Edmonde Supplice Beauzile, un « acier déjà passé au feu »

0
285
Edmonde Supplice Beauzile, femme de trois législatures, éducatrice, détentrice d’une maîtrise en éducation. Conceptrice, fondatrice, inauguratrice d’une bibliothèque à Mirebalais, bibliothèque qu’elle a baptisée Bibliothèque Rosalie Bosquet-Mme Max Adolphe. Sans commentaires.

Dans ma rubrique de la semaine dernière, je traitais des multiples urgences auxquelles tous les citoyens responsables font face, au hasard des réalités ambiantes, quel que soit leur niveau d’activité sociale, humaine. Justement, urgence de responsabilité obligeant, Jovenel Moïse le Guide suprême, le Responsable suprême, a mis sur pied un Comité scientifique d’aide à mieux gérer la pandémie coronate : un agglomérat composé de 14 professionnels dont, malheureusement, seulement deux femmes. Vive le masculinisme ! Á bas le féminisme !

Le commun des mortels assume que ledit Comité est composé de professionnels compétents, responsables, honnêtes, imbus des principes et pratiques qui gouvernent toute démarche scientifique susceptible de conduire à des résultats concrets, satisfaisants. N’ayant donc pas l’information et les compétences nécessaires, le grand public s’en remet en toute bonne foi à qui de droit, je veux dire aux save scientifiques, d’autant que les membres du Comité sont des gens connus qui en principe inspirent confiance.

Toutefois, quand un professionnel, Erno Renoncourt, spécialiste des systèmes d’information d’aide à la décision, intervient publiquement à propos des prévisions et des recommandations stratégiques formulées par le Comité scientifique haïtien qui les a déduites des simulations réalisées par des expertises confirmées à Oxford et Cornell University ; quand il émet « de sérieux doutes » quant à la pertinence analytique des simulations effectuées « en dehors d’un support analytique probant incluant des données expérimentales et contextuelles fiables » et que dès lors la validité de tout modèle et de toute simulation doit être mise en cause, il y a lieu d’y penser sérieusement.

Tout citoyen doté d’un minimum de formation scientifique, tout professionnel responsable qui s’y connaît en matière scientifique devrait être interpellé par cette mise en garde de Renoncourt émise dans une perspective critique, désintéressée. Il devrait pouvoir, éventuellement, honnêtement, de façon démocratique, verser au dossier d’un débat qui concerne tout Haïtien conscient, inquiet, avec raison, des décisions publiques qui auront assurément un impact certain sur la vie de toute la population. Il est difficile à un esprit sain de croire qu’on puisse ne pas se prêter de façon calme, démocratique à un partage d’opinions ; encore moins voir de la malice, au sens le plus haïtien du terme, dans une telle démarche intellectuelle.

Mais voilà, il y a des exceptions à cette approche démocratique, honorable. Nous n’en sommes pas surpris. Terence nous avait bien avertis : quot homines, tot sententiae, autant d’hommes, autant d’opinions ; autant de femmes, autant d’opinions, faut-il ajouter,  puisque depuis bien longtemps, très longtemps, elles ont voix au chapitre. Mais, attention ! Qu’il s’agisse d’hommes ou de femmes, il faut toujours se demander : sont-ce des opinions qui font avancer l’humanité, dans le sens de la dignité humaine, dans le sens d’un autre monde, possible, meilleur, qui ne soit plus à l’image d’un capitalisme sauvage, brutal, meurtrier, adepte de la marchandisation de l’être humain ?

Revenons à l’esprit critique, désintéressé à la base de la démarche de Renoncourt. Cette approche intellectuellement honnête de la modélisation épidémiologique en tant qu’outil d’analyse et d’aide à la décision a, par on ne sait quel hasard ou quelle intention inavouée, attiré l’attention d’une spécialiste en éducation, détentrice d’une maîtrise de l’université de Montréal, chevaucheuse de trois législations passées, présidente du parti Fusion, candidate évincée aux élections tèt bòbèch de 2016, en l’occurrence l’ex-sénatrice Edmonde Supplice Beauzile.

Dans un milieu où généralement le masculin ne considère pas le féminin pour pip tabak, dans le milieu politique haïtien machiste, handicapé par une mentalité arriérée de grandon, rétrograde de gwo ponyèt,  il faut à une femme beaucoup de détermination, beaucoup de discipline, beaucoup d’esprit de réussite, une nature fonceuse, une rare habileté à se faufiler victorieusement parmi des phallocentreux, souvent morveux,  pour non seulement accéder à la présidence d’un parti politique mais encore le doter de son propre local. Bravo, madame !

Oui, madame Beauzile a attrapé au vol la balle épidémiologique modélisante et l’a « roulée » sur le terrain de ses solides connaissances académiques et pratiques en matière d’éducation. Avec tapage on allait applaudir son attrapage, écouter avec attention ce que l’ex-sénatrice avait dans son sac de professionnel de l’éducation. On s’est assis sur sa petite chaise en paille pour partager avec elle le fruit de ses cogitatives pensées sur un sujet d’importance pour la population.

On s’attendait à une approche mesurée, intelligente, équilibrée, à une certaine modélisance de ses propos. On s’attendait à lire un texte digne de cette dame au parcours éducatif fort intéressant, elle qui avait été responsable de programme dans l’Artibonite pour une organisation française, sans doute une de ces ONG qui dictent leurs priorités au pays  ; elle qui s’était mise au service de l’UNICEF pendant trois ans avant de signer un contrat avec l’Agence canadienne pour le développement international (ACDI), même lorsqu’on sait que « òganizasyon mondyal yo pa pou nou yo ye ; sa la pou ede vòlè yo piye devore ». Merci, Manno Charlemagne.

Un tel parcours chez une professionnelle de l’éducation apparemment de talent, détentrice d’une maîtrise de l’université de Montréal devrait déboucher sur un jaillissement intellectuel heureux pour un débat fécond, vif, chaleureux, informateur, contradictoire si nécessaire, qui enthousiasme le grand public et crée une ambiance de stimulation d’idées généreuses, pour que la connaissance se partage entre «le plus grand nombre» et ne reste pas l’apanage d’un petit nombre qui s’est laissé donner le titre de «plus capables».

Hélas non ! Quelle déception ! Quelle misère ! Quelle douleur ! La participation de cette intellectuelle de haut calibre s’est recroquevillée, ratatinée à l’intérieur de deux seuls, minuscules paragraphes d’environ vingt-cinq mots chacun. Comme ça a fait mal ! Á l’extrême rigueur on pourrait se dire : bon, le cœur n’y était vraiment pas ; peut-être qu’elle n’a pas eu le temps d’écrire un texte tout simplement vigoureux, bizi comme elle est ; on se serait même contenté de ces deux phrases : « Salut et merci Erno de votre contribution. Je souscris à votre démarche. L’esprit critique, désintéressé, en plus, devrait interpeller tout un chacun. »

Mais le ver était dans le fruit pourri du deuxième paragraphe : « J’ai dit “ désintéressé “ mais je sais que l’altruisme en cette période de pandémie est un sentiment instinctif que le commun des mortels développe, je présume, sans effort. » Un coup sous la ceinture, ni plus ni moins. Est-ce ainsi que madame s’est faufilée à travers les méandres de deux ou trois partis politiques jusqu’à devenir la reine souveraine du parti Fusion ? Que vient faire l’altruisme dans le débat, alors que la Beauzile sait bien ce que signifie le mot altruisme (sauf si je me trompe) ?

Là où le bât blesse, c’est lorsque madame Beauzile se laisse aller à dire que la tentative de Renoncourt d’établir une dynamique de dialogue, de partage, de clarification scientifique équivaut à un « sentiment instinctif » que peut développer n’importe quel quidam, « sans effort » à part cela. Dans un retour ultérieur à Renoncourt, elle écrit : « Je n’avais nullement l’intention de vous blesser, croyez-moi ». On n’a pas besoin d’être un fin psychologue pour se rendre compte qu’il y a là un aveu de culpabilité. Oui, madame, vous aviez l’intention de blesser. Peut-être que vous avez l’habitude des « sentiments instinctifs ».

Là où le bât blesse, c’est lorsque madame Beauzile se laisse aller à dire que la tentative de Renoncourt d’établir une dynamique de dialogue équivaut à un « sentiment instinctif ».

N’avez-vous pas, en effet travaillé, selon le Miami Herald, comme consultante pour différentes organisations internationales ? Et n’avez-vous pas non plus voté en faveur de l’escroc international Laurent Lamothe pour faire de lui un Premier ministre ?

Oui, madame a eu un koutsòl politique pour «le beau» Lamothe malgré que lors de son discours d’investiture, en septembre 2011, comme présidente de Fusion, elle se fût engagée à œuvrer en faveur des masses appauvries (sic), à combattre l’impunité (resic), lutter en faveur de la justice sociale et pour un développement durable. Du blablabla politicien. Elle avait lancé un vibrant appel à tous les militants à travailler sans relâche afin de porter le parti au pouvoir en 2016, pour faire mieux que Préval, Martelly, Jovenel avec d’autres commissions bidonnes.

C’est triste de voir comment une intellectuelle, une professionnelle calibrée de l’éducation comme madame Beauzile a pu se laisser aller à un comportement aussi déshonorable. Et puis, pour qui se prend elle, la petite sotte ? Lisez : « l’erreur commise par moi dans ce cas d’espèce qui donne lieu à ces échanges [avec Renoncourt], est que je croyais par mes propos, pouvoir être utile (sic) pour booster votre publication (resic) ». Serait-ce quelque chose comme l’« immortel » Laferrière, grand écrivain, qui tendrait la main à un tout jeune auteur ròròt pour le « booster » (sic) ? Non, on n’en revient pas de l’humilité de madame.

Même, madame est tombée bien plus bas. Lisez-moi ça : « … je me permets de ne pas prendre en compte vos vociférations (sic) mal documentées (resic). Au cas où le lecteur ne saurait pas vraiment de quoi il revient de ces vocifératives accusations, permettez que je lui en donne un aperçu : ‘‘Donc le concept « esprit critique désintéressé » exige à tous les niveaux une pensée ouverte au débat contradictoire, dépouillée de motivation personnelle et prompte à élever la conscience pour l’amener à acquérir cette disponibilité humaine qui commande tous les sacrifices dans l’intérêt du collectif.’’ Madame appelle ça ‘‘vocifération’’. Triste. Chagrinant. Désespérant.

J’adore la très grande humilité de madame qui se définit ainsi : « Suis un acier déjà passé au feu » (sic). Si c’est au feu de ces législatures qui n’ont rien foutu, on comprend qu’elle n’ait pas fondu. Mais, au feu des organisations internationales elle devient « instinctivement » liquide parce que, entre nous, madame, on ne construit pas un beau local pour son parti avec les biscuits de l’État. Seuls, ceux et celles qui « ont les bonnes accointances économiques, académiques, diplomatiques et politiques » peuvent le faire, sans doute par « altruisme ».

Madame sait trop bien qu’en matière d’outils stratégiques dans l’intérêt du pays c’est  Washington qui décide à travers son ambassade, le Core Group et autres minables supplétifs. Jamais ils ne décident de ce qui est au bénéfice des masses. Devant ces instances internationales, les politiciens, les altruistes fondent vite. En fait madame n’aurait jamais dû se vanter de son acièreté, car l’acier est un alliage. Ça s’allie avec n’importe quoi, n’importe qui (avec Laurent Lamothe, par exemple).

Vous devriez savoir, madame, la différence entre l’acier et un métal. Le premier est corrosif et peut rouiller, le second ne l’est pas et il est hautement résistant au ternissement. Contrairement aux politiciens qui, eux, passent d’un parti à l’autre, d’un alliage à l’autre. Au fil du temps, ils vieillissent, rouillissent, se ternissent, se rapetissent, se flétrissent.  Le métal est un élément naturel et qui coûte cher, tandis que l’acier est artificiel et coûte bien moins cher.

Tu vaux le prix de ton alliage, c’est-à-dire que telle institution internationale peut t’acheter à vil prix si ton alliage ne l’intéresse pas. Mieux vaut, par exemple, être un alliage PHTK qu’un alliage RDNP ou Pitit Desalin. Tu te laisses acheter, « je présume, sans effort ». Admettez que je suis ‘‘gentil’’ (vous comprenez). D’ailleurs, je « n’ai nullement l’intention de vous blesser, croyez-moi », une affirmation qui doit vous sembler familière, n’est-ce pas ?

Je termine cette rubrique avec deux informations intéressantes relatives à madame, bien sûr. Toute jeune, elle fonde l’Association culturelle des jeunes de Belladère (ACJB). Ce qui est bien.

Au cours de la même période, selon le site web, avec un certain père Freud Jean, elle s’en allait aussi mobiliser les paysans dans les sections rurales (ah !) pour qu’ils se révoltent contre le régime de Duvalier (euh ! je frémis). Quand le père Freud Jean est arrêté et bastonné, les militaires débarquent chez elle pour lui faire la peau (oh ! j’ai la chair de poule).

Devant l’insistance d’un milicien pour passer cette jeune rebelle à l’infinitif, toujours selon le site web, un voisin qui passait, Dorcilien Joli, se jette à genoux et implore grâce et miséricorde pour cette adolescente très précoce. « Mieux vaut me tuer à la place de cette jeune qui est l’espoir de la zone (sic) », aurait dit Dorcilien Joli au milicien, et les militaires auraient lâché prise (resic). Un peu tiré par les cheveux, hein ? Ti Bobo, tu dors ? C’est malheureux que Yanick Rigaud n’ait pas eu la chance d’un voisin comme Dorcilien qui passait (par hasard) dans le coin de Fontamara, elle n’aurait pas été abattue par la soldatesque militaro-macoute.

Bibliothèque Rosalie Bosquet Adolphe, construite par Mme Supplice Beauzile, afin d’honorer la mémoire de Mme Max-Adolphe, directrice de la prison « Fort-Dimanche, Fort-la-Mort » l’une parmi les plus grands chefs macoutes.

La deuxième information, une ignominie, tient du macoutesque, du fiyètlalotesque. En effet, très longtemps après Dorcilien, en août 2010 très exactement, on a inauguré une bibliothèque à Mirebalais. Cela a dû être en grandes pompes. Devinez. La conceptrice du projet, Edmonde Supplice, sénatrice lors, sans se gêner, sans respect pour la mémoire des milliers de victimes de la satrapie duvaliéro-macoute, attribua à la bibliothèque le nom de… Rosalie Bosquet-Mme Max Adolphe. Un choc, au point où, sur les ondes de Magik FM, Mme Myrtha Gilbert, chercheuse, éducatrice et militante, a cru nécessaire de dénoncer l’infamie qu’elle a qualifiée d’« Outrage à la mémoire des victimes de la barbarie duvaliériste ».

Oui, c’est ce qu’a fait Beauzile, spécialiste en éducation, socio-démocrate. N’avait-elle pas promis lors de son accession à la présidence du parti Fusion qu’elle allait mettre le pays sur les rails du développement durable ? Eh bien, elle a posé la première pierre de cette durabilité. C’est la faute à Martelly, Jovenel si le pays vit encore dans l’indurabilité.

Au revoir, madame Acier-déjà-passé-au-feu. Deux remarques pour terminer. D’abord, je ne polémique avec personne, d’autant que la proximité des « alliages » (corrosifs) me déplaît souverainement. Ensuite, où en est votre point de Fusion avec Jovenel ?  Il doit se chercher un successeur, enfin, une successeuse. Vous avez le bon profil, le meilleur en fait (c’est ce que vous avez dit, une fois), pour mettre Haïti sur la voie d’un « développement durable ». Bonne chance, pourvu que vous n’ayez pas en tête de faire ériger au Champ-de-Mars une statue à la mémoire de la mignonne Rosalie… Chère Edmonde, quel Supplice infligeriez-vous à la nation ! Juste pour satisfaire l’ego de la dame Beauzile. Vraiment, vous déborderiez de Bosquet « altruisme ».

Et telefòn ne lâchez pas. À la revoyure !

11 mai 2020

NO COMMENTS

LEAVE A REPLY