Cancer du col : Hécatombe silencieuse, dans l’indifférence de l’État!

Enquête (1ère Partie)

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Le cancer du col, «le mât suifé»  des femmes haïtiennes !

Le cancer du col de l’utérus fait des ravages en Haïti. Le pays ferait même partie des champions du monde dans ce triste domaine. La cause fondamentale de ce tueur silencieux est le papillomavirus humain (VPH) qui se transmet par contact sexuel. La plupart des femmes sont contaminées au tout début de leur activité sexuelle. Pourtant, un simple vaccin pourrait sauver des milliers de vies. Pourquoi alors les femmes haïtiennes continuent-elles de souffrir et de mourir du cancer du col ? Enquet’Action est allé à la recherche de certains éléments de réponses.

Le cancer du col utérin est la première cause de mortalité liée au cancer chez les femmes en Haïti. Il représente un nombre annuel de décès estimé à 1400, très comparable à celui des décès maternels, selon l’Organisation panaméricaine de la Santé / Organisation mondiale de la Santé  (OPS /OMS). Le pays compte pas moins de 10 mille nouveaux cas de cancer chaque année, révèlent des estimations combinées. Une bonne partie de ce chiffre se rapporte aux cas de cancer du col de la matrice qui souvent, ne sont pas diagnostiqués à temps.

Ainsi, ce cancer représente un frein au développement du pays en raison de son caractère débilitant et de sa prévalence chez des femmes en âge de travailler et de procréer, entretenant ainsi le cycle de la pauvreté dans laquelle patauge depuis plusieurs décennies ce pays des Caraïbes.

Des statistiques régionales, latino – américaines et Caraïbes révèlent qu’Haïti a le taux d’incidence le plus élevé pour le cancer de la matrice – soit de 94 pour 100 mille avec un taux de mortalité estimé à 53 pour 100 mille. Des chiffres alarmants révélateurs du manque de soins pour les femmes – mais qui sont loin de refléter la réalité du pays en raison des cas très souvent non diagnostiqués et de l’absence d’un registre national des cancers. « Nous recensons beaucoup de cas. Sur 100 examens, c’est possible de trouver environ 25 femmes qui possèdent des lésions pré – cancéreuses ou qui sont déjà dans une phase avancée du cancer du col utérin », soutient Dr Chantal Sauveur Jr Datus, directeur médical de la Maternité Isaïe Jeanty et Léon Audain (MIJ-LA) communément appelé Hôpital Chancerelles qui s’occupe de la santé des femmes – santé reproductive et santé génésique.

Un tueur silencieux …

La situation n’est pas trop différente dans les autres centres hospitaliers du pays.

Gaëlle Mondestin, la responsable des Communications au sein de l’IHI

« C’est le [type de] cancer le plus vu à l’Institut Haïtien d’Oncologie (IDHO) et même dans les consultations privées. Il est le [cancer féminin] le plus diagnostiqué en Haïti, pourtant il peut être évité si les femmes savaient l’importance de faire un Pap test chaque année. Ce qui aiderait à détecter bien avant toute trace de cancer et du coup, empêcher sa dégénérescence », persiste Dr Elsie Carrenard, membre fondatrice de la Société Haïtienne d’Oncologie (SHONC) institution qui gère l’IDHO. Ce dernier se donne comme mission d’éduquer et de former le personnel médical, mais aussi la société civile sur le cancer afin de diminuer le taux de morbi-mortalité en Haïti.

Pour Dr Christophe Millien, chef de service du département gynéco-obstétrique de l’Hôpital Universitaire de Mirebalais (Zanmi Lasante/MSPP), le cancer devrait être une priorité de santé publique. « La matérialisation d’une telle priorité, n’est pas faite », assure-t-il. Compte tenu du changement dans les habitudes alimentaires à travers le pays et dans le monde, il avance que les cas de cancer vont continuer d’augmenter.

Dr Vincent De Gennaro responsable de l’Innovating Health International (IHI)

Avec 528 mille nouveaux cas diagnostiqués et 270 mille décès estimés en 2012, le cancer du col de l’utérus est le quatrième cancer le plus répandu chez les femmes à l’échelle mondiale. Près de 9 de ces décès sur 10, soit au total 231 mille décès, sont survenus dans des pays à revenu faible ou moyen. Il est le cancer le plus fréquent chez la femme dans 45 pays, et il tue plus de femmes que toutes les autres formes de cancer dans 55 pays dont Haïti où il est le deuxième cancer le plus fréquent après la prostate.

« L’âge moyen des rapports sexuels en Haïti, c’est 15 ans. Mais ce n’est pas seulement en Haïti, mais également aux Etats-Unis où nombreuses adolescentes sont en activité sexuelle précocement », explique le Dr Millien. « Dans la problématique du cancer du col, le fait qu’il n’existe pas un registre national, il ressort des non-dits qui empêchent de mieux combattre [cette maladie] et agir efficacement ». Il rappelle que les statistiques autour de la maladie sont le fruit d’estimations faites par des organisations internationales.

Il existe deux méthodes pour diagnostiquer le cancer du col de l’utérus: le frottis vaginal, couramment appelé Pap test ou Pap-smear ou test de Papanicolaou suivant le nom de son inventeur Dr George Papanicolaou, qui est un examen simple et sans douleur servant à détecter des modifications anormales des cellules du col de l’utérus permettant ainsi de prévenir le développement du cancer du col. Et, l’Inspection Visuelle à l’Acide Acétique (IVA), un examen vaginal avec un spéculum pendant lequel un personnel de santé applique de l’acide acétique (vinaigre) dilué (3-5%) sur le col utérin. Le tissu anormal est visible temporairement car il blanchit lorsqu’il est exposé au vinaigre.

VIDEO :

Toute femme en activité sexuelle doit faire un Pap test ou une IVA. Tel n’est pas le cas en Haïti. D’ailleurs, de nombreuses femmes ignorent même l’existence de ces tests.

« On connait son origine – ceci n’empêche qu’il continue de faire des dégâts », déplore Dr Carrenard administratrice de l’IDHO qui fait du dépistage, de la prévention et de la prise en charge du cancer.

Alors que cette maladie prend une dimension inquiétante et représente un lourd fardeau pour le secteur de la santé, les autorités haïtiennes ne manifestent aucunement la volonté politique d’introduire le vaccin anti-papillomavirus humain dans le Programme Elargi de Vaccination (PEV). Ce, en dépit des recommandations de l’Organisation panaméricaine de la Santé / Organisation mondiale de la Santé  (OPS /OMS).

Vacciner à petites doses

Les vastes campagnes de l’ONG nationale Zanmi Lasante (ZL) de concert avec les directions sanitaires du Centre et de l’Artibonite, entre 2009 et 2018 ont permis de vacciner contre le VPH, plus de 34 mille enfants âgés de 9 à 14 ans notamment dans le Plateau Central (Mirebalais, Belladère, etc.), à St Marc, Petite Rivière de l’Artibonite et Verrettes. Entre 5 et 6 millions de dollars américains auraient été dépensés pour ces programmes (comprenant coût des vaccins, transport, stockage, opérations relatives à la campagne de vaccination). Le vaccin coûterait entre 11 et 13 dollars américains par personne pour la série. Soit deux vaccins par personne. « L’OPS/OMS travaille avec le ministère de la Santé et de la Population pour introduire le vaccin anti-papillomavirus humain dans son programme élargi de vaccination », lit-on dans un document de cet organisme acheminé à Enquet’Action. Des défis restent à relever reconnaissent ces deux organisations, à savoir : « Veiller à ce que les femmes soient conscientes de l’importance du dépistage, garantir l’égalité d’accès aux services de dépistage, couvrir les frais de vaccin et surmonter les sensibilités culturelles dans ce domaine », poursuit le document.

Hormis les programmes de ZL, rien de concret n’a été fait par les autorités haïtiennes. Insérer le vaccin anti VPH dans le programme national de vaccination du pays, pourrait coûter moins – puisque certaines bases utilisées pour d’autres programmes de vaccination existent déjà.

« En raison du prix bas sans précédent des vaccins anti-VPH, les pays les plus pauvres peuvent vacciner des millions de jeunes filles contre un cancer féminin dévastateur », lit-on sur le web site de Gavi, une organisation qui soutient l’introduction du vaccin anti-VPH à l’échelon national et la vaccination de multiples cohortes de jeunes filles âgées de 9 à 14 ans. Grâce à cette organisation basée en Suisse regroupant secteurs privé et public, ce vaccin ne coûte désormais que 4,50 US$ la dose, et l’approvisionnement peut être organisé là où la charge de morbidité est la plus élevée.

En Haïti, le budget du Parlement est plus élevé que celui de la Santé alors que le prix des vaccins anti-VPH n’a jamais été aussi bas. La part réservée à la Santé dans le budget national de 2017-2018 est de 6,1 milliards de gourdes, ce qui donne un pourcentage de 4,3%, soit environ 512 gourdes par habitant, dans un pays où il y aurait 2 millions de garçons et de filles qui ont besoin de vaccination en général.

Ce qui montre clairement que la Santé en général, et le cancer en particulier ne constituent pas une priorité de santé publique en Haïti. « Ce n’est pas encore une priorité. Il y a beaucoup d’autres choses qui nécessitent encore leur attention », se désole Dr Vincent De Gennaro responsable de l’Innovating Health International (IHI) – une ONG internationale qui implémente un vaste projet anti -cancer en Haïti depuis 2013.

L’IHI a inauguré en avril 2018 à Tabarre, un Centre de Traitement de Cancer, le deuxième plus grand et plus efficace programme de diagnostic et de traitement du Cancer en Haïti, après celui de l’Hôpital Universitaire de Mirebalais (HUM). De l’hôpital Bernard Mevs où le projet était logé à son arrivée sur Haïti, il a passé quelques années à l’Hôpital St Luc de Tabarre avant de faire l’acquisition de son propre local en face de la Sun Auto à quelques mètres de l’Ambassade américaine en Haïti.

« De 2013 à date, nous avons traité plus de 600 femmes atteintes du cancer du sein. 1500 patients au total sont traités », assure de Gennaro. « Le programme continue à croitre tous les jours. Parce qu’il y a un besoin ». Selon le responsable, ce n’est pas uniquement un centre de cancérologie, mais aussi et surtout un centre de santé pour les femmes. Avec ses maigres moyens,  l’institution aide des patients à se rendre en République Dominicaine pour des soins de radiothérapie depuis plusieurs années.

« Le problème qui persiste chez nous est le manque de moyens », regrette-t-il. « Ça c’est la première étape, mais pas la dernière, la prochaine c’est la construction d’un centre de radiothérapie », termine le responsable. https://haitiliberte.com/innovating-heath-international-ihi-inaugure-un-centre-de-traitement-de-cancer-en-haiti/

Dans une entrevue exclusive à ENQUET’ACTION, Gaëlle Mondestin, la responsable des Communications au sein de l’IHI, met en exergue la complexe situation dans laquelle se trouvent les femmes victimes du cancer. « La majorité des patientes n’ont pas de moyens et ne savent pas ce qu’est le cancer »,  dit-elle. « En Haïti, quand on te dit cancer, tout le monde pense que tu vas mourir ».

SON: 

Un terrain propice : la misère

Les femmes haïtiennes entretiennent des relations sexuelles trop tôt à un moment où leur matrice est immature donc incapable de faire les frais d’un rapport sexuel, entretenu parfois avec des partenaires multiples de générations différentes, mais aussi des comportements sexuels osés. Tout un ensemble de facteurs qui les exposent à des infections et maladies sexuellement transmissibles MST / IST dont la syphilis, l’herpès, la tuberculose génitale, le SIDA qui sont des cofacteurs non négligeables et le papillomavirus humain (VPH) oncogène sexuellement transmissible – le facteur déterminant responsable du cancer du col. « On ne peut isoler le col, des autres parties, quand on imagine comment se passe un rapport sexuel, on aura des VPH dans la gorge, la langue et les cordes vocales. Puisqu’on déglutit, on aura du cancer dans l’œsophage, l’anus, etc. Donc, cette pathologie ne doit pas être prise seule. Elle est corrélationnelle avec d’autres cancers suivant comment s’effectue le rapport sexuel », indique Dr Jean Ronald Cornelly directeur exécutif du Centre National de Radiothérapie, de Chimiothérapie et de Médecine Nucléaire (CNRMN) qui n’existe qu’en projet. https://www.enquetaction.com/centre-radio-victime-debacle-seisme

Le col de l’utérus est la partie basse et étroite de l’utérus. Un cancer du col de l’utérus est une maladie qui se développe sur la muqueuse du col de l’utérus, autrement dit sur le tissu qui le recouvre. Plus précisément, elle prend naissance dans la première couche de la muqueuse qui porte le nom d’épithélium.http://www.e-cancer.fr/Patients-et-proches/Les-cancers/Cancer-du-col-de-l-uterus/Points-cles

Les symptômes de la maladie les plus fréquents sont les saignements vaginaux hors des règles, pendant et/ou après des rapports sexuels, des pertes vaginales, des lésions cutanées, douleurs génitales lors des rapports sexuels, des douleurs pelviennes, etc. Les femmes les plus pauvres et celles qui vivent dans les quartiers et régions défavorisées sont les plus exposées. Nombre de ces facteurs et symptômes sont inconnus des femmes haïtiennes.

Pour certains médecins, si dans les pays les plus avancés,  ces symptômes se font sentir après 50 ans chez les femmes, pour Haïti – il est tout à fait différent. De nombreux cas de cancer de femmes âgées de 25 à 30 ans ont été découverts. Parfois, ce sont des cancers qui sont dans un stade avancé. « C’est une question purement scientifique. Haïti remplit toutes les conditions pour avoir ce fort taux de cancer du col de l’utérus. Les conditions socio-économiques ont un impact important sur le problème de Santé en général, le cancer en particulier », souligne Dr Cornelly.

« C’est un cancer qui répond à toute une série de conditions : pauvreté, manque d’informations et système de santé non organisé. Les femmes ignorent qu’elles doivent faire de la prévention, d’éviter d’avoir des rapports sexuels avec une pléiade d’hommes [trop tôt], de se protéger et de voir en médecin quand elles ressentent une anomalie au niveau du vagin », renchérit Dr Carrenard, administratrice de l’IDHO de la SHONC.

Le Dr Millien évoque pour sa part  « les déterminants sociaux de la santé qui ont un impact majeur sur le développement de la maladie ». « Ces personnes mangent très mal. Tank ou plis mal manje, tank ou eskpoze ak maladi a ». Pire, « elles sont abandonnées à elles-mêmes et ne peuvent faire le dépistage ».

Une étude  qui en dit long !

Il y a un manque flagrant d’informations et de sensibilisation autour de la maladie comme c’est le cas pour de nombreuses autres, constate Enquet’Action. Une vaste enquête menée par des organisations non gouvernementales haïtiennes et l’Innovating Health International à travers Haïti, le confirme.  « Les données quantitatives indiquent de faibles niveaux de connaissances sur le cancer dans toutes les régions géographiques du pays entre les hommes et les femmes. Environ un répondant sur cinq a dit savoir comment une femme contracte un cancer du sein ou du col de l’utérus », révèle cette étude qui affirme que les faibles niveaux de connaissance des facteurs de risque et des symptômes entravent les efforts de prévention et de contrôle du cancer en Haïti.

Les femmes en savent beaucoup moins sur le cancer du col de l’utérus que sur le cancer du sein, les adolescents en savent moins que les plus âgés sur le cancer du col de l’utérus et 40% des patients atteints de cancer ont déclaré être victimes de violences sexistes, dévoile-t-elle.

A Mixed Methods, Community-Based Investigation on Women’s Cancer Awareness in Haiti, élaboré par les plus grands experts haïtiens en Cancérologie souligne que la stigmatisation, la peur du rejet de la maison ou de leur communauté, les dépenses de traitement élevées, la distance des centres de traitement, le faible soutien communautaire, le faible revenu et faible niveau d’éducation sont notamment des facteurs expliquant le suivi insuffisant et la présentation tardive à l’hôpital des femmes souffrant du cancer en général, du col de la matrice en particulier. « Le Nord-Ouest et le Sud sont peut-être les moins bien informés, car ils sont aussi parmi les régions les plus pauvres d’Haïti », note le document expliquant que cette situation serait dûe au fait qu’il n’y a pas beaucoup de pénétration de la santé à grande échelle ou de l’éducation sans but lucratif dans ces régions du pays.

Très peu de femmes ont clairement établi que le cancer du col de l’utérus est sexuellement transmissible.

La peur de la violence et la discrimination constituent de grandes barrières pour les femmes qui cherchent des soins contre le cancer. La dépendance économique et la réticence des chefs de famille à payer pour le traitement peuvent aussi conduire à ce que les femmes soient renvoyées à différents médecins, alors qu’elles recherchent des moyens de traitement rentables, explique ce rapport.

Tout comme les femmes vivant avec le VIH / sida, les femmes victimes de violences sexuelles et sexistes sont plus vulnérables à contracter le VPH et, par conséquent, à développer un cancer du col de l’utérus.

Plus de 80% des femmes souffrant du cancer viennent à l’hôpital seulement quand la maladie est à un stade avancé (III et IV). Les soins palliatifs sont alors la seule option. Cette situation s’explique notamment au fait que les femmes ont un accès limité au dépistage et au traitement des lésions précancéreuses.

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