alors pour être dans le vrai, il suffit de remplacer « classe politique » par « classe d’aventuriers et de comédiens ». Maintenant, il reste à savoir quel contenu W.K. Fleurimond donne aux concepts dans les textes précités. Pour faciliter notre travail, nous allons nous en tenir seulement au premier texte « Les aventuriers ».

A- Les aventuriers. Le texte a procédé à une relecture de l’histoire d’Haïti en renommant les événements et les acteurs selon une approche anthropologique qui fait remonter à l’origine du cas à l’étude, que la vie politique haïtienne pour laquelle il y a un point de départ qui est l’assassinat sauvage du Père Fondateur de la Patrie haïtienne. Et une autre origine ou acte fondateur est l’arrivée de Christophe Colomb et son petit groupe d’Européens qui ont débarqué à Quisqueya en 1492. Deux actes fondateurs pour une relecture de l’histoire d’Haïti en renommant les faits et les acteurs politiques comme il est fait en début du texte en ces termes : « Depuis l’assassinat, le 17 octobre 1806, de l’Empereur Jean-Jacques Dessalines, le père fondateur de l’Etat d’Haïti en 1804, devenu depuis ce crime politique, une République, les Haïtiens ne cessent d’être dirigés par des aventuriers politiques. Cette pratique considérée comme génétique est tellement ancrée chez les politiciens haïtiens qu’il devient normal de voir confier les rênes de ce pays à des aventuriers. Et pour cause, Haïti s’est transformée en une République des aventuriers » (tome 2, p.54).

Haïti, République des aventuriers. C’est la catégorie politique qui est en adéquation avec les faits, parce que c’est un « pays né par hasard » où les principes et les règles de l’art ne sont pas d’application. Autrement dit, les hommes politiques de ce pays ont une aversion naturelle pour toute idée de chose planifiée, de projet préférant tout faire au petit bonheur, et cultivent le « je-m’en-foutisme » comme règle de vie. En un mot comme en l’An mille, on aime naviguer à vue selon l’humeur du moment de chaque individu qui vise son intérêt individuel au grand dam du collectif. 

 Ces traits de caractère jetés ici à la diable correspondent à la manière des hommes politiques de 1806 qui ont planifié l’assassinat odieux de Jean-Jacques Dessalines, d’une part ; et le petit groupe d’Européens qui ont débarqué à Quisqueya en 1492. Pour un groupe comme pour un autre, ils sont les premiers aventuriers qui servent de modèles à toutes les générations d’hommes politiques qui se sont relayés dans l’histoire d’Haïti dont l’auteur a minutieusement étudiés plusieurs cas liés par les traits communs d’actions non planifiées qui ont eu pour finalité de plonger le pays dans le marasme économique et politique actuel. Pour l’édification des lecteurs, nous allons nous plonger dans l’océan du texte pour mettre en évidence les points et remarques les plus pertinents susceptibles d’illustrer la nouvelle catégorie politique.

Les traits caractéristiques d’une République des aventuriers. Après avoir questionné le nom du régime politique de la « République d’Haïti » jugé inadéquat au regard de la science politique, et apporté le correctif nécessaire en renommant le régime, le fait qui est apparu comme caractéristique de la nouvelle catégorie politique est « de se lever un 7 février 2016 » sans un nouveau Président élu selon les prescrits constitutionnels. Cela implique un grave manquement aux principes qui relève beaucoup plus d’une République d’aventuriers que de tout autre régime reconnu. Le deuxième trait est l’esprit d’aventurisme qui se complaît dans l’impréparation, l’imprévoyance, dans la navigation à vue, c’est un legs, un héritage émanant de la scène primitive du petit groupe d’Européens menés par Christophe Colomb, l’ancêtre de tous les politiciens haïtiens devenus « les aventuriers ». Alors la liste sera longue. D’abord les assassins de l’Empereur Jean-Jacques Dessalines qui n’ont pas prévu, au minimum, d’offrir une sépulture décente à leur illustre victime. 

C’est une femme, Défilée la folle qui a eu plus de présence d’esprit qu’eux pour sauver les apparences en chantant les obsèques de l’homme d’Etat. Faisons un saut temporel jusqu’à François Duvalier qui a violé toutes les règles démocratiques en organisant un pouvoir autocratique très personnel. Il s’est proclamé Président à vie, et a désigné son fils comme successeur. Au départ forcé de celui-ci en février 1986, une nouvelle page d’histoire politique était ouverte où tout devrait changer en termes de pratiques politiques ; or rien n’a en fait changé : ainsi en allait-il de Jean Bertrand Aristide avec deux mandats tronqués ; René Préval avec deux mandats ; Michel Joseph Martelly ; ce sont les mêmes pratiques d’aventuriers. Donc durant trois décennies, on a renoué avec les vieux démons des vieilles recettes politiques éculées. Du côté de l’opposition, c’est le même esprit d’aventuriers qui est de rigueur. Elle s’est signalée par son manque de clairvoyance et d’efficacité de sorte qu’au cours des plus de trente dernières années de vie politique haïtienne, elle a toujours été coiffée au poteau dans les grands rendez-vous. 

Leurs fourberies, leurs audaces et leurs sens du ridicule dans le genre prouvent qu’ils n’ont peur de rien.

 En effet, ce sont toujours des novices en politique, tels que Jean Bertrand Aristide, issu du milieu religieux ; de son dauphin René Préval ; puis de Michel Joseph Martelly, issu du milieu musical et du spectacle ; et de son dauphin, Jovenel Moïse, issu du mileu des affaires et de l’agroalimentaire qui ont prévalu. Règne de l’inexpérience, de l’impréparation et du n’importe quoi voire du n’importe qui. Parmi les personnalités précitées, aucun professionnel de la politique. Tous ces nouveaux venus se sont facilement infiltrés dans les brèches béantes laissées par les hommes politiques qui ont souvent péché par leur stratégie pour perdre. Si l’on en croit ce que suggère le texte, le grand perdant est l’opposition qui n’a jamais profité de sa stratégie en se retrouvant toujours « gros Jean » comme devant. Il n’y a pas que cet aspect qui mérite d’être noté, il y a aussi le fait que d’autres aspects du plan d’action de l’opposition qui peuvent se révéler fatals pour le pays. Ce qui en ferait une opposition pyromane. On y reviendra….

B- Les comédiens. C’est le deuxième caractère de l’homme politique haïtien dans sa manière d’agir sur le terrain pour incarner sa pensée qui est comparée, assimilé au jeu d’un comédien sur scène. Pourquoi un comédien comme métaphore ? Pour deux raisons principales : d’abord pour déprécier, dévaloriser son action pour son inauthenticité et sa fausseté ; ensuite pour mettre en cause le personnage dans son éthos. En définitive, et la personne, devenue personnage, ne sont pas dignes de considération. Comme pour le premier trait « homme politique ou aventurier », il y a un texte ayant pour titre « Les Comédiens à la manœuvre en 2015 » (tome 1, p.385) en référence au roman éponyme de l’écrivain Graham Greene très connu dans les années 60. Il y a une nette volonté d’emprunter ses termes de comparaison dans la littérature comme prisme et lunette par laquelle l’auteur féru de culture théâtrale va faire se dérouler, en un long traveling, tout le processus électoral sur la scène d’un théâtre avec les acteurs politiques en comédiens. 

Cela vaut le déplacement sur le plan intellectuel car l’auteur ne s’est jamais trahi en étoffant notre culture théâtrale par l’usage rigoureux qu’il fait du champ lexical du genre choisi ; et aussi de ne pas perdre le fil des faits électoraux sur le terrain du réel. Sur ce dernier plan, il a épinglé le Conseil Electoral Provisoire (CEP) en la personne de son Président, Pierre-Louis Opont ; et tous les candidats, des plus connus aux « célèbres inconnus » ; et en particulier ceux représentant la communauté protestante en Haïti, tous grimés en « mardi gras » comme pour « un bal masqué », « ils ne cessaient de jouer, chaque groupe de son côté, leur scénario ». Surtout ne perdez pas de vue qu’on est au théâtre, mais précisément du « théâtre en plein air » pour un spectacle de mauvais goût mais hilarant que l’on peut qualifier de grand guignol dont le but avoué ou non avoué est de provoquer le rire. Objectif atteint car l’auteur a souligné que : « ils étaient à bonne école, ces comédiens ont réussi à faire plier de rire toute la société haïtienne, sans doute au-delà des océans. Leurs fourberies, leurs audaces et leurs sens du ridicule dans le genre prouvent qu’ils n’ont peur de rien. Par conséquent, ces Guignols sont prêts à tout pour faire rire la République tout entière » (tome 1, ibid.)

 Toute la focale est fixée sur les candidats de la communauté protestante qui ont eu l’honneur de remporter la palme du ridicule en la personne du pasteur Chavannes Jeune courant envers et contre tout après le titre de « candidat unique » pour des joutes électorales qu’il était loin de pouvoir gagner. A la fin du texte, il a eu droit à un «  Chapeau ! Pasteur Chavannes de CANAAN » ! En résumé, dans ce qui précède est monté en épingle l’absence de l’estime de soi, du respect de soi des hommes politiques privés d’esprit de sérieux et aussi sans vergogne, capables de se couvrir de ridicule face au peuple qui le leur rend par leur rire gras, signe de mépris qu’il exprime souvent en boudant les bureaux de vote aux grands rendez-vous électoraux ; mais tout ne s’arrête pas là, découvrons en vrac d’autres traits de caractère de nos hommes politiques ; ça vaut le déplacement….

D’autres traits de caractère des hommes politiques haïtiens. Il est bon de préciser ce que nous désignons par « traits de caractère », ce sont des modes de penser se traduisant en modes d’actions répétés jusqu’à devenir des comportements ou manière d’être acquises des acteurs politiques des deux bords, Opposition et Gouvernement. Un premier grand trait, c’est l’absence de la culture du dialogue, de la conciliation, voire même de la concession, qui a pour corollaire obligé une culture de la division, des luttes intestines et de la guerre qui, en se radicalisant débouche sur un autre trait très néfaste, qui est «  le jusqu’auboutisme » Sur ce plan, on doit distinguer deux types de caractères : d’un côté, les politiciens modérés, qui même en ne dialoguant pas, ne versent jamais dans les solutions ou actes extrêmes ; et les caractères radicaux qui professent le chaos par les moyens violents sous couvert de faire la révolution. Mais modérés et radicaux ne font pas l’affaire de la démocratie par l’avènement d’une société viable et juste offrant un minimum de bien-être humain. 

Qui sont ces politiciens radicaux, ennemis du bien-être collectifs, intéressés uniquement à leurs idées, à leur personne ?

 Au contraire, ce comportement d’opposition permanente entretient un climat permanent d’antagonisme et de friction consistant à bloquer inutilement la marche de la société. Dans le cas précis qui nous occupe où il s’agit d’un processus électoral bloqué inutilement, on a constaté l’existence d’une « culture de la contestation pour la contestation », le texte utilise l’expression « la spirale des élections contestées (tome 2, p.322) Le problème est que, depuis 1987, toutes les élections sont contestées, et ces contestations ont débouché sur des crises politiques qui ont arrêté la marche du pays avec toutes les conséquences socio-économiques. Malheureusement, cela a toujours été ainsi dans ce pays divisé, balkanisé où s’élèvent des antagonismes pour tout, car jusqu’ici ils ont contribué au malheur de la société au point qu’on est incapable d’organiser des élections ou entreprendre tout autre projet collectif d’envergure. C’est ce qui a fait dire par l’auteur « organiser des élection en Haïti, une tâche difficile pour les autorités ». Ces constats nous invitent à faire un pas de plus dans l’analyse en regardant la classe politique avec d’autres lunettes.

 La classe politique est-elle le mal du pays? Si la politique en Haïti ne vise pas à la bonne gestion et l’avancement de la société prospère et fraternelle au travers des hommes qui s’en servent comme moyen d’action, elle n’est pas une bonne chose et les hommes politiques avec. Si par contre elle est une bonne chose pour d’autres pays, ce sont les hommes politiques haïtiens qui en font un mauvais usage, car jusqu’ici ils ont contribué au malheur du pays. Et cela se comprend car leur comportement relève de la pathologie parce qu’il contribue à détruire la société au-lieu de la faire évoluer. Sur ce plan, est en cause principalement ce comportement radical qui prône le « jusqu’auboutisme » envers et contre tout. Celui qui promeut cette attitude néfaste est un mal pour la société. Le texte nous lance une mise en garde contre de tels individus en ces termes : « Décidément la plupart des femmes et hommes politiques haïtiens sont incorrigibles. Leur comportement indique qu’ils n’ont rien de démocratique en eux. Pire, ils sont du genre : le chaos ou moi » (tome 2, ibid.)

Le « jusqu’auboutiste » s’en fiche totalement du pays, ce qui l’intéresse, c’est sa personne et ses intérêts mesquins. Dans le même paragraphe, le texte montre que les différentes occupations américaines du pays en 1915 et en 2004, ont été l’œuvre des « jusqu’auboutistes ». Qui sont ces politiciens radicaux, ennemis du bien-être collectifs, intéressés uniquement à leurs idées, à leur personne ? Si nous nous en tenons au « processus électoral 2014-2017 », nous avons noté un trio de contestataires jusqu’auboutistes en la personne de Jean-Charles Moise de la Plateforme Pitit Dessalines ; Maryse Narcisse du parti Fanmi Lavalas, et Jude Celestin du parti LAPEH. Les deux premiers n’ont pas baissé la garde durant toute la présidence de Jovenel Moise qui est en cours jusqu’à cette année 2021. Nous sommes ici dans la psychiatrie et la psychologie des profondeurs. Haïti a bien des pathologies à soigner que nous traiterons dans la prochaine chronique en nous servant du texte qui traite des « grands et petits candidats » dans le second tome de l’ouvrage, page 212. 

 

* Professeur de littérature, auteur et critique littéraire à Paris

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