Une leçon de Simón Bolívar : « hésiter, c’est se perdre »

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Le libérateur Simón Bolívar, signant le décret de GUERRE À MORT, le 15 juin 1813. On appelle Guerre à mort la période historique de la Guerre d'indépendance du Venezuela comprise entre 1812 et 1820.

Discours en souvenir du cent quatre-vingt-onzième anniversaire du passage à l’immortalité du libérateur Simón Bolívar, le 17 décembre 1830, célébré dans le parc Rivadavia de la ville autonome de Buenos Aires, au pied du monument à Simón Bolívar.

 

Simón Bolívar a poussé plus loin que quiconque les idéaux de l’unité de Notre Amérique, qu’il partageait avec José Gervasio Artigas *et José de San Martín**. Il est celui qui est allé le plus loin dans cette entreprise parce qu’il a organisé stratégiquement toute sa lutte pour avancer avec ténacité et cohérence vers la création de la Patria Grande. Il atteint partiellement ses objectifs avec la création de la Grande Colombie, qui a également lieu le 17 décembre 1819, intégrant cinq pays libérés du joug espagnol : la Colombie, le Panama, le Venezuela, la Bolivie et l’Équateur. Peu de temps après, il mènera à bien l’acte libérateur de San Martín, en menant à bien la libération du Pérou.

Génie militaire, grand intellectuel

Mais en plus d’être un génie militaire, Bolívar était un énorme intellectuel, un homme qui connaissait en détail les principaux auteurs des Lumières et de l’encyclopédisme français. Il pouvait citer Montesquieu aussi facilement qu’il pouvait citer Locke ou discuter des thèses des fédéralistes américains. Il a écrit des milliers de pages au cours de sa courte vie : 92 proclamations et 2 632 lettres ainsi que d’innombrables discours et pamphlets. L’exceptionnelle empreinte intellectuelle que Simón Rodríguez *** a laissée sur lui a été indélébile tout au long des 47 années de sa vie.

Ennemi des fantaisies et des discours faciles, Bolívar a conçu une formule concrète pour réaliser l’unité des peuples et des nations de Notre Amérique : une Confédération d’États du continent. Il s’agissait d’une proposition sans précédent dans l’histoire du monde, puisque les tentatives précédentes d’unification des nations étaient conçues comme le produit de la conquête, de la vassalité et de l’assujettissement. L’histoire des empires depuis les empires romain et perse – les empires carolingien, ottoman, espagnol, portugais, anglais, français et néerlandais – en est la preuve. Luis Vitale rappelle à juste titre dans son ouvrage La Larga Marcha por la Unidad y la Identidad latinoamericana (La longue marche pour l’unité et l’identité latino-américaines) que même en Europe, il n’y a pas eu de tentative d’unité comme celle que Bolívar avait en tête. Celle proposée par Napoléon est fondée, comme les précédentes, sur l’expansion, la conquête et la domination des peuples.

Simon Bolivar

Conscient de ces expériences douloureuses (et frustrées), Bolívar envisageait d’unir les nations et les peuples de même origine, ayant une langue, des coutumes et des traditions historiques communes, sur la base d’accords volontaires et autonomes et sans la disparition des États nationaux. Il savait, comme Simón Rodríguez le lui avait appris, que si l’Amérique espagnole était originale, ses institutions et son gouvernement devaient être originaux, et ses moyens de fonder l’un ou l’autre originaux. « Soit nous inventons, soit nous nous trompons », disait le Maestro, et Bolívar a pris bonne note de cet enseignement. Une nouvelle forme d’unité supranationale devait être inventée. Un peu plus d’un siècle plus tard, un illustre Péruvien, [le philosophe, écrivain, journaliste, socialiste et militant politique] José Carlos Mariátegui, inventera un célèbre aphorisme clairement inspiré par Rodrigues : “le socialisme au Pérou ne peut être une copie ou une réplique mais la création héroïque de son peuple”. Encore une fois : inventer.

Les mensonges de l’oligarchie

La création de ce projet sans précédent d’unité latino-américaine a été accueillie avec beaucoup de suspicion par les élites oligarchiques de la région. L’historien, homme politique et président argentin Bartolomé Mitre a clairement exprimé cette réaction en 1864 lorsque, se référant au Congrès amphictyonique de Panama (convoqué en juin 1826 pour jeter les bases de l’union des pays de Notre Amérique), il a déclaré qu’il s’agissait d’un plan inventé par “Bolívar pour dominer l’Amérique”. Notez la similitude entre cette affirmation infondée et celle qui, près de deux siècles plus tard, a été dirigée contre le commandant Hugo Chávez Frías lorsqu’il a relancé le projet d’unité latino-américaine, farouchement combattu par les classes dirigeantes de la région qui cherchent désespérément à satisfaire les desseins de l’empire.

Lorsque, effrayée par la féroce contre-offensive royaliste, l’élite créole vénézuélienne hésite et est prête à abandonner ses efforts d’indépendance, Bolívar, ainsi que Miranda, Ribas et d’autres, luttent avec succès pour radicaliser le processus grâce à l’activisme de la Société patriotique. Dans ce contexte, il a prononcé des paroles qui sont d’une grande actualité quand on pense à certaines situations politico-électorales latino-américaines, où des secteurs du camp progressiste et de la gauche proposent, comme au Chili aujourd’hui, l’abstention électorale même quand ce qui est en jeu est le destin de la patrie. Le 3 juillet 1811, le Libérateur a dit…

« S’unir pour se reposer, dormir dans les bras de l’apathie, hier c’était un déclin, aujourd’hui c’est une trahison. (…) Posons sans crainte la pierre angulaire de la liberté sud-américaine. Hésiter, c’est se perdre ! » Souvenons-nous de ces mots : « Hésiter, c’est se perdre ! ». À certains carrefours historiques, il n’y a pas de place pour l’indifférence, l’hésitation ou l’éclectisme paralysant, surtout lorsque l’empire redouble ses attaques criminelles en pleine pandémie féroce de Covid-19.

L’idéal de l’unité des peuples de Notre Amérique était une constante dans la pensée et l’action du natif de Caracas. L’année suivante, en 1812, dans le manifeste de Carthagène, il déclare : “Je suis d’avis que tant que nous ne centraliserons pas nos gouvernements américains, les ennemis obtiendront les avantages les plus complets”, et l’histoire lui a donné raison. En termes contemporains, sans l’union de nos peuples et de nos gouvernements, il ne sera pas possible de neutraliser ou de repousser l’offensive américaine visant à réaliser le mandat synthétisé dans la Doctrine Monroe, en soumettant définitivement nos peuples et en s’emparant de nos terres et de nos richesses.

Bolívar, Haïti et l’esclavage

L’approche bolivarienne de l’unité n’était pas – et n’est pas aujourd’hui, dans la reformulation faite par le commandant Chávez – un simple vœu pieux, une illusion folklorique ou une brillante fantaisie, mais obéit à une définition géopolitique précise. Elle se fondait sur la solidité que donnent une tradition, une langue, une origine et des coutumes communes à une grande région de la planète. Et surtout, une communauté de destin.

Pour Bolívar, l’unité de l’Amérique latine n’était pas un caprice artificiel, mais le résultat de l’histoire de ses peuples, unis par un “pacte implicite” des nations qui avaient été soumises au colonialisme espagnol et qui avaient lutté durement pour leur autodétermination. Sans cette unité, le destin de nos pays serait leur soumission définitive au pacte colonial imposé par Washington.

La proposition du Libérateur, en revanche, était un “pacte américain”, au-delà des gouvernants de l’époque et des conjonctures politiques ; c’était, et c’est toujours, la réalisation d’un projet historique stratégique à long terme, qui, deux siècles plus tard, est toujours pleinement valable et qui, bien qu’il soit encore inachevé, dévoile et irrite ceux qui n’aspirent qu’à transformer nos pays en colonies dociles de la Rome américaine. Comme le projet de construction de la Patria Grande est ancré dans les profondeurs de notre histoire, il continue d’avancer, parfois à un rythme rapide, parfois à un rythme lent. Mais il avance. Il y a des difficultés, mais il avance. La célèbre phrase de Galilée à ses inquisiteurs s’applique ici : “et pourtant elle tourne”.

Le projet d’indépendance politique a pris un caractère social lorsque Bolívar a visité la première république esclavagiste indépendante d’Amérique latine et du monde : Haïti. Sur cette terre héroïque, Bolívar a compris que l’indépendance et l’unité du continent ne pouvaient être obtenues sans lutter simultanément pour la liberté des esclaves et l’émancipation des classes opprimées. Les premières défaites des libérateurs sur tout le continent sont la conséquence de la faiblesse initiale de la participation populaire et, dans de nombreux cas, du soutien apporté par les esclaves et les Indiens aux forces royalistes qui semblaient être l’ennemi de leurs oppresseurs créoles.

Alexandre Pétion, le président haïtien, offre à Bolívar une aide militaire précieuse : 250 hommes, des armes et des munitions pour 6 000 autres et une presse à imprimer, à condition qu’il mette fin à l’esclavage dans la nouvelle république. C’est pourquoi le Libérateur a déclaré que “Pétion est l’auteur de notre indépendance”, soulignant qu’aucune nation européenne, et encore moins les États-Unis, n’a apporté la moindre aide à l’indépendance de l’Amérique latine. Ce triomphe a été obtenu en grande partie grâce à l’aide d’Haïti, “la République la plus démocratique du monde” selon Bolívar. Une fois sur son sol, Bolivar n’a pas oublié ses promesses à Pétion, proclamant en 1816 et 1817 la libération des esclaves dans un pays dominé par les esclavagistes.

C’est pourquoi le Comandante Chávez était indigné lorsqu’il lisait ou entendait de prétendus parallèles entre Bolívar et George Washington, Thomas Jefferson ou tout autre père fondateur des États-Unis. Aucun d’entre eux n’a libéré ses esclaves. Washington les a tenus sous sa coupe pendant 56 ans, et n’a été autorisé à le faire qu’après sa mort, comme il l’a déclaré dans son testament. Mais seule une (oui, une) des 123 qu’il possédait sur son domaine de Mount Vernon a pu profiter de la liberté. Les héritiers du premier président de l’Amérique ont violé le mandat de son testament et tous les autres sont restés en esclavage. Thomas Jefferson, propriétaire de l’une des plus grandes plantations de Virginie, avait plus de 600 esclaves sur son domaine de Monticello. Il n’en a libéré que deux pendant qu’il était le troisième président des États-Unis, cinq à sa mort et comme prévu dans son testament, et les autres sont restés en esclavage. Bolívar, en revanche, les a tous libérés.

Brillant politicien, bâtisseur d’institutions

Un dernier mot pour souligner un fait souvent oublié : Bolívar n’était pas seulement un génie militaire, comparable à Napoléon, Jules César, Hannibal ou Alexandre le Grand ; il était aussi un brillant politicien, un bâtisseur d’institutions imaginatif et en avance sur son temps. Comme Fidel, comme Chávez, Bolívar a volé plus haut, et a vu plus loin et plus profond. C’est pourquoi il a été incompris, combattu et trahi par nombre de ses contemporains, et pourquoi il a terminé ses jours alourdis par la maladie et la pauvreté à Santa Marta.

En tant qu’homme politique, il a fait preuve d’une extraordinaire lucidité en appréciant le rôle de la culture et des idéologies dans les luttes anticolonialistes de son époque, un héritage qui conserve aujourd’hui encore une pertinence péremptoire. Une phrase résume magistralement sa pensée à ce sujet, lorsque, dans son célèbre discours d’Angostura, il déclara que “le peuple américain, étant lié par le triple joug de l’ignorance, de la tyrannie et du vice, n’a pu acquérir ni la connaissance, ni le pouvoir, ni la vertu. Par la tromperie nous avons été dominés plus que par la force ; et par le vice nous avons été dégradés plus que par la superstition”.

On peut en dire autant de la clairvoyance avec laquelle il a compris l’importance de la communication politique dans les luttes pour l’indépendance. Ce que, bien plus tard, le Comandante Chávez appellera “l’artillerie de la pensée”. En 1818, Bolívar fonde l’hebdomadaire “Correo del Orinoco”, pour lequel il avait écrit l’année précédente une lettre à son ami Fernando Peñalver, alors à Trinidad, lui disant : “Envoyez-moi une presse à imprimer d’une manière ou d’une autre, ce qui est aussi utile que l’équipement militaire”. La bataille culturelle acquiert ainsi, aux yeux du Libérateur, une centralité équivalente à la confrontation armée conventionnelle.

C’est l’homme que nous commémorons aujourd’hui, le génie qui a rêvé de la Patria Grande, un projet revitalisé par le Commandant Hugo Chávez Frías et qui, même s’il est lent et trébuchant, est toujours en cours. C’est pourquoi il semble approprié de conclure avec les mots sincères de l’historien cubain Francisco Pividal lorsqu’il dit : « c’est ainsi que Bolívar est dans le ciel de l’Amérique, vigilant et renfrogné, toujours assis sur le rocher de la création, avec l’Inca à ses côtés et le paquet de drapeaux à ses pieds. C’est ainsi qu’il est, portant encore ses bottes de campagne, parce que ce qu’il n’a pas laissé inachevé est encore inachevé aujourd’hui, parce que Bolívar a encore à faire en Amérique ».

Le rêve bolivarien poursuit son cours, à contre-courant de l’empire et de ses laquais. Comme l’a observé l’historien argentin Horacio López, « mettons aussi nos bottes de campagne pour achever, une fois pour toutes, la construction de la Patria Grande rêvée par Bolívar, San Martín et Artigas ».

C’est tout. Merci beaucoup. Bolívar vit !

Notes :

*José Gervasio Artigas y Arnal, né le 19 juin 1764 à Montevideo (Uruguay) et mort le 23 septembre 1850 à Ibiray (Paraguay), est un militaire des Provinces-Unies du Río de la Plata qui participa à la guerre d’indépendance de l’Argentine et de l’Uruguay. Artigas fut à l’origine d’une des premières réformes agraires aux Amériques. On décréta l’expropriation et la répartition des terres des « mauvais Européens », des Américains, « plus mauvais encore », habitant le pays, et de ceux qui avaient émigré pendant la révolution. On confisqua ces terres sans aucune indemnisation.

** José de San Martín est un général et homme d’État argentin. Avec Simón Bolívar, Antonio Jose de Sucre et Bernardo O’Higgins, général et chef d’État chilien considéré comme l’un des pères de la patrie chilienne, il est l’un des héros des indépendances sud-américaines.

*** Simón Rodríguez,, est un philosophe et éducateur vénézuélien, né à Caracas le 28 octobre 1769 et mort au Pérou le 28 février 1854. Il est connu pour avoir été le professeur et mentor de Simón Bolívar.

La Gente 20 de diciembre de 2021

Traduction Bernard Tornare

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