A travers la gauche en Amérique latine: Vénézuela, un pays assiégé (3)

Première partie

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2,5 millions d’enfants sans-abri aux Etats-Unis (1 sur 30), près de 2000 à Washington DC, et plus de 30.000 à New York, avec une augmentation de 15% entre 2013 et 2014 Reuters/Shannon Stapleton

Mais comparons avec les Etats-Unis. Dans cette super-puissance économique, on estime qu’entre un et deux millions de personnes manquent peu ou prou d’accès à l’eau potable! Ici aussi ce sont les pauvres au bas de l’échelle qui souffrent, notamment les 600,000 sans abri. Les pires sont dans les réserves où 13% d’Indiens Américains n’ont pas accès à l’eau. Dans la plus grande, la réserve Navajo, plus de 40% n’ont pas de robinet ou de toilette. Et nous ne parlons même pas des régions où les sociétés ont pollué les nappes aquifères dont le cas le plus fameux est celui de Hinkley en Californie où la Pacific Gas and Electric Company a déversé entre 1952 et 1966 un milliard et demi de litres d’eaux usées contaminées par du chrome, un produit cancérigène. L’affaire est toujours en cours à ce jour, rendue fameuse en 2000 par le film Erin Brockovich.

J’ajouterai que le professeur Ciccariello-Maher que j’ai mentionné plus haut, a grandi à la campagne dans l’Etat de Maine, au nord-est des Etats-Unis, dans une famille modeste qui a vécu sans électricité pendant neuf ans, et ce dans les années 1970-80…

Pour continuer les comparaisons avec ces deux pays, prenons le domaine essentiel de l’alimentation. Alors que le monde entier fait face, surtout depuis 2008, à une crise alimentaire, le Vénézuela est l’un des premiers pays au monde – avec le Mali, la Bolivie, l’Équateur, le Népal, et le Sénégal – à avoir officiellement adopté le cadre de la “souveraineté alimentaire” tel que défini en avril 2008 par l’International Assessment of Agricultural Science & Technology for Development, un groupe intergouvernemental sous le parrainage des Nations Unies et de la Banque mondiale, comme: «le droit des peuples et des États souverains de déterminer démocratiquement leurs propres politiques agricoles et alimentaires “.

Mentionnons simplement qu’au moins 18 millions de familles aux Etats-Unis souffraient d’insécurité alimentaire en 2011, sans parler de ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir des aliments de qualité ni ceux tributaires des timbres alimentaires, ces derniers au nombre incroyable de 44,2 millions en 2016, soit plus de 14% de la population étatsunienne!

Quant au Vénézuela, comme nous avons dit, il souffre de ne pas s’être suffisamment diversifié du pétrole et d’importer quasiment tout, notamment 70% de ses besoins alimentaires. Déjà en 1960 “la population vivant dans les zones rurales avait diminué de près de la moitié à seulement 35 pour cent, puis à seulement 12 pour cent dans les années 1990, rendant le Vénézuela une des populations les plus urbanisées d’Amérique latine. En outre, le Vénézuela est devenu le seul pays d’Amérique latine à être un importateur net de produits agricoles”. D’où un des premiers gestes de Chavez d’adopter le principe de souveraineté alimentaire et de lancer la réforme agraire. Maintenant le sabotage a rattrapé le chavismo, d’autant plus facilement que l’alimentation dépend tellement des importations, pardon, des importateurs… qui préfèrent jouer aux spéculateurs, à la fois pour engranger du profit et saboter le chavismo. [The Venezuelan Effort to Build a New Food and Agriculture System, by Christina Schiavoni and William Camacaro.]

Tout comme avec le chômage pour lequel ils utilisent des critères différents de l’Europe (par exemple ceux qui n’ont pas de travail mais ne sont pas/plus inscrits sur les listes de demandeurs d’emploi ne sont pas comptés), pour déterminer le niveau de pauvreté les Etats-Unis se limitent à compter les revenus. Le Vénézuela, par contre, utilise un ensemble complet de critères pour mesurer la pauvreté, y compris l’accès à l’éducation, l’eau potable, un logement adéquat, les ménages comptant plus de trois personnes vivant dans une pièce et les ménages où le chef du ménage a moins de trois ans d’études. [Comparing the US and Venezuela, by Eric Draitser, February 1, 2013]

Comparaison également sur le terrain des élections. Au Vénézuela, les électeurs touchent un écran d’ordinateur pour voter puis reçoivent un reçu-papier, qu’ils vérifient et déposent dans une urne. La plupart des bulletins papier sont comparés au compte électronique. Ce système rend la manipulation des votes presqu’impossible: voler le vote nécessiterait de pirater les ordinateurs et ensuite remplir les urnes afin de faire correspondre le vote frauduleux.

Aux Etats-Unis par contre, on n’est jamais sûr de qui a gagné le vote, comme entre Trump et Clinton récemment, ou Bush et Gore en 2000 (au point que c’est la Cour suprême qui a dû trancher qui avait gagné!) De plus, près de 90 millions d’électeurs admissibles n’ont pas voté en novembre, tandis que le gouvernement bolivarien a tout fait pour augmenter l’enregistrement et la participation des électeurs maintenant à un niveau record de 97%, comparé à moins de 76% aux Etats-Unis.

La cause en serait des machines démodées parce que “l’équipement basé sur PC est basé sur une technologie qui n’est pas seulement vétuste, mais carrément obsolète”, explique Gregory Miller, cofondateur de l’Institut Oset qui travaille avec les responsables électoraux pour mettre à jour l’infrastructure. Et pourquoi cela? « Parce que les états n’ont pas d’argent pour acheter du matériel mis à jour »… Ainsi par exemple dans l’état du Michigan en décembre dernier, presqu’un mois après le jour du scrutin, le résultat final de l’élection présidentielle n’était toujours pas clair – et le nouveau comptage a mené au chaos du fait de machines de vote défectueuses.  Selon les officiels, au moins 87 des appareils de vote de la ville de Detroit vieux de dix ans sont tombées en panne le jour de l’élection, de nombreuses se bloquant lors de l’introduction des bulletins de vote. Dans 392 des 662 circonscriptions électorales de la ville, le nombre de votes enregistrés sur les machines n’était pas le même que le nombre d’électeurs enregistrés par le personnel des bureaux de vote. [US election machine technology is out of date, experts say, by Aditi Roy, 19 Oct 2016. US election: Broken machines throw Michigan recount into chaos. Thousands of votes in Detroit and Wayne County face being excluded from second count after technical faults, by Ben Kentish, 6 December 2016.]

S’en est suivie la saga – toujours pas conclue – de la soi-disant ingérence du gouvernement russe dans ces élections…

Encore une note sur les élections et l’OEA, qui concerne également Haïti. Après avoir accueilli une mission d’observation de l’OEA en 2004, 2005 et 2006, le Conseil National Electoral du Vénézuela a dit en 2015 que cela suffisait. L’intégrité de leurs élections avait été suffisamment établie et il préférait d’autres observateurs, notamment nationaux mais aussi internationaux. Parmi lesquels une mission de l’UNASUR, l’Union des nations d’Amérique du Sud, qualifiée par la presse étatsunienne de “moins expérimentée”

Et surtout, “Le nouveau Secrétaire général de l’OEA, Luis Almagro, était beaucoup plus antagoniste au gouvernement de Maduro que ses prédécesseurs. Son antipathie a été illustrée par une lettre exceptionnellement sévère de 18 pages qu’il a envoyée au responsable du CNE, Tibisay Lucena, le 10 novembre. La lettre déclarait que la transparence et l’équité du sondage ne seraient pas garanties sans l’observation de l’OEA”. Et le gouvernement étatsunien a applaudi cette lettre, que le Washington Post a qualifiée de “remarquable”… dans un article intitulé “Les sales élections du Venezuela approchent” (Venezuela’s dirty election approaches), et appelant à la censure et des sanctions!!

Faut-il préciser que “les missions électorales de l’OEA ont une histoire d’alignement sur les intérêts de Washington au lieu de maintenir la neutralité. Un montant disproportionné du financement de l’organisation, basée à Washington – près de 40% – proviennent des États-Unis. Les élections haïtiennes de 2010 constituent l’exemple le plus vif de ce biais. L’OEA a contesté les résultats des élections et les a arbitrairement changés, obligeant le remplacement d’un candidat qui n’avait pas la faveur des États-Unis par un de sa préférence, le président Michel Martelly. Le chef de la mission de l’OEA en Haïti a admis plus tard qu’il n’y avait aucune base statistique pour le changement, soutenant les déclarations d’un dénonciateur ainsi qu’une analyse indépendante des bulletins de vote. Cette année, l’OEA a approuvé les élections en Haïti qui semblent encore plus problématiques que celles de 2010, favorisant le candidat de droite soutenu par Martelly”, rapporte Lauren Carasik, citée plus haut.

De plus, l’Argentine, le Brésil, le Chili, l’Uruguay, et le Canada et les Etats-Unis refusent tous que l’OEA observe leurs élections !

Obama ne reste pas en arrière dans le discours anti-Chavismo: “Je pense que l’hémisphère entier voit la violence, les protestations, les mesures de répression contre l’opposition”. Tandis que son ministre des affaires étrangères, John Kerry appelait en mars 2014 le gouvernement vénézuélien à mettre fin à la “campagne de terreur contre ses propres citoyens”.

« Délégitimer le gouvernement est une composante essentielle de la stratégie de l’opposition parce que les manifestations ne sont pas simplement un exercice de la liberté d’expression pour critiquer des politiques d’État spécifiques, mais plutôt une campagne orchestrée pour réaliser le renversement inconstitutionnel d’un gouvernement élu démocratiquement en forçant ce qu’ils ont appelé la “sortie” du président Maduro ».

Ceci est extrait d’un article intitulé, « Derrière les mensonges sur les protestations au Venezuela », de Garry Leech, journaliste indépendant, conférencier au Département de science politique de la Cape Breton University au Canada et auteur de “Capitalism: A Structural Genocide” où il examine entre autres le déplacement forcé des agriculteurs au Mexique, les suicides des petits fermiers en Inde et les décès dus à des maladies évitables et traitables en Afrique subsaharienne.

Concernant le Vénézuela, le journaliste cite les diatribes du fameux dirigeant de l’opposition Leopoldo Lopez, duquel Trump a demandé la libération (évidemment dans un tweet!), et qui a incité à la violence et déclaré: «‘La ‘sortie’ ne se produira que lorsque les gens s’organiseront dans les rues pour pousser la dictature à la retraite’. Il a également demandé aux manifestants de ‘ne pas quitter les rues jusqu’à ce que Maduro soit expulsé’. En d’autres termes, l’opposition essaie de parvenir à travers la violence et la propagande, à ce qu’elle n’a pas réussi à atteindre à travers les urnes lors d’élections libres et équitables”.

Dès les premières manifestations, l’opposition était bien armée. “Des manifestants ont également été observés jetant des éclats d’obus sur les automobilistes. Le même week-end, trois manifestants ont tenu une journaliste à bout de pistolet et ont menacé de la tuer. Pendant ce temps, les manifestants de Tachira ont battu un autre journaliste avec un tuyaux en plomb. Au cours du mois dernier, les manifestants ont également utilisé des bombes à essence contre les biens du gouvernement. Les principales cibles ont été les cliniques de santé et les marchés alimentaires gérés par le gouvernement, ce qui a entraîné plus de 1,5 million de dollars en dommages à ces symboles de la révolution dans les deux premières semaines de manifestations”.

“Dans un acte de violence particulièrement odieux, un motocycliste de 29 ans, Santiago Enrique Pedroza, a été décapité dans une barricade par un fil d’acier tendu sur la route à la hauteur du cou. Cette tactique était apparemment inspirée par les tweets du général de l’armée à la retraite, Angel Vivas, qui est allié à l’opposition. Vivas a promu l’utilisation de fil dans des blocages pour «neutraliser» les motocyclistes membres de collectifs soutenant le gouvernement. La veille de la décapitation, il a tweeté: ‘Afin de neutraliser les hordes criminelles sur les motos, il faut placer un cordon de nylon ou un fil galvanisé à travers la rue, à une hauteur de 1,2 mètre’. Le général a twitté des recommandations générales pour d’autres tactiques, y compris ‘pour rendre les véhicules blindés de la dictature inutiles, des cocktails Molotov devraient être jetés sous le moteur, pour brûler les ceintures et les tuyaux, ils deviennent inopérants’. Le gouvernement a ordonné l’arrestation de Vivas le lendemain de la décapitation”.

L’opposition continue à ce jour avec les mêmes exactions. Rachel Boothroyd Rojas, doctorante sur le sujet de tendances décolonisatrices au sein de la Révolution bolivarienne à la University of Liverpool, School of Cultures, Languages, and Area Studies, rapportait sur le terrain ce 23 avril: “Une liste de la violence au cours des 18 derniers jours est choquante: des écoles ont été saccagées, un bâtiment de la Cour suprême a été incendié, une base aérienne a été attaquée, tandis que les transports publics, la santé et les installations vétérinaires ont été détruits. Au moins 23 personnes ont été tuées et beaucoup plus blessées. Dans l’un des cas les plus choquants de violence de la droite, vers 20 heures, le 20 avril, des femmes, des enfants et plus de 50 nouveau-nés ont dû être évacués par le gouvernement d’une maternité publique qui a été attaquée par des gangs d’opposition ». [Why is Venezuela Spiraling Out of Control? Gabriel Hetland, Nacla, 04/28/2017]

Leech continue: “Bien qu’il soit clair que les manifestants de l’opposition ont utilisé la violence dès le début, la réponse du gouvernement n’a pas été au-dessus de tout reproche. On pense que cinq des 28 manifestants ont été tués par les forces de sécurité de l’Etat. Le gouvernement a répondu en arrêtant 14 policiers et officiers de la garde nationale pour abus présumés et l’utilisation d’une force excessive. En outre, le président Maduro a été maintes fois à l’antenne invitant les partisans du gouvernement à ne pas recourir à la violence en réponse aux manifestations. Dans un discours, Maduro a déclaré: «Je veux dire clairement ceci: quelqu’un qui met un t-shirt rouge avec le visage de Chavez et prend un pistolet pour attaquer n’est pas un chavista ou un révolutionnaire. Je n’accepte pas de groupes violents dans le camp du Chavismo et de la révolution bolivarienne “.

(À suivre)

 

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