(2e partie)
Comme prévu, un mois plus tard, soit le 30 juillet 2025, Albert Ramdin avait présenté une mise à jour de sa feuille de route pour Haïti comme l’avait autorisé l’Assemblée générale de l’OEA sous la menace et la pression des Etats-Unis qui semblent délaisser la CARICOM au profit de l’OEA qui lui paraît plus apte à apporter sa nouvelle politique en Haïti après l’échec cuisant de la CARICOM. Selon la nouvelle monture de cette feuille de route qui a été débattue ce 30 juillet, on relève cinq points importants qui sont en réalité des termes passe-partout qu’on retrouve dans les documents ou textes peu efficaces élaborés par toutes les organisations mondiales ou régionales n’apportant rien de concret dans leur mise en application. Et pour cause. Jamais, sinon rares sont les pays qui arrivent à tirer leurs marrons du feu avec ce genre de littératures indigestes ne s’adaptant ni à la réalité des conflits ni à des crises que les dirigeants mondiaux ou nationaux appellent à résoudre.
D’ailleurs, l’OEA est un cas d’école dans le genre. Qui vraiment peut citer une crise qui a pu être résolue grâce l’intervention de l’OEA en Amérique latine depuis sa création en 1910 ? Haïti, en tant qu’État membre fondateur qui ne cesse de se disloquer depuis près d’un demi-siècle est la preuve concrète de l’inefficacité de ce genre d’institutions qui n’existent que pour une raison bien précise. La preuve que les démarches de l’OEA, mêmes entreprises sous la pression de Washington, demeurent des répétitifs sans lendemain et surtout dans la routine rédactionnelle qui sonne comme des rhétoriques. Le texte reprend les mêmes jargons habituels qu’on entend depuis des décennies de crise en Haïti. Dans la monture revue et corrigée, on y lit entre autres : « (…) Les crises politiques récurrentes en Haïti sont dues à divers facteurs, notamment un déséquilibre des Pouvoirs exécutifs, l’absence d’un contrôle parlementaire efficace, une gouvernance locale faible, une indépendance judiciaire limitée et une faiblesse structurelle de longue date de son cadre constitutionnel.
Il est essentiel de s’attaquer à ces problèmes pour toute action de gouvernance dans le cadre de cette feuille de route. Cela nécessite un dialogue ouvert, inclusif et mené au niveau national sur un nouveau contrat social et une architecture institutionnelle plus efficace, garantissant l’appropriation du processus par Haïti à chaque étape. (…) Le projet de nouvelle Constitution, qui circule déjà et fait l’objet de nombreuses discussions, ainsi que d’autres priorités clés telles que la sécurité, constituent un point de départ pour un dialogue national large et participatif visant non pas à diviser le pouvoir, mais à forger une vision politique commune. (…) Ce pilier visera à faciliter la transition d’Haïti vers une gouvernance stable, inclusive et responsable, et jettera les bases des processus de mise en œuvre et d’établissement d’une nouvelle Constitution et d’un renouveau démocratique au-delà de la date limite du 7 février 2026, structurés en sept étapes principales :
- Mise en place d’une mission de haut niveau ; 2. Dialogue exploratoire ; 3. Définition des règles et de l’ordre du jour ; 4. Séances de dialogue public ; 5. Validation et mise en œuvre ; 6. Examen du projet de nouvelle constitution.7. Campagnes de sensibilisation à la nouvelle Constitution. Les dialogues nationaux donneront la priorité à la discussion des questions de sécurité et à la mise en œuvre du texte de la nouvelle constitution. Ces étapes fournissent un calendrier complet et réalisable pour le rétablissement de la gouvernance démocratique. L’OEA, en collaboration avec la CARICOM et les Nations-Unies, accompagnera cet effort par le biais d’une mission de facilitation du dialogue de haut niveau et de soutien à la gouvernance. (…) » Lors de la présentation de ce document rébarbatif, l’on retrouve la même cohorte d’institutions dont l’utilité dans le cas d’Haïti, que ce soit sur le plan politique, sécurité, économique ou développement durable, reste à prouver.

Parmi les participants figuraient, en effet, le Représentant permanent de la Jamaïque, Antony Anderson ; le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies pour Haïti et chef du BINUH, Carlos Ruiz MASSIEU ; David Kerich, Observateur permanent du Kenya ; Mara Tekach, Directrice exécutive de la MMAS ; Ilan Goldfajn, Président de la Banque interaméricaine de développement (BID) ; Mary Lou Valdez, Directrice générale adjointe de l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS) ; Lloyd Day, Directeur général adjoint de l’Institut interaméricain de coopération pour l’agriculture (IICA) ; Nabila Assaf, Responsable du Groupe fragilité, conflits et violence à la Banque mondiale ; et Sowmya Krishnamoorty de la Fondation panaméricaine de développement (PADF), une brochette d’organismes dont la plupart ne sert qu’à générer la pauvreté à défaut d’endiguer la misère. Qu’importe le résultat, dans cette circonstance, ce qui compte c’est le nombre.
L’OEA et son nouveau Secrétaire général, Albert Ramdin, veulent démontrer qu’après les critiques acerbes des américaines, ils sont de retour. Tout au moins, ils sont à l’avant scène pour porter le cas Haïti sur la scène régionale quitte à brasser du vent. Le 20 août 2025, c’est devant le Conseil permanent de l’Organisation des Etats Américains que Albert Ramdin s’est présenté dans le but, cette fois, de présenter aux membres du Conseil les modifications qu’il a opérées dans le document effectué à la demande du « Groupe des Amis d’Haïti » le mardi 29 juillet 2025 à Washington. Estampillé : « Vers une feuille de route pour la stabilité et la paix en Haïti, avec le soutien régional et international » un titre ronflant qui ne nous éloigne pas trop de ce que les Haïtiens ont l’habitude d’entendre, notamment venu de l’ONU dans le cadre de ses multiples Missions en Haïti bien avant la MINUSTAH en 2004. Devant le Conseil permanent, le Secrétaire général, dans son exposé, avec une approche colonialiste sinon d’une puissante occupante sans doute pour faire plaisir à Washington, a développé les cinq axes qu’il avait préalablement proposés.
Voici un extrait de chacun des cinq points de cette feuille de route proposé par l’OEA : (1) Stabilisation de la sécurité et consolidation de la paix. Protection des corridors stratégiques et infrastructures essentielles. Reconstruction de la Police nationale d’Haïti (PNH). Réforme du système judiciaire et lutte contre les réseaux criminels transnationaux. Budget : 1,336 milliard USD. (2) Consensus politique et renforcement de la gouvernance. Assurer la légitimité politique parallèlement à la sécurité. Accompagner Haïti vers une gouvernance stable, inclusive et responsable. Préparer une nouvelle Constitution et un renouveau démocratique après le 7 février 2026. Dialogue national sous l’égide de la CARICOM et du Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH). Budget : 8 millions USD. (3) Élections et légitimité institutionnelle. Soutien au Conseil Electoral Provisoire (CEP) et à l’Office National d’Identification (ONI). Organisation d’élections équitables, libres et transparentes. Budget : 104,1 millions USD. (4) Assistance humanitaire. Distribution d’aide en alimentation, eau, santé, éducation et abris. Renforcement de la résilience communautaire et protection de la dignité humaine. Budget : 908,2 millions USD (selon l’ONU). (5) Développement durable et croissance économique. Restauration des services de base, Promotion d’une agriculture résiliente au climat, soutien aux microentreprises, aussi bien qu’aux petites et moyennes entreprises (MPME), Développement des infrastructures et renforcement des systèmes de protection sociale, Budget : 256,1 millions USD (selon la BID). D’après les promoteurs de cette feuille de route, ces propositions sont le fruit d’un travail collectif ayant été mené après consultation de divers acteurs, notamment les autorités de Port-au-Prince qui ont donné leur approbation et cautionné le document. Outre les dirigeants haïtiens, la CARICOM, les Nations-Unies, la Banque interaméricaine de développement (BID), l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS), l’Institut interaméricain de coopération pour l’agriculture (IICA), ainsi que la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MSS) en Haïti ont apporté leur concours à la feuille de route après leur soutien au mandat confié à l’OEA par son Assemblée générale en juin 2025 pour réaliser ledit document.

Après la présentation de ce draft modifié, les réactions et les commentaires ont plu de toute part, même du côté des autorités haïtiennes qui, généralement, brillent par leur silence en laissant les seuls acteurs étrangers définir ce qui est bon ou pas pour Haïti et surtout ce qui est faisable pour endiguer les crises et la misère en Haïti. Parmi ceux qui se sont exprimés sur la feuille de route du Secrétaire général, nous remarquons les propos plutôt courageux et de bon sens de Mme Myrtha Désulmé qui était encore ambassadrice d’Haïti auprès de l’OEA. « (…) Pour résoudre durablement la crise multidimensionnelle que traverse Haïti, il faudra faire plus que rétablir la sécurité et distribuer massivement de l’aide humanitaire. Il faut une approche holistique qui prend en compte les causes profondes de cette crise qui sont la misère et le désœuvrement, et l’absence de perspectives d’avenir qui ont poussé les jeunes et les enfants dans les bras des gangs armés, et en font des proies faciles pour les recruteurs. Nous avons besoin d’un plan de relance économique et de développement durable.
Cela suppose de sortir des sentiers battus et de l’approche traditionnelle de l’aide humanitaire, et d’accepter d’innover en investissant massivement, entre autres, dans la production et l’autonomisation économique des haïtiennes et des haïtiens. Haïti a reçu de l’aide pendant des dizaines d’années et elle est toujours dans la misère et la dépendance extrêmes. Il nous faut questionner les raisons de cet échec et choisir de faire autrement. Il nous faut, en d’autres termes, changer le paradigme de développement. Nous pouvons transformer cette profonde crise en une opportunité pour promouvoir le modèle de développement qui correspond aux véritables besoins de développement d’Haïti et sortir le pays, une fois pour toutes, des crises récurrentes (…) » disait-elle. Pour avoir dit cette seule vérité, Myrtha Désulmé a été immédiatement rappelée en Haïti et limogée sur le champ par les membres du CPT.
Elle a été remplacée par l’ancien ambassadeur d’Haïti à Paris, Jean Josué Pierre Dahomey, qui, d’ailleurs, a été lui même aussi franc que convainquant intellectuellement sur la question quand il demandait à l’International d’écouter d’abord le peuple haïtien. Lors de son allocution du 21 août 2025 devant le Conseil permanent de l’OEA à Washington, l’ambassadeur Josué Pierre ne disait rien de moins : « (…) Pour que l’idée d’une feuille de route conduite par Haïti et pour Haïti ne soit pas une rhétorique vide, la feuille de route se doit de refléter dans sa teneur comme dans son budget, les priorités d’Haïti. Voilà pourquoi, au-delà du rétablissement de la sécurité, la solution durable à la crise multidimensionnelle d’Haïti requiert une approche holistique de progrès social et de gouvernance politique et économique qui dépassent l’approche humanitaire. (…) Au-delà de la stabilisation de sécurité, il nous faut renforcer toutes les formes de gouvernances du pays, notamment celles politique et économique à travers des consensus par recoupement visant la légitimité institutionnelle, via des processus électoraux. (…)
Monsieur le secrétaire général de l’OEA, il faut commencer par nous écouter. Commencer par écouter les autorités haïtiennes ; commencez par écouter le peuple haïtien, (…) » En effet, à lire l’ensemble des propositions de l’OEA, il ne fait aucun doute de la tentation d’ingérence et de l’appropriation des droits et devoirs du peuple haïtien par cette organisation régionale dans la mesure où, bien entendu, les dirigeants d’Haïti veulent bien assumer leurs responsabilités face à l’histoire. Les deux diplomates qui ont tenté de mettre les points sur les « I » n’ont rien fait d’exceptionnel, seulement, ils ont joué leur rôle de vigie de la souveraineté nationale sans sortir du cadre de leur mission. Malheureusement, pour Mme Myrtha Désulmé, sa démarche de bonne patriote n’a pas été bien comprise par les membres du CPT et elle a été sacrifiée sur l’autel de la compromission avec l’ennemi pour avoir seulement défendu l’indépendance d’Haïti. D’ailleurs, même l’ancien diplomate brésilien, Ricardo Seitenfus, qui devient un fervent défenseur de la cause d’Haïti reconnaît que le Secrétaire général de l’OEA, Albert Ramdin, a été trop loin avec sa feuille de route qui, si elle est définitivement adoptée et acceptée, signerait la mise sous tutelle d’Haïti par la Communauté internationale. (À suivre)
C.C.









