Devons-nous redouter un retour en force des duvaliéristes sur la scène politique nationale?

Entrevue de Me Théodore Achille à Robert Lodimus, septembre 1997

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Théodore Achille ancien ministre d'Etat du gouvernement de Jean-Claude Duvalier. Il dirigeait trois ministères : Éducation nationale, Affaires Sociales et Travail et Justice.

(Première partie)

Mise en contexte

Après 33 années d’errance politique, le peuple haïtien semble finalement comprendre que le départ de Jean-Claude Duvalier ne signifiait pas pour autant la fin de leurs tribulations sociales et économiques. Les États-Unis avaient bien réfléchi aux conséquences éventuelles de la situation  chaotique qui régnait dans le pays après l’assassinat des trois élèves gonaïviens par les forces macoutiques. La République d’Haïti, minée par une misère chronique, occasionnée par les années sombres de la dictature, se révélait un terrain propice pour le déclenchement d’une troisième entreprise révolutionnaire sur le continent américain. Ils avaient déjà des problèmes avec Cuba et Nicaragua. La stratégie intelligente qu’ils avaient utilisée en février 1986 pour résoudre les hostilités politiques consistait à dévier les frustrations populaires de leurs objectifs généraux et spécifiques. Jean-Claude Duvalier acceptait donc de sacrifier son gouvernement pour la survie du système politique revu et corrigé par François. Il avait reçu l’assurance de la communauté internationale de pouvoir se réorganiser en terre étrangère et de revenir plus tard à la reconquête de ce qu’il considérait comme un « héritage paternel ». Et c’est ce qu’il s’apprêtait à faire dès son retour sur la terre natale. Malheureusement, la maladie et la mort lui ont barré le chemin. Les États-Unis ont tout manigancé pour montrer aux Haïtiens que seuls les duvaliéristes détiennent le savoir faire et l’expérience politique pour gouverner Haïti. Le 29 novembre 1987, ils ont été le cerveau du massacre de la ruelle Vaillant perpétré par Henri Namphy et les militaires vampiriques. C’était une façon d’empêcher qu’une victoire de la gauche entraîne effectivement la mise à mort et l’enterrement du duvaliérisme. Les États-Unis, la France, le Canada maintiennent Haïti dans un état de crise permanente. Faute de grives, ils ont forcé les Haïtiens à manger des merles. En attendant, disent-ils. N’est-ce pas ce qui pourrait  expliquer l’arrivée surprenante du Parti haïtien Tèt kale (PHTK) à la présidence de ce pays qui n’arrête pas de se débattre entre la vie et la mort? La Maison Blanche mise beaucoup sur François Nicolas Duvalier pour « relégitimiser » le duvaliérisme. Aux prochaines élections présidentielles, cette « opposition politique bidon », complètement désorganisée, minablement stérile, pourrait bien avoir la pire surprise de son existence lamentable.

En 1988, au cours d’un exposé oral à l’université de Montréal (U de M), nous avons expliqué le plan adopté par les États-Unis pour prévenir l’éclatement du système politique des Duvalier en Haïti. Les philosophes des théories systémiques en sciences politiques ont guidé et orienté notre démarche analytique. Aujourd’hui, nous retranscrivons pour les lecteurs du journal Haïti Liberté une entrevue que nous avons réalisée à Montréal avec un ex-ministre influent du gouvernement de Jean-Claude Duvalier, Me Théodore Achille, sur l’avenir du duvaliérisme dans ce climat de confusion politique, dans ce contexte de déchéance économique et dans cette atmosphère de dégradation sociale.

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Préambule

Le service météorologique de Montréal figure parmi les plus précis au monde. Ce samedi 6 septembre 1997, on annonçait une probabilité de pluie à 60%. Je suis allé au lit très tard ce vendredi soir. Comme à l’accoutumée. En pensant sérieusement au rendez-vous de demain. Cette rencontre ne va pas être facile. Et surtout, il ne faudra pas la gâcher. Vous comprendrez pourquoi… Je suis arrivé au Canada depuis 1 mois. Il s’agit de mon premier rendez-vous dans le cadre de mes activités journalistiques.

Le téléphone a sonné à l’heure du souper le mardi 2 septembre 1997. Au bout du fil, une voix étrangère masculine. Le personnage, avec un accent peu ordinaire, s’identifie rapidement.

  • Théodore Achille pour M. Robert Lodimus.
  • Bonsoir Me Théodore Achille! Robert Lodimus à l’appareil…
  • Comment allez-vous M. Lodimus?
  • Très bien, merci! Et vous?
  • Pas trop mal… J’ai reçu votre message.
  • Et puis?
  • C’est d’accord… Il n’y a aucun problème, je vous accorde l’entrevue. Tout d’abord, je voudrais que vous me donniez des précisions.
  • Comme quoi?
  • De quoi allons-nous parler?
  • Du duvaliérisme en général : les régimes politiques de François et de Jean-Claude, de manière tout à fait séparée; de votre rôle à vous comme acteur politique dans le jean-claudisme; de votre présence au Canada; de votre avenir politique; de vos relations avec votre ancien chef. J’aimerais également recueillir vos impressions sur le dernier discours de Jean-Claude Duvalier.
  • Lodimus, je ne voudrais surtout pas en parler.
  • Mais pourquoi Me Théodore Achille?
  • Nous ne voulons pas donner l’impression aux gens que les duvaliéristes sont divisés entre eux. Cela, surtout pas!
  • Pourriez-vous être plus clair?
  • Laissez-moi vous expliquer : quatre jours avant de prononcer ce discours, Jean-Claude Duvalier m’a appelé pour me dire qu’il n’avait pas du tout l’intention de faire entendre sa voix sur la situation politique de la république d’Haïti. Quelques jours plus tard, il m’a rappelé pour me demander mon avis sur un soi-disant discours. Alors là, je lui ai répondu sèchement : « Mais quel discours?» Il a ajouté : « Le mien! »
  • Je regrette, je ne l’ai pas écouté!

Me Théodore Achille m’explique que son ancien patron, M. Jean-Claude Duvalier, a quitté le téléphone quelque peu contrarié. Disons fâché. Cependant, il  m’avouait qu’il avait bien entendu le discours comme tout le monde, mais se gardait bien de donner son opinion à l’ex-président.

Mon interlocuteur est resté durant 20 minutes au téléphone. Une surprise qui n’en est presque pas une, Me Achille connaissait l’existence de l’émission « Ces mots qui dérangent ». Il en dispose même des enregistrements de plusieurs épisodes, dont l’entrevue que nous avons réalisée avec le sénateur Irvelt Chéry, de l’Organisation du Peuple en lutte (OPL).

Me Théodore Achille a la mémoire des anecdotes. Radio Canada n’a jamais diffusé l’entrevue qu’il lui avait accordée. L’interviewer : une Québécoise d’origine haïtienne, qui a grandi au Canada. À une question portant sur la corruption pratiquée par le régime politique jean-claudienne, Me Achille explique à la journaliste que lui, il n’a jamais eu d’espions dans sa famille. Devant toute l’équipe composée de cameramen, preneurs de son, réalisateur, etc., l’ancien titulaire du ministère des Affaires sociales révèle froidement que le père de celle qui lui a posé cette question sur les pratiques de corruption au sein du régime politique des Duvalier a élevé justement ses enfants avec l’argent gagné dans la honte. Ce père cantonné à Montréal, selon Théodore Achille, était à la solde de Roger Lafontant. Il était un espion, un traître qui dénonçait ses compatriotes qui militaient contre les Duvalier et les Bennett. Vous comprenez sans doute pourquoi cette interview n’a jamais pu être diffusée sur les ondes de Radio Canada!

Mon invité  m’a encore impressionné avec une autre révélation tout aussi drôle, tout aussi cocasse. Un actuel député haïtien, de passage à Montréal, entame une discussion orageuse avec lui dans l’un des pavillons de l’université de Montréal devant des Haïtiens, des Québécois, et d’autres groupes ethniques. Le député n’y va pas avec le dos de la cuiller. Il accuse Me Théodore Achille d’avoir servi dans un gouvernement corrompu, sans pudeur, un gouvernement qui a pillé les fonds de l’État avant même de prendre le large. Théodore Achille demande au député de lui rappeler son nom.

  • Député Gabriel Fortuné, s’empresse-t-il de répondre.
  • Vous n’avez pas un parent avocat qui répond au nom d’un tel, un tel?
  • Bien sûr, a fait le parlementaire lavalassien.
  • Vous n’avez pas travaillé à l’OFATMA à l’époque où moi, j’étais ministre des Affaires sociales?
  • Bien sûr, j’ai travaillé à l’OFATMA! Qu’est-ce que vous voulez prouver?
  • Moi, je me souviens de vous comme si c’était hier, mon cher. Pour travailler à l’OFATMA et à l’ONA, il fallait réussir un test intellectuel. D’ailleurs, c’est moi qui suis venu avec l’idée. Vous, honorable député, vous avez échoué le test. Est-ce vrai?
  • Bon oui, exact!
  • Vous l’avez échoué, mais vous avez quand même travaillé à l’OFATMA. Et je vous raconte pourquoi. C’est grâce à l’intervention de votre parent qui travaillait au ministère en tant que conseiller juridique. Ce dernier m’a laissé entendre que l’on ne pouvait pas vous laisser tomber, que vous apparteniez à la grande famille des duvaliéristes. Alors là, je lui répondais : « D’accord, faites ce que vous voulez. Donnez-moi donc 25 personnes qui savent lire et écrire, et un analphabète. » L’analphabète, c’était vous M. le député, puisque les 25 personnes en question avaient réussi leurs épreuves.

Cette réponse, selon un témoin de la scène que j’ai interrogé par la suite, a cloué la bouche du député qui ne rate pourtant jamais une occasion de faire parler de lui au parlement.

Me Théodore Achille est arrivé sur la scène politique au début des années 1980. Pour ma part, je le connaissais très mal. À cette époque, j’avais déjà regagné le Canada pour échapper à la fureur du régime politique de Jean-Claude Duvalier. Aujourd’hui, l’émission « Ces mots qui dérangent » effectue un saut dans le passé. Un passé cruel et douloureux qui a marqué au fer rouge l’existence de plusieurs générations d’hommes et de femmes. Le grand romancier Graham Green a présenté son livre « Les Comédiens » avec ces phrases : « La pauvre Haïti elle-même et le gouvernement du docteur Duvalier ne sont pas inventés. Ce dernier n’est même pas noirci pour l’effet dramatique. Impossible de rendre une telle nuit plus sombre. Les tontons macoutes comptent beaucoup d’hommes plus mauvais que concasseurs. »

Un roman, dites-vous bien, demeure une œuvre de fiction. Papa doc et les tontons macoutes, le fameux livre de Bernard Diederich et Al Burt, a voulu passer dans l’histoire comme un récit vivant, un témoignage exhaustif de deux journalistes sur les horreurs commises durant 14 ans par François Duvalier dans l’île d’Haïti. François Duvalier, Médecin de profession, mégalomane, assoiffé de pouvoir politique, qui a dirigé son peuple dans la terreur et dans l’humiliation. Graham Green, l’auteur de « Les comédiens » a préfacé l’ouvrage de Bernard Diederich et Al Burt. Voici comment il nous présente François Duvalier et ses tontons macoutes:  «Personne au monde n’est plus qualifié que Bernard Diederich pour raconter l’histoire terrifiante d’Haïti, l’île où règne en maître le docteur Duvalier. Les morts, eux, ne peuvent témoigner. Leurs sépultures sont inconnues. Seuls leurs esprits communiquent, peut-être, avec Papa docte. Diederich a vécu durant quatorze ans en Haïti. Non seulement, il a connu les débuts du régime, mais encore le gouvernement Magloire qui, par contraste, fait figure de bon vieux temps. Il a épousé une haïtienne, et après avoir été arrêté et expulsé par Papa Doc, il s’est établi de l’autre côté de la frontière, à Saint-Domingue, qui lui a servi de poste d’observation. C’est de là qu’il a été le témoin des hauts et des bas de son pays d’adoption, processus tragique, s’il en est, où le bizarre et le comique côtoient l’horrible. Voici Papa Doc prenant son bain, le chef coiffé d’un haut de forme, destiné à favoriser sa méditation. La tête de Philogène, un de ses ennemis, est exposé sur son bureau. Les tontons macoutes font irruption dans une église et vole le corbillard qui transporte le cadavre d’un autre ennemi. Alexis, l’écrivain, est lapidé à mort. Il y a là assez de substance pour inspirer quelques Suétone des temps modernes. Diederich n’est pas Suétone, mais on peut dire que son récit est mieux documenté. Il y a quelque chose qui évoque la Rome antique dans le contexte haïtien. Romaines, la corruption et la cruauté; romain, l’héroïsme. Il n’est pas besoin de déambuler longtemps dans n’importe quelle agglomération haïtienne, avant de rencontrer des noms comme Brutus, ou encore Caton, sur l’enseigne d’un boulanger ou celle d’un garagiste. Les entrailles des animaux servent toujours à prédire l’avenir, et il n’est pas rare qu’un sénateur risque sa tête en dénonçant la tyrannie. Ainsi, de Moreau qui s’éleva au cours d’une séance au sénat contre les pouvoirs spéciaux réclamés par Duvalier, son audace lui valut le châtiment suprême. Pour autant qu’on le sache, voici qui évoque plus volontiers l’Europe de Néron et de Tibert que l’Afrique d’Nkruma.

On ne peut pas raisonner en termes de pouvoir noir, lorsque l’on parle d’Haïti. C’est en vérité une tragédie classique qui se joue dans cette île et non pas un Vaudeville noir au goût du jour, comme c’est le cas si souvent dans les États récemment promus à l’indépendance. Quelquefois, on a l’impression d’assister à une représentation de Racine interprétée par une troupe indigène. L’horreur peut même aller crescendo, jusqu’à évoquer le Titus Andronicus de Shakespeare. Sur ordre du président, le lieutenant Jérôme coupa la tête de Philogène, et la mit dans un saut à glace. Duvalier dépêcha spécialement un chasseur de son armée de l’air pour lui ramener cette tête. Pourquoi donc voulait-il qu’on la lui apportât à son palais? Des rumeurs étranges commencèrent à se répandre à Port-au-Prince. On murmurait que Duvalier restait assis des heures durant en face du trophée macabre, essayant de communiquer avec l’esprit du mort. Nous voici arrivés à la période finale de la tyrannie. C’est le temps de la mégalomanie symbolisé sur le plan politique par l’élection de Papa doc à la présidence à vie. Duvalier se dépeint comme étant un grand écrivain. Annonce à l’envoyé de Jours de France la parution de ses œuvres complètes. Se compare à Trotski, Mao-Tsé-toung et de Gaulle. Dans le catéchisme de la révolution, l’escalade se poursuit : « Notre doc qui êtes au palais à vie, béni soit votre nom par les générations présentes et futures! Que votre volonté soit faite à Port-au-Prince comme dans les provinces! Donnez-nous ce jour un pays neuf et ne pardonnez jamais les offenses des ennemis de la patrie. » La fin est proche. Cela est certain, selon les règles de la tragédie classique. Le mouvement du pendule est inexorable. Lorsque ce dernier redescendra, j’espère avec l’auteur de ce récit qu’on laissera Haïti trouver elle-même la solution à ses problèmes, sans interférences de la part de son puissant voisin. À Saint-Domingue, ce sont les marines qui ont fait de Trujillo un président. En Haïti, ils étaient prêts à agir de même avec Barbot. Après le règne des tyrans, place à celui des héros. Ces derniers prospèrent sous la tyrannie, et ils n’ont pas manqué au cours de l’histoire récente d’Haïti, que ce soit un député comme Séraphin, un sénateur comme Moreau, un écrivain comme Alexis, un jeune homme comme Riobé, qui tient en respect l’armée et les tontons macoutes depuis la grotte où il s’était retranché au dessus de Kenscoff, pour finalement se suicider avec sa dernière balle, ou bien les treize membres de l’organisation Jeune Haïti, qui tinrent le maquis pendant trois mois dans les montagnes du Sud-ouest de l’île et surent mourir jusqu’au dernier [1]. »

Au fond à partir de la gauche Jean-Claude Duvalier, Simone Ovide Duvalier et François Duvalier

C’est à travers les livres que des individus, comme moi, peuvent reconstituer l’histoire horrible du régime politique de François Duvalier, contrairement à certains d’entre vous qui lisez ce texte. Nous n’avons pas nous-mêmes la mémoire des faits et des principaux événements qui ont marqué le début de l’ère historique duvaliérienne.

François Duvalier se fait élire président de la république d’Haïti le 22 septembre 1957 pour une période de 6 ans. 4 ans plus tard, soit 2 ans avant la fin de son mandat, plus précisément le 30 avril 1961, il se fait réélire pour une durée de 6 ans. Le 14 juin 1964, trois années  après la date de son deuxième mandat, il se proclame lui-même président à vie. François Duvalier, dit-on, est né à Carrefour, Port-au-Prince, le 14 avril 1907. On rapporte qu’il est le petit fils d’un Martiniquais établi à la capitale. Son père, Duval Duvalier, prédicateur protestant, était juge de paix d’abord à Grandbois, puis à Carrefour. De 1915 à 1922, Duval Duvalier occupait un petit emploi d’instituteur et recevait un salaire misérable de 4 dollars par mois. De la mère de François Duvalier, nous ne savons pas grand-chose. Sinon, une pauvre paysanne de Carrefour, Uritia Abraham, qui travaillait pieds nus dans une boulangerie. Elle serait devenue folle par la suite.

François Duvalier fait ses études primaires et secondaires au lycée Pétion sous la direction notamment de Dumarsais Estimé et du docteur Jean Price Mars. Ces études classiques ont pris fin en 1928. Il entre à l’école de médecine et il est diplômé en 1934. En 1939, Duvalier épouse à l’église St-Pierre de Pétion-Ville, Simone Ovide, infirmière, fille de l’écrivain et créoliste, Jules Faine. Simone Ovide a été élevée dans un orphelinat tenu par une ressortissante française. Lorsque Dumarsais Estimé accède à la présidence d’Haïti en 1946, François Duvalier est nommé secrétaire d’État du Travail et de la Santé publique. En 1950, Estimé fait passer un amendement constitutionnel, l’habilitant à solliciter un nouveau mandat. Beaucoup de sénateurs s’y opposent. Le président Dumarsais Estimé décide de manière tout à fait unilatérale de dissoudre le Sénat de la république. Avant de parvenir à ses fins, le colonel Paul Eugène Magloire, entre en scène et met fin au pouvoir de Dumarsais Estimé par un coup d’État militaire. Le secrétaire d’État du Travail et de la Santé publique gagne le maquis. Il se cache tantôt chez Ducasse Jumelle, qu’il fait assassiner trois ans plus tard, ainsi que son frère, Charles Jumelle, tantôt chez un prêtre catholique, le révérend Jean-Baptiste Georges. Et également chez un avocat, Colbert Bonhomme, au Chemin des Dalles.

Le 7 septembre 1956, avant la chute de Paul Eugène Magloire en décembre 1956, docteur Duvalier annonce sa candidature à la présidence d’Haïti. À cette époque, le National, journal officiel, présente François Duvalier comme un « houngan » qui aspire à diriger l’État haïtien. La nationalité haïtienne de François est également mise en doute.

Dès son accession au pouvoir, Duvalier se met à la tâche de balayer toutes les organisations sociales et politiques qui évoluent dans le pays. N’en déplaise à ceux qui tentent toujours de faire croire le contraire! Partis et groupements politiques n’ont plus droit de cité en Haïti. Là où deux ou trois personnes se réunissent, pour François, le communisme est surement au milieu d’eux. Le décret-loi rédigé et remis par François Duvalier aux députés  bouffons, pour être passé au vote, prévoit la peine capitale pour les individus accusés de travailler au renversement du gouvernement. Plusieurs chefs de famille, des jeunes de vingt ans, des adolescents, ont terminé leur existence dans les sombres cachots des casernes Dessalines, de Fort-Dimanche ou ailleurs. Ils ont commis, la plupart d’entre eux, le crime de se grouper entre amis pour se divertir, jouer aux cartes, discuter de leur avenir dans un pays enfoncé dans les ténèbres d’une politique rétrograde. Des fanatiques zélés du duvaliérisme diront peut-être pour nous, comme certains ont dit pour Rivarol, il ne voit que le « mal du bien ». Car jusqu’à présent, la mémoire du docteur François Duvalier est vénérée dans certaines familles qui ont élevé l’homme à la grandeur des figures mythologiques qui jalonnent les parcours historiques du peuple haïtien. Pendant vingt-neuf ans, le duvaliérisme a aliéné tous les droits naturels des Haïtiens. Exactement comme l’ont fait le mussolinisme en Italie et l’hitlérisme en Allemagne. Citant textuellement Daniel Guérin, « Le parti unique, monolithique est une création relativement récente. Il est né de la consolidation autoritaire de la révolution d’octobre en Russie, qui, faisant d’une pierre deux coups, élimina les partis politiques, autres que le parti gouvernemental, et assassina la démocratie populaire à la base. » Exactement ce que François Duvalier a fait en Haïti. Dès 1960, il entreprit de dissoudre le Sénat de la République afin de mieux préparer son coup d’État, son auto-proclamation à la présidence à vie. Il a dirigé avec une chambre unique et complètement homogène. Des députés produvaliéristes qui lui étaient soumis comme des troupeaux de brebis à leurs bergers. La nature, à la fois impassible et justicière, décide elle-même dans des conditions lamentables de vaincre l’autoritarisme et l’esprit vampiriste de François Duvalier entouré de ses sicaires redoutables, Zacharie Delva dit « parrain », Luckner Cambronne, Jacques Gracia, Boss Peintre, Éloïs Maistre, pour ne citer que ceux-là.

Grâce au climat de méfiance instauré par l’adoption des formules nazies, comme diviser pour régner, exécution sommaire, François le tyran arrivait à mater le charisme des jeunes esprits révolutionnaires en maintenant les Haïtiens dans un état de psychose permanent. Mussolini en Italie, Staline en Russie, Somoza au Nicaragua, Hailé Sélassié en Éthiopie, Bokassa en République Centrafricaine, Idi Amin Dada, François a pu lui aussi camper la statue sanglante d’un mythe Duvalier dans les Caraïbes qui a valu aux masses urbaines et rurales vingt ans d’oppression, vingt ans de lutte interne et externe contre la répression macoutique. La conception politique de François Duvalier a eu pour effet d’allumer au sein même du peuple des flambeaux de traitrise et de dénonciation  qui ont permis au dictateur de satisfaire sa soif de sang et d’allonger la liste de ses innocentes victimes. Les chiffres avancés font état de plus de 40 mille morts. François Duvalier, sentant sa fin prochaine, désigne son fils Jean-Claude Duvalier, alors âgé de 18 ans, pour qu’il lui succède au palais national. François Duvalier écrit : « Aucun des grandes conquêtes de l’homme ne se réalise sans sacrifices depuis la révolution française de 1789, jusqu’au miracle nègre de l’indépendance de 1804. Depuis le sacrifice consenti pour la rédemption de la race noire par ces citoyens de l’humanité qui ont pour noms Abraham Lincoln, révérend docteur Martin Luther King, jusqu’à la révolution d’octobre de Lénine, des victoires de Staline jusqu’à l’’immortelle révolution mexicaine de 1910 avec Francisco Madero, sans oublier le colossal effort déployé par Mustapha Kemal Atatürk qui a non seulement donné à la Turquie un nouveau visage au triple point de vue politique, économique et social, mais encore et surtout à élever en dignité ses frères turcs de l’ancienne Anatolie plongée comme les Haïtiens dans la nuit opaque de l’ignorance. Atatürk, grande figure historique de la première moitié du 20ème siècle, changea l’alphabet arabe en caractère latin pour permettre à son peuple de regarder le soleil en face, et en ce sens, il a fait œuvre de civilisation. Que tous ceux-là qui vivent sur cette terre d’Haïti où alternent les pleurs et les joies, les luttes ardues et les victoires grandioses, comprennent que le révolutionnaire que je suis et demeurerai, parvenu à la dignité de l’homme d’État, a toujours nourri dans son cœur et dans son esprit des sentiments d’amour de la patrie et de grandeur de la race. Ces mêmes sentiments d’amour de la patrie, grandeur de la race que Toussaint Louverture, le premier des Noirs, et Jean-Jacques Dessalines, l’homme de Cormier, conçurent dans leur volonté de bien faire pour leurs frères illettrés et démunis, aux fins d’une réelle personnalité collective. » François Duvalier ose même conclure ce texte : « L’histoire jugera ».

Dites-vous bien, il sera toujours difficile pour un intellectuel de juger le règne politique de François à travers ses œuvres écrites et ses discours de circonstances. C’est plutôt par les pratiques politiques de l’homme qu’il faut chercher à le situer quelque part sur l’une des façades de la plateforme de l’histoire : lui donner la place qui revient conformément aux dimensions de ses actes en prenant Dieu à témoin, et les hommes  pour témoins.

Robert Lodimus

(À suivre)

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