CARICOM-Haïti, le pèlerinage continu (2)

 (2e partie)

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Les trois anciens Premiers ministres composant le GEP : Perry Christie (Bahamas) Bruce Golding (Jamaïque) et Dr Kenny D. Anthony (Sainte Lucie)

Les dirigeants de l’Accord de Montana qui avaient déjà rencontré les émissaires de la CARICOM deux fois en l’espace de 24h, disaient ne rien voir venir. Selon Jacques Ted Saint-Dic, Porte-parole de Montana, c’est la démission du Premier ministre qui faciliterait un accord « Mwen pa ka reponn pou lòt patisipan nan rankont yo, men Montana poko wè posibilite yon akò ni yon antant kote pouvwa anplas la vle gade tout pouvwa l lan men yon sèl moun  ki se doktè Ariel Henry » disait-il.

Alors que, pour le plus radical des radicaux de l’opposition, le Collectif 30 janvier ne voit aucune avancée en dépit de tout ce qu’on entend dans la presse. Selon Line Balthazar, l’un des poids lourds de cette coalition politique, « Le PHTK et le Collectif 30 janvier ne sont nullement en négociations avec le gouvernement. Il n’y a aucun signe visible de la volonté du Premier Ministre de négocier sérieusement une sortie de crise malgré la caducité de l’Accord du 21 décembre 2022 » avançait le Président du PHTK. Tandis que les partisans du pouvoir faisaient une toute autre lecture de ces discussions conduites par les Éminentes Personnalités de la CARICOM.

Pour Me André Michel, le chef du Secteur Démocratique et Populaire, signataire de l’Accord du 21 décembre qui conduit les négociations pour le compte du gouvernement dont son parti est partie prenante « Les négociations politiques avancent ! Nous abordons ce round de négociations dans un esprit de compromis, de consensus et d’ouverture. Il faut nécessairement mettre fin à cette crise qui a déjà trop duré. Nous sommes de bonne foi ! Soyons positifs et constructifs » soutenait le plus fidèle soutien au chef de la Transition. Mais, malgré les dires des uns et des autres, la Mission de la CARICOM a été une fois de plus un échec. Certes, il y eut quelques ouvertures du côté d’une partie de l’opposition, il y a eu même des brèches au sein de cette opposition qui, en définitive, s’est un peu disloquée, puisque certains leaders ont  assoupli leur position sur la démission de Ariel Henry. Mais, cela n’a pas été suffisant pour permettre un Accord. De même que du côté de la Primature, de l’Accord du 21 décembre et du Haut Conseil de la Transition qui ont lâché du lest sur certaines conditions.

Comme l’élargissement du HCT que le Premier ministre a proposé et que madame Mirlande H. Manigat a accepté alors que, peu de temps avant l’arrivée du GEP, la Présidente du HCT ne voulait pas en entendre parler. Selon une note émanant de son Cabinet, elle se dit favorable à un élargissement de cette structure du pouvoir de la Transition. « Mme Manigat n’est nullement opposée à l’élargissement du Haut Conseil de Transition dans la mesure où cette ouverture permettra à cette instance d’atteindre ses objectifs. Elle se dit aussi en faveur d’un gouvernement plus inclusif au sein duquel plusieurs secteurs seront représentés en vue de faire le plein de compétences pour résoudre les problèmes fondamentaux du pays. Au cours de ces échanges, elle a évoqué l’impérieuse nécessité pour tous les acteurs impliqués dans la recherche d’un large consensus de dialoguer en ces moments difficiles, afin d’aboutir à la résolution définitive de la crise politique qui n’a que trop duré. Les consultations populaires restent fondamentales pour un retour à l’État de droit et à la normalité démocratique. C’est dans cette direction que tous les efforts doivent se converger en vue de permettre au peuple de décider de l’essentiel en démocratie, c’est-à-dire, la possibilité de choisir ses dirigeants en toute indépendance» a fait savoir le Cabinet de la Présidente du HCT.

Mais, tout ceci n’a pas été suffisant à en croire les déclarations des émissaires de la CARICOM, mais aussi les dirigeants des partis et coalitions politiques de l’opposition. Après une semaine passée à rencontrer tout le monde en Haïti jusqu’à son départ le mardi 14 novembre 2023, le Groupe d’Éminentes Personnalités est reparti bredouille. La teneur de la Déclaration de fin de mission des trois anciens Premiers ministres composant le GEP : Perry Christie (Bahamas) Bruce Golding (Jamaïque) et Dr Kenny D. Anthony (Sainte Lucie) sur l’échec de cette mission en dit long: « Haïti continue de souffrir. »

Le cycle des déprédations et de la violence des gangs armés se poursuit, s’étendant à de nouvelles zones et ajoutant au nombre déjà élevé de victimes. Les acteurs politiques, pleinement conscients de cette terrible réalité, poursuivent leur approche « somme-nulle » aux efforts pour parvenir à un accord qui mettrait fin à l’impasse politique prolongée, ouvrant la voie à la résolution des autres facettes de la crise. Le Groupe des Personnalités Éminentes (GPE) de la CARICOM a effectué sa troisième visite en Haïti entre le 8 et le 14 novembre 2023. Il a été encouragé au début par les perspectives soulevées par les informations selon lesquelles un accord provisoire avait été atteint sur certains points critiques de convergence à la suite des concessions faites par le Premier ministre Henry lors de discussions informelles. Celles-ci, dirigées par un facilitateur, avaient eu lieu en l’absence du GPE. Le GPE a cherché à s’appuyer sur ces points d’accord en ce qui concerne les dispositions de gouvernance transitoire pour des élections libres et équitables.

Ces points comprenaient l’élargissement et le renforcement des attributs du Haut Conseil de la Transition afin d’apporter un meilleur équilibre du Pouvoir exécutif, la composition du Conseil Électoral Provisoire, la désignation d’un organe de contrôle de l’action gouvernementale, et la mise en place d’un Gouvernement inclusif de l’unité nationale. Il était immédiatement évident au cours des discussions du GPE que la position intransigeante antérieure de certains groupes d’opposition insistant sur la démission du Premier ministre comme condition préalable à des discussions significatives prévalait toujours. Les concessions de gouvernance que le Premier ministre était prêt à faire ont été écartées, perçues comme un effort pour prolonger son mandat. Sur la base des réponses encourageantes des parties prenantes à une proposition faite par le GPE au cours des engagements, le Groupe fournira pour leur examen un projet de cadre d’accord qui tiendra compte des points qu’elles ont soulevés au cours de ces engagements » avaient fait savoir les émissaires de la CARICOM à leur retour à Georgetown, Guyana, le siège de l’organisation.

De gauche à droite : Jacques Ted Saint-Dic, Porte-parole de Montana, le secrétaire d’État adjoint américain aux Affaires de l’hémisphère occidental, Brian Nichols et Magali Comeau-Denis de l’Accord de Montana.

Aucune rencontre plénière, en effet, n’a pu être organisée par les émissaires avec les protagonistes, alors que c’était l’objectif qu’avait visé la Délégation caribéenne en revenant à Port-au-Prince. Personne, aucun leader des oppositions et des autorités de la Transition n’a voulu céder. Chacun a épilogué ou donné sa version de l’échec de cette énième mission de l’organisation caribéenne. Pourtant, plusieurs groupes de la Société civile avaient été reçus par le GEP, parmi eux CARDH dirigé par Gédéon Jean qui s’est exprimé au nom de tous. Celui-ci a laissé entendre que « Le groupe de la Société civile, partie prenante aux discussions sous les auspices de la CARICOM, a renouvelé sa proposition faite le 8 septembre dernier. Il s’agit, pour l’essentiel, de : élargir le Haut Conseil de la Transition (HCT) avec plus de pouvoirs et de moyens pour remplir sa mission dans le souci d’un équilibre de l’exercice du Pouvoir exécutif ; mettre en place un Gouvernement d’unité nationale d’austérité et de technocrates », a déclaré ce représentant de la Société civile. Du côté des oppositions politiques, la tonalité est plus sévère et plus catégorique sur la charge qu’elle porte contre le Premier ministre.

Néanmoins, tous croient que cette troisième mission du GEP à Port-au-Prince a permis une meilleure compréhension de la problématique. Ils attendaient tous un document, selon eux, que le GEP doit produire suite à ces rencontres pouvant faire la synthèse de l’ensemble des propositions émises par la totalité des acteurs : Société civile, Secteur économique, regroupements et autres structures politiques y compris l’Accord du 21 décembre et du Premier ministre. C’est l’ex-chef de gouvernement de Jovenel Moïse, Dr Claude Joseph, qui, dans une note de son parti EDE, a exprimé plus exhaustivement ses pensées « EDE a voulu contribuer à la réussite de la mission des Éminentes Personnalités de la CARICOM en Haïti. EDE a échangé pendant 3 heures avec les émissaires. Nous avons exprimé certaines préoccupations qui pourraient être considérées comme des préalables à la réussite de ces négociations. 

 Par exemple, EDE a demandé aux émissaires d’encourager M. Ariel Henry à se présenter par devant le juge instruisant le dossier de l’assassinat du Président Jovenel Moïse. Cette troisième mission de la CARICOM n’a pas abouti à un accord comme le voudraient les émissaires, mais EDE croit qu’ils ont désormais une meilleure idée de la situation. Le document conçu et élaboré par M. Ariel Henry pour consolider son pouvoir n’a pas été accepté par les parties prenantes de la déclaration de Kingston. EDE attend un document qui prendra en compte la position de toutes les parties sur la table, mais qui reflétera surtout la position du peuple haïtien », a avancé l’ancien Premier ministre. Allant dans le sens inverse des oppositions, les soutiens d’Ariel Henry ont tenté de faire porter le chapeau à leurs adversaires. Me André Michel du SDP, servant de Porte-parole au Premier ministre, croit qu’ils ont tout fait pour arriver à un consensus. Mais, à l’en croire, ce sont les oppositions qui n’ont pas voulu. D’ailleurs, il croit que les conditions pour l’organisation des scrutins dans le pays seront bientôt satisfaisantes dès que le déploiement de la Mission Multinationale d’Appui à la Sécurité en Haïti (MMAS) sera effectif.

« Nous avons défendu la nécessité pour les protagonistes de trouver l’entente politique nécessaire pour réaliser la révision constitutionnelle et les prochaines élections le plus vite possible. Cela passe par la formation d’un Gouvernement d’unité nationale sous le leadership du Premier ministre Ariel Henry, la formation d’un CEP crédible, l’élargissement et le renforcement du HCT en vue de créer l’équilibre politique nécessaire pour réussir la période de transition par la participation de plus d’acteurs possibles de la société. Nous espérons que les protagonistes vont continuer le dialogue pour sortir le pays de cette crise qui a déjà trop duré ! Nous allons continuer à participer au processus de dialogue dans un esprit de compromis, d’ouverture et de consensus. 

Il est temps de revenir à la raison politique. Heureusement pour le pays, la force multinationale qui arrive très prochainement va aider la PNH à créer les conditions sécuritaires pour l’organisation des élections », égrenait Me André Michel qui se veut optimiste pour l’avenir. La preuve que l’équipe à la tête de la Transition ne se soucie guère du détail. Le jour même du départ d’Haïti des Éminentes Personnalités de la CARICOM après avoir essuyé ce nouveau camouflet dans les pourparlers, le Premier ministre, Ariel Henry, s’était envolé pour le Moyen-Orient où il devait participer les 16 et 17 novembre 2023 à un Sommet des Chefs d’Etat et de gouvernements en Arabie Saoudite initié par … la CARICOM. Comme quoi, l’échec de cette troisième Mission du Groupe d’Éminentes Personnes n’était qu’un épiphénomène et qu’il n’avait en rien chamboulé l’agenda des autorités de la Transition.

(A suivre)

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