De Jamaïque à Trinidad et Haïti, mission impossible pour la CARICOM (3)

(3ème partie)

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La délégation de la Communauté des Caraïbes (CARICOM) à la résidence officielle du Premier ministre de facto Ariel Henry

Les politiciens haïtiens, on le sait depuis longtemps, ont une drôle de conception de la politique et de la négociation. Ils préfèrent tout perdre s’ils ne peuvent pas tout gagner. Il suffit de voir comment les acteurs ont réagi après le départ de la délégation de la première mission de la CARICOM à Port-au-Prince pour comprendre que c’était mission impossible pour eux.

Chacun tentait de faire porter le chapeau de l’échec de cette énième mission internationale à ses adversaires. Selon l’un des signataires de la Déclaration conjointe de la Jamaïque, Line Balthazar, le Président du PHTK, « Pour obtenir un Accord, il faut deux propositions en présence. Jusqu’à preuve du contraire, la seule proposition écrite qui a été formulée devant la CARICOM est celle des signataires de la Déclaration de Kingston. Il n’y avait aucune contre-proposition. Je ne connais pas la proposition du gouvernement ni celle de l’Accord du 21 décembre. 

Il n’y a jusque-là que des déclarations», avançait-t-il dans la presse. Tandis que de son côté, le plus fidèle défenseur du Pouvoir, Me André Michel, chef du Parti SDP (Secteur Démocratique et Populaire) fulmine contre les oppositions qui, d’après lui, ont fait entrave à la mission de la CARICOM en refusant d’accepter les propositions de l’Accord du 21 décembre qui prône l’ouverture et l’intégration au HCT. Dans le journal Le Nouvelliste datant du 17 juillet 2023, rapportant ces propos d’André Michel, on constate qu’il ne décolère pas contre ses adversaires « Encore une fois, le jusqu’au-boutisme des signataires de la Déclaration de Kingston et leur volonté d’imposer leur Collège présidentiel de cinq membres ont fait échouer le deuxième round de négociations sous les auspices de la CARICOM, malgré le doigté de la médiation. C’est dommage. Ils ont fait preuve de mauvaise foi. Leurs ambitions démesurées nous empêchent d’aboutir à un consensus. Ils veulent à tout prix imposer un Collège présidentiel de cinq membres. C’est tout ce qui les intéresse. Ils ont rejeté nos propositions de formation d’un gouvernement d’Union nationale, d’élargissement du HCT ainsi que d’une révision de sa mission, de mise en place d’un CEP crédible, etc ».

D’autre part, les signataires de la Déclaration conjointe de la Jamaïque, par le biais du Président du parti Dessalinien, Emmanuel Ménard, qui n’est jamais tendre avec Ariel Henry alors même qu’il avait paraphé l’Accord du 21 décembre, ont pris le contre-pied de ce qu’a avancé l’allié du Pouvoir en s’expliquant : « La séance plénière avait démarré tard vendredi pour de multiples raisons. Alors que les deux camps s’engageaient dans des discussions à n’en plus finir, j’avais proposé un protocole de discussion qui rassemble la position de toutes les parties. L’Accord du 21 décembre était favorable au document que nous avions proposé ». Rappelons que ledit Protocole de Ménard pour discussion faisait mention d’un élargissement du Haut Conseil de la Transition (HCT) à au moins cinq membres et surtout d’un Pouvoir exécutif bicéphale.

Or, comme tout le monde le sait, ce bicéphalisme demeure la bête noire de Me André Michel, le véritable soutien du chef de la Transition, Ariel Henry. Aussitôt dit aussi démenti par un autre partisan du Premier ministre et signataire de l’Accord du 21 décembre, Jorchemy Jean-Baptiste, qui a participé aux discussions avec les membres de la CARICOM. Selon lui, ce sont les partisans de la Déclaration conjointe de la Jamaïque qui ont introduit cette affaire de Collège présidentiel et qui a mis tout par terre. « De notre côté, on pensait qu’on allait poursuivre les discussions où elles s’étaient arrêtées à la Jamaïque, c’est-à-dire sur les propositions des deux parties. Les signataires de Kingston ne l’ont pas entendu de cette oreille. Ils ont voulu repartir de zéro. Nous avons proposé un élargissement du HCT et une révision de sa mission. Ils ont rejeté notre proposition et veulent un Collège présidentiel de cinq membres. Ils sont dans une posture de tout ou rien. Malheureusement, face à leur intransigeance, nous n’avons pas pu nous entendre » dit-il.

Joseph Dominique Orgella, Coordonnateur du Conseil National de la Société civile Haïtienne et membre de l’Accord du 21 décembre

Finalement, tout le monde se rejette les responsabilités de l’échec de la mission de la CARICOM à Port-au-Prince et à Kingston. Mais, selon ces mêmes entités, les canaux de communication continuent de fonctionner à travers cette organisation régionale même après le départ de la délégation qui, d’ailleurs, avait annoncé un possible retour en Haïti à la fin du mois de juillet en fonction de l’avancée des pourparlers. Avant le départ des anciens Premiers ministres, Perry Christie, Kenny Anthony, Bruce Golding et de l’ambassadeur Colin Granderson, ils avaient proposé aux acteurs de la Transition de poursuivre séparément les pourparlers jusqu’à ce qu’ils trouvent un consensus entre eux et la CARICOM demeura la courroie de transmission entre les différents groupes et le Premier ministre. C’est ainsi que plusieurs réunions, rencontres ont eu lieu durant tout le mois de juillet 2023 entre les signataires de la Déclaration conjointe de la Jamaïque et les partisans du Pouvoir, notamment, les responsables de l’Accord du 21 décembre et le Compromis historique. Mais, jusqu’à la date limite du 31 juillet, aucun consensus n’a pu être trouvé.

La CARICOM, malgré sa disponibilité pour revenir à Port-au-Prince, n’a pu non plus annoncer un Accord global entre les parties. Alors que l’un des Responsables de l’Accord dit « Compromis historique » et ex-parlementaire, Antoine Rodon Bien-Aimé, annonçait dans la presse que « La structure Compromis historique, signataire de l’Accord du 21 décembre est toujours en contact avec la CARICOM qui poursuit les échanges avec les parties prenantes afin de réaliser un autre round de négociations avec une quantité réduite d’acteurs. Nous, du Compromis historique, souhaitons des négociations de manière transparente, impartiale et inclusive, de la formation d’un Conseil Electoral Provisoire, la formation d’un gouvernement d’Union nationale et un élargissement du Haut Conseil de la Transition… ». Un autre membre des oppositions et l’un des dirigeants du Parti de l’ex-Président Jean-Bertrand Aristide, Fanmi Lavalas, Joël Vorbe, signataire de la Déclaration conjointe de la Jamaïque, affirme pour sa part que « Les discussions se font actuellement directement avec la CARICOM. 

Pour le moment, il n’y a pas de date pour une troisième rencontre entre les protagonistes, mais la CARICOM discute avec les parties. Il y a une obligation d’avancer avec les discussions ». Enfin, il reste que les partisans du Pouvoir demeurent confiants et croient dans les pourparlers avec les dirigeants de la Communauté caribéenne. Le Coordonnateur du Conseil National de la Société civile Haïtienne et membre de l’Accord du 21 décembre, Joseph Dominique Orgella, confirme que « La  CARICOM continue son travail de médiation. Après l’échec des deux premières tentatives de négociations tout n’est pas perdu. Il y a des efforts qui se font de chaque côté. Ils se rencontreront bientôt pour proposer à la population une alternative. Le pays ne peut plus attendre ». En fait, le pays peut attendre longtemps et il n’y a rien de concret pouvant donner l’espoir à la population qu’elle est à la sortie du tunnel.

La troisième mission qui a été entreprise sous la houlette du « Groupe des Eminentes Personnalités » de la CARICOM composée d’anciens Premiers ministres : Kenny Anthony de Sainte Lucie, chef de la Délégation, Bruce Golding de la Jamaïque et Perry Christie des Bahamas durant une semaine (4 au 10 septembre) à Port-au-Prince, comme pour toutes les autres missions dans le cadre de cette crise, s’est soldée par un énième échec. Le discours encourageant une semaine plus tôt sur le passé d’Haïti du Premier ministre de la Dominique, Roosevelt Skerrit, actuel Président a.i de la Communauté des Caraïbes, n’a rien changé. Il avait déclaré : « En tant que Président de la Conférence des chefs d’État, j’ai indiqué très sincèrement que la situation haïtienne est ma priorité numéro un. Nous devons beaucoup au peuple haïtien et il est important que l’ensemble de la Communauté des Caraïbes, non seulement les Chefs de gouvernement, mais l’ensemble de la Communauté des Caraïbes, soient engagés et conscients des problèmes auxquels Haïti est confronté, afin que nous puissions lui apporter un engagement moral et collectif. Les dirigeants de la région des Caraïbes se réuniront pour recevoir un Rapport du groupe de personnalités éminentes et déterminer les futures actions que la CARICOM devrait entreprendre pour apporter assistance et soutien à Haïti et que la CARICOM jouera un rôle crucial dans la coordination des efforts mondiaux visant à fournir à Haïti tout le soutien dont il a besoin. Nous sommes en contact avec les membres du Conseil de sécurité, car c’est lui qui va déterminer le type de soutien que les Nations-Unies peuvent fournir. »

Plus d’un en Haïti avait espéré un succès vu l’intérêt qu’apportent les membres de la Délégation qui ne s’étaient pas tardés à rencontrer dès lundi 4 septembre 2023 toute une brochette d’acteurs impliqués dans la crise. En effet, du Premier ministre Ariel Henry au Corps diplomatique en passant par les membres du Haut Conseil de la Transition (HCT) que dirige Mme. Mirlande H. Manigat, tous ont eu des entrevues avec la Délégation.

Le mardi 5 devrait être le tour des signataires de divers Accords, notamment, ceux de la Déclaration conjointe de Kingston, le Collectif du 30 janvier, Accord de Montana et les signataires de l’Accord du 21 décembre conduit par Me André Michel. Dans un premier temps, l’on parlait même d’un éventuel document-Accord qui devait être soumis par les Envoyés spéciaux de la CARICOM à l’ensemble des protagonistes. Ce pré-Accord qui aurait été préparé après discussions avec les principaux acteurs mais avant l’arrivée des émissaires  en Haïti portait sur plusieurs points sensibles, entre autres : le Haut Conseil de Transition, l’OCAG, un Gouvernement d’unité nationale, les opérations du Conseil des ministres (présidence/signature d’actes), le CEP et le processus électoral, la sécurité et les réformes institutionnelles et judiciaires, etc. Sauf qu’il y a eu un vrai cafouillage entre les oppositions  et la Délégation et rien ne s’est passé comme l’avaient imaginé les Eminentes Personnalités de la CARICOM dans la capitale haïtienne.

Problèmes d’intendance ou d’organisation de la part des membres de la Mission ; invitations arrivées très tardivement auprès différents groupements que constituent cette opposition plurielle ; présence d’Ariel Henry réclamée par les oppositions ; agenda, etc. Surtout, non seulement il y eut des courriers collectifs envoyés aux responsables des Accords et aussi adressés à d’autres à titre individuel, mais ces courriers ne portaient aucune information sur le déroulé de la rencontre. Du coup, un front commun a été constitué par les oppositions pour demander le report de la rencontre. « Nous avons reçu la lettre d’invitation très tard ce lundi. Elle a été faite de manière cavalière et sans méthode. Nous sommes en pourparlers afin de décider si on va l’honorer. Mais je ne suis pas certain que nous allons les rencontrer mardi 5 septembre. La situation sécuritaire s’est dégradée davantage. Le gouvernement ne contrôle rien. Il est incapable de protéger la population.  Nous pensons que ce gouvernement fait partie du problème au lieu d’être la solution » c’est ce qu’avait déclaré l’un des dirigeants du Collectif du 30 janvier, Line Balthazar, Président du PHTK.

Une correspondance a été vite envoyée au chef de la Délégation, Kenny Anthony, ancien Premier ministre de Sainte-Lucie et Coordonnateur du Groupe des Eminentes Personnalités (GEP) pour protester de n’avoir pas été officiellement mis au courant de l’arrivée de la Délégation en Haïti. De fait, ils ne sont pas disponibles pour l’entrevue du mardi 5 septembre 2023. Ce courrier qui portait les signatures de plusieurs regroupements, dont Fanmi Lavalas, Collectif du 30 janvier, Force Louverturienne, Accord de Montana, Les Engagés pour le Développement (EDE) et le parti En Avant, disait, entre autres « N’ayant pas été au préalable formellement avisés de l’arrivée du GEP à Port-au-Prince, n’étant pas informés du protocole de facilitation, en l’absence d’un agenda de discussions, compte tenu de plus du caractère tardif de l’invitation, nous demandons au GEP de reporter cette rencontre au mercredi 6 septembre 2023 dans une tranche horaire qui lui conviendrait. »

(A suivre)

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