Camarades, il faut sauver Carthage (2)

Deuxième partie

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Les masses populaires doivent conjuguer leur force, dans l’espoir de faire dépérir l’État répressif, qui reste au service des intérêts des puissances hégémoniques et de leurs valets locaux.

« Mange ton pain pendant qu’il est encore pain.
Et profite du feu pour faire cuire ta soupe
pendant qu’elle est encore soupe.
Par les temps qui courent,
il ne faut pas remettre à demain
ce que tu peux manger ce soir,
car le grand chambardement est peut-être pour cette nuit.
À l’aube, qui sait si le pain ne sera pas fusil,
la soupe poison et le feu sang »
Richard Brisson, Collection du Verbe Présent

Emmanuel N’Djoké Dibango dit Manu Dibango, le célèbre musicien-compositeur africain, est décédé de la terrible maladie du XXIe siècle qui déploie son ombre sur l’étendue planétaire. L’ange de la mort qui accompagne la COVID-19 est allé frapper à la porte de Papagroove ou Papa Manu, et l’étrange et mystérieux personnage a décidé de l’emmener avec lui, là où les voyageurs ne reviennent jamais. « La beauté de la mort, disait Victor Hugo [1], c’est la présence. Présence inexprimable des âmes aimées, souriant à nos yeux en larmes. L’être pleuré est disparu, non parti. Nous n’apercevons plus son doux visage; nous nous sentons sous ses ailes. Les morts sont les invisibles, mais ils ne sont pas les absents. »

Les médias du monde entier ont annoncé la triste nouvelle le mardi 24 mars 2020. Les Camerounais pleurent un compatriote qui a contribué, par sa musique, à « visibiliser » leur pays dans le monde. Manu Dibango délaissa ses études en France pour se consacrer à son instrument de prédilection, le saxophone. On se souvient que l’Organisation Internationale de la Francophonie, le 8 septembre 2015, dirigée à l’époque par l’ex-gouverneure générale du Canada d’origine haïtienne, Michaëlle Jean, avait décerné à Manu Dibango le titre de « grand témoin de la Francophonie », dans le cadre des Jeux olympiques et paralympiques déroulés à Rio en 2016. Grâce à la magie de la technologie,  ses différents tubes musicaux, tels que Soul Makossa, Wakafrika, continueront à bercer le cœur de ses nombreux fanatiques, pendant qu’il poursuivra son repos éternel au royaume des dieux de l’Afrique. L’artiste international a eu aussi le temps de rédiger son autobiographie parue en 1989, sous le titre de Trois kilos de café.

Le 9 novembre 1918, le grand poète français Guillaume Apollinaire, terrassé par la pandémie de grippe espagnole, trépassa dans sa résidence située à Paris, au VIIe arrondissement. Le virus, dont la souche H1N1 était transmise de l’oiseau à l’humain, avait infecté environ 500 millions de personnes dans le monde. Les statistiques révèlent que le tiers des habitants de la planète était touché par la contamination dangereuse. L’enfant de la Muse avait seulement 38 ans. Nous avons retrouvé ce poème « Allons plus vite » au fond d’un vieux tiroir, où l’intelligence humaine conserve les œuvres essentielles qui donnent à l’univers son sens véritable. Seulement pour vous qui puissiez vous élever à la hauteur des dieux de la Création littéraire, nous avons sélectionné cet extrait subliminal, qui viendra ensoleiller vos jours sans lumière, à l’heure où le malheureux mortel sacrifie sa précieuse « Liberté », pour échapper aux « Démons » des « Fatalités ».

« Et le soir vient et les lys meurent
Regarde ma douleur beau ciel qui me l’envoies
Une nuit de mélancolie 

Enfant souris ô sœur écoute
Pauvres marchez sur la grand-route
Ô menteuse forêt qui surgis à ma voix
Les flammes qui brûlent les âmes
 [2]»

Présent dans l’inquiétude, demain dans l’incertitude

La pandémie effroyable continue son périple « hécatombal » dans le monde. Peut-être que l’univers ne sera pas désintégré par une ogive nucléaire puissante, mais par une bactérie ou un virus plus mortel que la peste bubonique qui a décimé au XVIIIe siècle, soit en 1720, la moitié des habitants de Marseille. 50 000 individus sur un total de 100 000, étendues inertes, en désordre, tapissaient les ruelles. Les petites gens tombaient comme des mouches et leurs cadavres s’accumulaient comme des sacs d’ordures, avant la collecte. La ville de Marseille fut mise en quarantaine. Il n’y avait aucun moyen pour les habitants d’y entrer et d’en sortir. Le malheureux et pitoyable peuple restait barricadé avec la mort qu’il voyait venir, avancer toutes les secondes à grands pas. La peste, selon sa définition classique et scientifique, est une maladie qui permet d’observer la présence de bubons responsables de l’inflammation des ganglions lymphatiques. Le système lymphatique protège le corps contre la propagation des infections et des cancers [3].

La pandémie effroyable continue son périple « hécatombal » dans le monde.

Nous avons lu une réflexion de Jacques Attali sur l’apparition désastreuse  du coronavirus. Le célèbre économiste constate que les épidémies ou les pandémies engendrent très souvent des conséquences considérables qui affectent le mode de fonctionnement des environnements intrasociétal et extrasociétal. Et c’est tout à fait logique et explicable. À la suite d’un désastre naturel, l’ordre ancien, dans bien des cas, est totalement bousculé. Il doit céder sa place à de nouvelles structures systémiques sur lesquelles viendront se greffer les éléments d’un ordre nouveau. L’Humanité se voit donc précipitée dans un couloir de réflexions rationnelles et urgentes, afin de continuer son cycle existentiel dans un monde que son génie de destruction fragilise de plus en plus. Après chaque catastrophe naturelle, la civilisation subit des soubresauts de métamorphosition. La nature tout entière connait une forme de désorganisation qui engendre elle-même un niveau de déséquilibre susceptible de compromettre son cycle normal de fonctionnalité. Les inondations continuelles dans certaines régions de la planète provoquent des situations d’érosion du sol, qui sont étroitement liées à la détresse alimentaire, à la déforestation, à tous les problèmes majeurs qui contraignent les indigènes au nomadisme ou qui  les poussent à l’exode sédentaire. L’être humain est condamné, de ce fait, à repenser sans cesse sa situation de vie ambiante, dans le but de se donner de nouvelles conditions d’existence conformes au bien-être individuel et collectif, qui garantissent, tant bien que mal, le déroulement logique et raisonnable de son court passage sur la terre, jusqu’à la dernière seconde de l’instant fatidique. Jacques Attali préside actuellement le groupe Positive Planet et le groupe Attali & Associés. Il est l’auteur d’une pléiade d’ouvrages qui traitent du devenir de l’Humanité; parmi lesquels : Histoire de l’Alimentation : De quoi manger est-il le nom (Éd. Fayard), Le premier jour après moi [Éd. Fayard), Comment nous protéger des prochaines crises (Éd. Fayard), Peut-on prévoir l’avenir? Le sien et celui des autres (Éd. Fayard), Pour une économie positive (Éd. Fayard). En cette période nébuleuse pour les populations mondiales, l’écrivain, journaliste, économiste, professeur d’université et maître de conférences nous fait remarquer : « Chaque épidémie majeure, depuis mille ans, a conduit à des changements essentiels dans l’organisation politique des nations, et dans la culture qui sous-tendait cette organisation. » Par exemple, (sans vouloir réduire à néant la complexité de l’Histoire), on peut dire que la grande peste du 14ème siècle, (dont on sait qu’elle réduisit d’un tiers la population de l’Europe) a participé à la remise en cause radicale, sur le vieux continent, de la politique du religieux, et à l’instauration de la police, comme seule forme efficace de protection de la vie des gens. L’État moderne, comme l’esprit scientifique, y naissent alors comme des conséquences, des  ondes  de  choc,  de cette  immense  tragédie  sanitaire [4]. »

Nous avons constaté avec quelle rapidité les autorités néocolonialistes ont débloqué des milliers de milliards de dollars pour venir en aide aux propriétaires des industries et des commerces.

Les dommages collatéraux qui résulteront de cette crise de santé profonde vont probablement forcer les États à adopter des formules de solution globale, dans le but de se prémunir contre d’éventuels dangers  d’autopérissement. Tous les gouvernements de la terre traversent actuellement un moment grave de crise socioéconomique qui va, tôt ou tard, influencer sévèrement et péjorativement les habitudes de vie de leur population. La pandémie du coronavirus nous permet également de constater que le système capitaliste ne peut survivre que dans le phénomène de l’exploitation des masses ouvrières. Sans cette main-d’œuvre à bon marché, le capital ne pourra pas se fructifier. Rapporter des dividendes. Générer des plus-values. La classe globale des travailleuses et des travailleurs doit être capable de capitaliser sur l’indispensabilité de leur présence dans les usines de sous-traitance. Le patronat panique. Commence à crier faillite. Ne serait-ce pas le temps d’acculer les exploiteurs avides, insatiables, inflexibles qui boivent le sang de notre « force de travail » sans y mettre le prix? Nous ne devrions pas nous empresser de prendre la route, d’emprunter le chemin du retour à notre calvaire, sans redéfinir les conditions de l’emploi au niveau planétaire. Les États impérialistes, néolibéralistes n’auront pas le choix que de satisfaire toutes nos revendications, sous peine de partager le sort de tous les habitants de la terre. Nous vivrons tous. Ou nous mourrons tous. Les riches ne peuvent pas bouffer leurs « comptes en banque », comme ils se gavent de caviar. Les denrées agricoles, les produits vivriers, qui les gardent en santé et en vie, sont cultivés et moissonnés par des paysans sans terre, prolétarisés. Le Canada prévoit déjà une situation de faillite économique dans le secteur de son agriculture, si la pandémie n’est pas endiguée avant la fin du mois d’avril. Les travailleurs saisonniers venant du Mexique et d’autres régions de l’Amérique, ne sont pas autorisés à franchir les frontières des pays, qui sont d’ailleurs fermées dans les deux sens, dans toutes les directions, afin d’empêcher la propagation du virus. Des entreprises industrielles se tournent déjà vers les gouvernements, dans le but de solliciter une aide d’urgence de survie. Elles ne se montrent pas préoccupées par la conservation de la vie. Mais plutôt par la stagnation ou la baisse du « Capital » et des profits.

Nous avons constaté avec quelle rapidité, quelle célérité même les autorités néocolonialistes ont débloqué des milliers de milliards de dollars pour venir en aide aux propriétaires des industries et des commerces qui paupérisent les petits employés et les journaliers. Pour masquer l’indécence sociale et politique, elles annoncent des miettes pour les populations nécessiteuses. Sur 200 milliards débloqués dans le cadre de la pandémie, le Premier ministre Justin Trudeau ne consacre que 300 millions de dollars aux territoires autochtones qui représentent 4% de l’effectif global des Canadiens. On sait que les Amérindiens survivent dans des conditions extrêmement difficiles. Certains villages, vous ne voudriez pas le croire, en plein début de ce XXIe siècle, n’ont ni eau potable ni électricité. Les masses populaires des États-Unis, contraintes de déserter les usines, recevront, selon la « tête de linotte » qui bave à la Maison Blanche, 1 000 dollars pour acheter du spaghetti, du riz, de la sardine, du pain, de l’huile et de la margarine. Les couches démunies de la société canadienne, plus chanceuses elles-mêmes, bénéficieront d’une allocation de 2 000 dollars durant 4 mois consécutifs, pour faire fonctionner la cuisinière et voir bouillir la marmite. En attendant que l’atmosphère sanitaire reprenne son cours habituel, retrouve son état coutumier. Il ne faut pas oublier les cris d’alarme de l’essayiste et humaniste Jean Ziegler contre le phénomène de la misère qui décime les habitants des pays infortunés, mais extrêmement riches, en ce qui concerne la quantité inestimable des richesses naturelles dont ils disposent. Selon l’intellectuel, environ 24 à 30 milliards de dollars US auraient été suffisants pour calmer, ralentir la course de la famine dans le monde.

Jacques Attali, dans son ouvrage « Pour une économie positive », formule une problématique préoccupante et exprime des souhaits hypothétiques : « Comment trouver une voie de sortie à la crise systémique que nous traversons? En passant à un nouveau modèle : l’économie positive. Une économie où les richesses créées ne sont pas une fin en soi, mais un moyen pour servir des valeurs supérieures, altruistes. Une économie au service des générations à venir, et qui favorise une croissance responsable, durable et inclusive. Une économie respectueuse de l’environnement, qui sera, enfin et avant tout, au service de la société. »

La peste affaiblit Constantinople et ouvrit la voie au sultan Mehmed. Rome entama sa période de déclin.

Mais, il existerait un handicap majeur à surmonter: à qui devrions-nous confier la responsabilité de matérialisation d’une entreprise de pareille ampleur, d’une initiative de telle envergure ? À tous ceux, d’après nous, qui nourrissent des pensées sociales, politiques, économiques, culturelles et environnementales qui s’inscrivent dans la logique du positivisme, au sens de l’altruisme d’Auguste Comte, qui a inventé au XIXe siècle le courant de philosophie qui inspire probablement Jacques Attali. Les élites intellectuelles progressistes, les associations syndicales avant-gardistes, les prolétaires, les organisations des droits humains de la planète doivent se confédérer, regrouper les mouvements de lutte, globaliser les diverses revendications, de manière à rendre possible l’éclosion d’une véritable « Révolution » mondiale.

Nous avons abondamment parlé de l’empire Byzantin dans la précédente série de réflexions en cinq volets, publiée dans les colonnes du journal hebdomadaire, Haïti Liberté. La peste affaiblit Constantinople et ouvrit la voie au sultan Mehmed. Rome entama sa période de déclin. De descente aux enfers. Une prophétie s’accomplit. L’empire Ottoman naquit. Les sociétés mondiales ne se relèveront pas de cette tragédie sanitaire, sans subir les conséquences des transformations sociales et économiques majeures. La planète ne pourra jamais reprendre le mode de fonctionnement qui la caractérisait avant l’apparition de la pandémie de 2020. Le coronavirus aura changé définitivement quelque chose dans le monde : pour le mieux ou pour le pire. Comment le système néocolonialiste va-t-il réagir et s’ajuster aux nouvelles contraintes sociales, politiques, économiques, culturelles, environnementales et religieuses? Allons-nous assister à une remise en cause de la mondialisation qui facilite grandement, comme nous le constatons plus que jamais aujourd’hui, – outre la délocalisation des entreprises, le déplacement des capitaux –, le voyage des bactéries et des virus d’un continent à un autre? Les puissances impérialistes ont aplani devant elles les barrières commerciales, et ont transformé effectivement le monde en un village global, comme elles le disent bien. Pour échapper au virus qui sème le deuil et la désolation, les gouvernements ont procédé à la fermeture de leurs frontières terrestres et maritimes. Les États-Unis ont dépêché des militaires à tous les points frontaliers partagés avec le Canada, afin d’empêcher la traversée des immigrants clandestins, d’un côté comme de l’autre. Ottawa traduit la décision de Donald Trump en termes de brèche diplomatique entaillée dans le tissu des principes qui réglementent les relations bilatérales ou multilatérales  entre les États.

En Europe, l’Italie et l’Espagne demeurent les deux territoires les plus dévastés par la pandémie. L’État castriste, fidèle à sa grande vocation d’humanisme, s’est empressé d’aller au chevet de Rome mourante et humiliée.  Dans l’un des grands discours délivrés au peuple cubain, Fidel Castro affirmait : « Notre pays ne largue pas de bombes sur d’autres peuples, et n’envoient pas non plus des milliers d’avions pour bombarder des villes. Notre pays ne possède ni armes nucléaires, ni armes chimiques, ni armes biologiques. Les milliers de scientifiques et de médecins que compte notre pays ont été sensibilisés à l’idée de sauver des vies. Il serait absolument contradictoire, avec leur conception, que des scientifiques ou des médecins se mettent à produire des substances, des bactéries, des virus capables de causer la mort d’autres êtres humains » La souche du virus de la grippe espagnole a été reproduite dans un laboratoire des États-Unis, par le pathologiste Johan Hultin [5]. Les chercheurs étatsuniens disent qu’il s’agit d’étudier la constitution et le comportement dangereux du virus, aux fins de préparer des traitements préventifs appropriés, en cas de nouvelles menaces de ce genre pour l’Humanité!

La République populaire de Chine utilise un médicament découvert par les chercheurs cubains et qui s’est révélé efficace contre la progression du coronavirus dans l’organisme humain. L’Occident n’en fait pas mention. Il s’agit de l’antiviral baptisé « Interfection Alfa 2b ». 15 pays ont obtenu de Cuba l’autorisation d’utiliser le médicament, dont le Venezuela, le Panama, le Costa-Rica… La Russie de Lénine, la Chine de Mao ont répondu également à l’appel de détresse du peuple de Jules César. Alors que les voisins font la sourde oreille. Pensent à leur propre survie. N’est-ce pas cela, la solidarité occidentale? La démocratie des puissances impériales? Dans les mauvais jours, chacun pour soi ! Le pays adoptif de Guevara envoie ses soldats et ses médecins partout où la fumée de la détresse humaine commence à monter trop haut dans le firmament nuageux des catastrophes naturelles. Ils étaient en Sierra Leone pour freiner les avancées de l’Ébola. En Haïti, ils ont aidé à combattre les germes bactériologiques du choléra de l’Organisation des Nations unies. Les industries pharmaceutiques occidentales ne s’intéressent pas à la vie des petites gens. Elles n’investissent pas dans la recherche pour sauver les populations qui meurent de faim et de soif quelque part dans les confins de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique. Elles disent tout simplement : « Bon débarras! » Là où il n’y a pas de milliards à gagner, elles n’y vont pas. Savez-vous qu’il existe des endroits dans l’univers où les caméras des chaînes de télévision ne sont pas encore arrivées. Ces « cambrousses » lointaines, méconnues sont livrées à elles-mêmes, à leur instinct bestial de conservation dans un monde qui ne dépasse pas la portée de leurs yeux. En Haïti, nous avons traversé des villages sans nom, qui ne figurent pas sur la carte géographique du pays. Ces hères  ignorent par quels énergumènes ils sont gouvernés. À ces endroits reculés, les enfants grandissent comme des animaux lâchés dans les forêts sauvages de l’Afrique. Les riverains se retrouvent encore à l’époque néanderthalienne.

Enfant, dans la ville des Gonaïves, nous avons vu une jeune fille qui se mettait soudainement à courir, à la vue et à l’approche d’un camion. Père Léon, qui habitait dans le quartier, eut le temps de la retenir par le bras. La pauvre paysanne tremblait de peur. Elle n’avait jamais rien vu de pareil. En compagnie d’autres villageois, elle était venue vendre pour la première fois des produits de la ferme de ses parents au marché public de la cité de l’indépendance. Dire que ce sont ces gueux analphabètes que François et Jean-Claude Duvalier envoyait aussi crever à Fort-Dimanche, pour activités subversives liées à la vulgarisation et à l’implantation de l’idéologie communiste en Haïti. En 1982, un paysan de la Croix-des-Bouquets, rencontré à Montréal, nous expliqua le calvaire de ses trois frères, – qui pouvaient à peine lire et écrire –, dans les prisons du colonel Albert Pierre alias Ti Boule. Sous les douleurs vives de la torture, les malheureux avaient fini par admettre qu’ils avaient l’habitude de prendre part à des réunions politiques, et qu’ils connaissaient effectivement Karl Marx, Engels, Lénine, Trotsky, Staline, Castro… Lorsqu’ils sortirent de prison quelques mois plus tard, le père liquida un lopin de terre pour financer clandestinement leur voyage en Amérique du Nord : un acte considéré comme un exil volontaire. Joël, le benjamin, nous demanda un soir si nous connaissions à Port-au-Prince un Monsieur qui s’appelait « Kal Mach ». « Mes frères sont allés en prison à cause de lui », ajouta-t-il? Pour toute réponse, nous avions souri légèrement. Karl Marx, l’illustre théoricien de la « révolution », comme vous le savez, est décédé à Londres le 14 mars 1883.

Malgré tout, il faut résister, lutter et espérer

La pandémie meurtrière a fait son irruption en Haïti depuis quelques jours. Les observateurs prévoient des conséquences inimaginables du passage de la maladie sur le territoire national. Notre pays ne s’est pas préparé à un pareil défi. Le « singe » confiné au palais de la présidence ne présente aucune alternative encourageante aux catégories d’individus qui vivent en marge de la société. Le « quadrumane » se donne tous les jours en spectacle devant les caméras de la Télévision nationale, multiplie des promesses fallacieuses que, très certainement, l’État atrophié, handicapé, qu’il a usurpé, n’aura jamais les moyens de tenir. Nous sommes en face de « La Grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le Bœuf ». Les pays du G7, eux-mêmes, avouent sans embarras qu’ils ne sont pas tout à fait outillés, entièrement équipés, pour vaincre l’agressivité de la COVID-19. Au Canada, des usines changent provisoirement de vocation, abandonnent leur domaine de production, et fabriquent des masques, des gants et des respirateurs pour pallier les déficits en matériel médical.

Dans les prochaines semaines, si la pandémie atteint un niveau d’expansion aggravante, des centaines de milliers de compatriotes vont probablement mourir de faim. Il ne faut pas oublier que les transferts d’argent de la diaspora haïtienne s’élèvent chaque année à plus d’un milliard et demi de dollars US. Depuis 1 mois environ, presque toutes les entreprises commerciales et industrielles en Europe, en Amérique du Nord et ailleurs ont renvoyé leurs employés, par peur de multiplier les risques de contagion. Ces nouveaux chômeurs, qui travaillaient le plus souvent au salaire minimum, n’avaient pas les moyens de souscrire à des plans d’épargne qui génèrent des intérêts élevés. Vraisemblablement, les immigrants haïtiens ne pourront plus aider, envoyer de l’argent aux membres de leurs familles, avant la reprise des activités commerciales et industrielles. Plusieurs d’entre eux, selon les prévisions des économistes, ne retrouveront pas leurs emplois. Ils seront définitivement congédiés et remplacés par du sang jeune et frais.

des centaines de milliers de compatriotes vont probablement mourir de faim.

Avec l’arrivée de la mondialisation triomphaliste, la sécurité de l’emploi disparaît graduellement dans le monde des ouvriers. Les usines déménagent dans les pays où les populations désœuvrées vivent à moins d’un dollar par jour, et vendent leur force de travail pour une bouchée de pain. Les grands planteurs du Centre recrutent les mercenaires de la mafia internationale pour qu’ils aillent détruire les récoltes des petits paysans dans les pays pauvres, peu avant le temps de la moisson. Ces malfrats survolent les espaces agricoles en avion ou en hélicoptère et répandent des agents chimiques nocifs sur les champs de riz dans la vallée de l’Artibonite, de petit-mil dans la Plaine des Gonaïves, de maïs dans la Grand-Anse, de légumes à Kenscoff… Privés de leurs moyens de survie, des membres de la paysannerie se voient forcés de prendre le chemin de l’exode pour aller gonfler le nombre des prolétaires qui dessèchent dans les manufactures urbaines. Après la chute de l’Union Soviétique, les États-Unis ont célébré la victoire du « capitalisme » sur le « communisme ». La « globalisation » a été inventée justement dans l’intention de tuer les germes de l’État social et révolutionnaire prôné dans les ouvrages des philosophes de la Révolution. Seulement, Stiglitz rappelle dans ses études sur l’expansion effrénée de la mondialisation que « le vers est dans le fruit ».

Aucun d’entre nous n’ignore à présent « Comment meurt l’autre moitié du monde [6]». Selon les penseurs gauchistes, l’origine de l’État est reliée aux intérêts de la classe oligarchique qui domine les sociétés mondiales. Ils le qualifient de « comité exécutif de la bourgeoisie » Le « Capital » génère partout des souffrances frustratives. C’est la raison pour laquelle les masses populaires doivent conjuguer leur force, dans l’espoir de faire dépérir l’État répressif, qui reste au service des intérêts des puissances hégémoniques et de leurs valets locaux. N’est-ce pas la tâche à laquelle restent attelés les compatriotes conséquents qui ont décidé, au péril de leur vie, de mener le combat planétaire du changement social, politique, économique, culturel et environnemental aux côtés des petites gens?

(À suivre)
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Notes et Références

[1]  Victor Hugo, Discours sur la tombe d’Émilie de Putron, 19 janvier 1865.

[2] Guillaume Apollinaire, Le temps qui passe.

[3] Psychomédia, Ganglion lymphatique.

[4] Jacques Attali, Que naîtra-t-il?

[5] Jeffery Taubenberger, Ann Reid, Thomas Fanning, Pour la science, 30 novembre 1999, Dossier pour la Science, Numéro 50.

[6] Susan George, Comment meurt l’autre moitié du monde

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