Face à l’impasse politique, que faire ?

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Huit mois après l’assassinat du Président et le début de la Transition, les acteurs politiques sont aspirés par cet astre qu’est le « Trou noir ».

Très souvent, l’on utilise le mot impasse pour parler d’une route sans issue, sans aucune sortie. Un Dead end ! On l’emploie aussi pour décrire une situation qui ne semble pas avoir de solution. Problème insoluble. Ce terme s’applique à diverses situations, bien que, parfois, il n’y ait aucune justification. En Haïti, dans le cas de la Transition post Jovenel Moïse, le moins que l’on puisse dire, c’est que le mot « impasse » paraît trop peu, trop faible, inexact même pour décrire l’enlisement de la situation sociopolitique du pays. La Transition n’est plus dans l’impasse, elle se situe carrément dans un « Trou noir », cette matière céleste que décrivent les astrophysiciens qui tentent depuis des lustres de comprendre son fonctionnement dans l’univers. En Haïti, huit mois après l’assassinat du Président et le début de la Transition, les acteurs politiques sont aspirés par cet astre qu’est le « Trou noir ».

Ils sont définitivement perdus. Ils ne savent plus où ils sont, où ils vont et surtout où ils en sont avec la Transition. Des deux côtés de la barricade, les acteurs semblent ne plus savoir quoi faire pour relancer la machine. D’où le terme qui revient depuis quelque temps : l’impasse ! Si les signataires de l’Accord du 30 août qui ont mis la barre très haute pour toute reprise des pourparlers avec le Premier ministre a.i attendent toujours sa réponse, il semble que du côté de la Primature qui refuse d’endosser l’échec de la deuxième rencontre, on penche plutôt pour le statu quo en attendent de voir comment évoluera la situation. Sauf qu’entre-temps, les gangs de la région métropolitaine de Port-au-Prince, eux, ne chôment pas. Mieux, ils ont élargi leurs zones d’influence. Puisque, depuis deux semaines, le Sud de la Commune de Carrefour, Mariani, passe sous leur coupe. La guerre des gangs s’étend donc de plus en plus vers le Sud de la capitale, ce qui réduit considérablement l’espace vital d’une bonne partie de la population et la circulation d’un peuple à bout de souffle.

Avant, les habitants des départements du Grand Sud, coupés depuis presque deux ans du reste du pays, pouvaient arriver au moins jusqu’à la commune de Carrefour, voire limite Martissant. Après, ils négociaient avec les chefs de gangs pour continuer jusqu’au Centre-ville, certes à leur risque et péril, puisqu’ils courraient le grand risque de se faire kidnapper par des gangs rivaux. Mais, au moins, par chance, ils pouvaient arriver à bon port. Aujourd’hui, la guerre des gangs se déplace au Nord de la commune de Gressier, donc plus difficile pour les habitants de la région des Palmes de se rendre dans la capitale et vice et versa. Pendant ce temps, le Premier ministre continue de faire comme si le problème de l’insécurité n’existe pas. Par conséquent, il vit calmement sans voir la nécessité de trouver rapidement un compromis avec les autres acteurs de la Transition.

Des acteurs, somme toute, qui se positionnent juste un peu différemment sur la manière de sortir de cette impasse, pardon de ce Trou noir. Devant la gravité de la situation sociale et politique du pays, on se demande si vraiment ceux qui ont la charge du pays et ceux qui veulent prendre la place se rendent compte à quel point la population se trouve prise entre deux logiques suicidaires, voire criminelle dans la mesure où c’est elle qui boit la tasse au quotidien. Le Sénat qui ne compte qu’une dizaine de rescapés, sans pouvoir d’ailleurs, a beau tenté de relancer les pourparlers, en sollicitant par courrier le vendredi 4 mars 2022 une rencontre avec le Premier ministre Ariel Henry. Joseph Lambert voulait remettre en contact les deux principaux protagonistes : l’Accord de Montana et celui du 11 septembre. Son objectif était de discuter sur la crise sociopolitique mettant le pays à genoux depuis des mois. A ce jour, il n’a eu aucune réponse. Le 25 janvier déjà, le Président du Sénat et ses collègues avaient rencontré le chef de la Primature sur la situation inquiétante du pays. Il semble que les deux entités s’étaient penchées « Sur les dispositions urgentes à envisager ensemble, en vue d’épargner le pire au peuple haïtien, déjà trop rudement éprouvé ».

Le Premier ministre Ariel Henry et le sénateur Joseph Lambert

Sauf que, non seulement la population attend toujours les résultats de ces dispositions qui n’ont jamais été prises, mais depuis, elle a même perdu une partie de plus de sa liberté, de son territoire occupé par les gangs que rien ne semble pouvoir arrêter dans leur expansion territoriale et meurtrière. Face au refus des uns et l’attitude irresponsable des autres, c’est la passivité des masses haïtiennes vis-à-vis de leurs dirigeants politiques et des élites en général qui nous surprend. Certes, les meneurs de l’ex-opposition se la coulent douce dans le gouvernement de leur nouvel allié Ariel Henry. Mais quand même ! Comment un peuple, toute une population, peut-elle accepter sans broncher une situation aussi dramatique, chaotique, alarmante qui prévaut actuellement en Haïti et dans la région métropolitaine de Port-au-Prince en particulier ? Certes, on n’entend plus Me André Michel et ses amis du SDP qui occupent les avenues du pouvoir, les ministères et d’autres places fortes économiquement parlant dans cette nouvelle Administration. Mais est-ce une raison pour ne pas accompagner une population en danger de mort comme ils le faisaient sous les régimes précédents ? Nous sommes, aujourd’hui, dans une situation de non-assistance à peuple en danger.

Difficile de croire qu’en Haïti il n’y a qu’une seule personne, qu’un seul leader politique, qu’un seul Me André Michel qui peut secouer le cocotier pour faire bouger les choses. Les Haïtiens doivent se réveiller de ce profond sommeil qui les envoie tous dans leur tombe. C’est quoi, c’est qui ce peuple qui se laisse, d’une part, mener par des politiciens en mal de pouvoir comme des agneaux à l’abattoir et d’autre part, écorcher vif par des dirigeants, une fois fortune faite sur leur dos ? La population doit demander des comptes à ces politicards, ces leaders politiques qui les ont roulés dans la farine huit mois après l’assassinat du Président. Les signataires de l’Accord de Musseau se battent juste pour garder le pouvoir et les avantages et les privilèges qui vont avec. Tandis que, ceux de l’Accord de Montana s’impatientent et s’activent pour renouveler leur garde- robe. Au fait, où est passé la « Transition de rupture » que l’ensemble des acteurs de l’ex-opposition et ceux du Secteur Démocratique et Populaire (SDP), en particulier, fer de lance des grandes mobilisations d’autrefois nous avaient promise?

Certes, il est encore trop tôt pour voir le changement promis. Mais, il est déjà trop tard pour que l’équipe qui a récupéré le pouvoir démontre ce qu’elle peut faire. « L’état de grâce » de Ariel Henry et de ses amis, de ses alliés est épuisé. Ils ont fait la démonstration de leur incapacité à diriger le pays, tout au moins, à apporter la Transition politique à son terme. Peut-on continuer ainsi pendant deux, trois ans ? C’est la question que la population est en droit de se poser. Kidnapping à la louche, gangs envahissant la totalité de la capitale et ses banlieues, immobilisme politique, corruption, copinage et chasse aux sorcières dans les administrations publiques. Ariel Henry et consorts ont fait preuve de leur incapacité à gouverner. D’où le cri de la révolte que la population abandonnée à elle-même doit faire entendre, pas seulement à Port-au-Prince, mais sur l’ensemble du territoire afin de prendre en main son destin.

Quant à ceux de l’Accord du 30 août, le temps est venu aussi pour dévoiler clairement ce qu’ils veulent, ce qu’ils cherchent, ce qu’ils proposent réellement à la population et au pays. Tout le monde le sait, il y a très peu de différences, sinon aucune, entre leurs propositions et celles des autres Accords qui sont soit au gouvernement, soit en circulation. C’est juste une question de sémantique. Raison suffisante pour qu’ils acceptent de collaborer avec ceux qui les ont précédé ou de prendre leur responsabilité devant le pays en se plaçant ouvertement dans l’opposition à ce régime du temps perdu qui fait perdre un temps précieux au pays et qui plonge d’avantage la population dans le désarroi et le désespoir. L’avantage de cette clarification de positionnement, ils pourront un tant soit peu tenter de mobiliser la population afin qu’elle prenne conscience de sa situation politique et de son état de mort cérébrale économiquement dans laquelle elle est plongée.

Une situation de misère associée à un environnement d’insécurité qu’aucun autre peuple du monde n’aurait supporté ou accepté. Il faut sortir de l’ambiguïté. Les signataires de l’Accord de Montana n’ont pas de choix. Ils ne peuvent continuer à se cacher derrière une soi-disant différence qui n’est, en vérité, qu’un leurre par rapport à l’Accord du 11 septembre ou de la non politique de Ariel Henry et de ses alliés. L’attitude du groupe de Montana fait le jeu d’un pouvoir qui ne sert à rien, sinon, qu’à donner l’illusion de gouverner. D’ailleurs, même le premier des concernés le sait, d’où sa requête auprès de la Caricom pour venir l’aider à sortir du bourbier dans lequel il s’est enfoncé depuis huit mois. En effet, selon un communiqué rendu public à l’issu de la 33e Réunion interministérielle qui a eu lieu du 1er au 3 mars 2022 à Belize, à laquelle a pris part le Premier ministre Ariel Henry, l’organisation régionale se félicite de la demande du dirigeant haïtien.

D’après ce communiqué datant du 3 mars 2022, « Les chefs de gouvernement saluent la suggestion du Premier ministre selon laquelle la Communauté caribéenne pourrait aider à faciliter le dialogue, à lutter contre l’insécurité, à construire la démocratie, à organiser les élections, à former la police et à faciliter l’enquête sur l’assassinat du Président Jovenel Moïse. (…) Le Premier ministre a souligné que la démocratie est en déclin, que les institutions sont dysfonctionnelles et s’effondrent. Il a évoqué la nécessité de restaurer la démocratie et le cadre constitutionnel par le biais d’élections, de lutter contre l’insécurité et de jeter les bases d’un développement futur. Les chefs de gouvernement ont souligné l’importance d’assurer la bonne gouvernance et le respect de l’État de droit et des droits de l’homme, tels qu’énoncés dans la Charte de la Société civile de la Caricom, et ont souligné l’importance d’inclure la Société civile dans le processus de dialogue (…) ». Bref, de venir reconstituer l’Etat en Haïti. En tout cas, le moins que l’on puisse dire, Ariel Henry ne leur a pas caché la vérité sur l’état dramatique dans lequel se trouve son pays et de son impuissance face aux problèmes.

Enfin, ce sont les Etats-Unis d’Amérique qui, depuis le début, jouent au pourrissement de la situation sans savoir dans quel intérêt vu les conditions dans lesquelles tout un peuple gémit depuis des années et ces temps-ci en particulier qui ont envoyé une énième Mission à Port-au-Prince pour faciliter le dialogue, paraît-il. Cette fois, Washington avait dépêché du 7 au 9 mars 2022, une obscure Secrétaire d’Etat adjointe aux opérations de conflit et de stabilisation, Anne Witkowsky, pour rencontrer les protagonistes. D’après le Communiqué du Département d’Etat américain « En Haïti, la Secrétaire d’État adjointe Witkowsky rencontrera le Premier ministre Ariel Henry et des membres de l’accord de Montana pour faciliter un dialogue politique inclusif sous l’impulsion des Haïtiens.

La Secrétaire d’État adjointe rencontrera également un large éventail de parties prenantes haïtiennes – dont des membres de la société civile et des femmes leaders – pour renforcer l’engagement à long terme du gouvernement américain envers le peuple haïtien par la promotion de la stabilité et du développement à long terme, et pour discuter du soutien américain à des solutions haïtiennes aux problèmes auxquels le pays est confronté ». Des Missions qui se suivent et qui se ressemblent sans pour autant apporter la moindre lueur d’espoir pour la population ni de propositions concrètes de sortie d’une crise sociopolitique liée à une Transition politique sans perspective dont la population paie les frais sans avoir rien en retour.

C.C

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