Une monnaie unique !

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Quand on rentre dans un Market où tous les produits sont affichés en dollar, l’escroquerie et l’erreur à la caisse deviennent un jeu d’enfant. Puisqu’on ne sait pas s’il s’agit de dollar américain ou du dollar fictif haïtien

L’Unité monétaire nationale est : la Gourde. Elle est divisée en : centimes. Article 6 de la Constitution haïtienne de 1987. A partir de cet article de la loi Mère, tous les débats sur la circulation de la devise américaine ou toutes autres monnaies en Haïti n’ont aucun sens ni fondement. Sauf modification dudit article. Mais en Haïti, nos intellectuels et nos élites ont les yeux tournés ailleurs. Nulle part, dans aucun autre document officiel, il n’est fait mention d’utilisation d’une autre monnaie sur le territoire national. Même pendant l’occupation américaine du pays (1915-1934) et la signature de la Convention de 1919 sur la parité du dollar au taux de cinq gourdes pour un dollar, il n’a jamais été question non plus de libre circulation du dollar en Haïti. La collaboration et la soumission des autorités haïtiennes de l’époque à la politique de l’impérialisme américain ont favorisé cet état de fait et du coup a laissé propager cette devise étrangère par la puissance occupante sans réagir.

Nous ne sommes pas économistes. Mais notre connaissance en histoire et sur celle d’Haïti en particulier peut nous aider pour ne pas nous laisser manipuler ni induire en erreur par des soi-disant « experts » en économie qui confondent la parité entre les deux devises et la circulation des deux monnaies dans un Etat indépendant et souverain. Deux devises en circulation dans un même pays sont possibles bien entendu. Mais, il faut une dérogation. Un décret ou un arrêté justement autorisant la double circulation de ces deux monnaies sur un seul territoire. Tel n’est pas et n’a jamais été le cas pour le dollar ni aucune autre devise d’ailleurs en Haïti. Mais on le sait, les mauvaises habitudes ont la vie dure. Et comme l’a dit le ministre de l’Economie et des Finances, Jude Alex Patrick Salomon dans Le Nouvelliste du 12 mars 2018 « Quand on est habitué à un système qui dure depuis plus de cent ans, il est difficile de s’en passer ». En effet, même si les plus érudits en la matière savent pertinemment qu’ils font fausse route en défendant l’indéfendable, impossible pour eux d’admettre la vérité.

Dans tous les pays du monde, toutes les monnaies sont convertibles. D’où l’existence des bureaux et agences de change à chaque coin de rue pour les pays à fort potentiel touristique. En Haïti qui est loin d’être un pays où les touristes affluent, on trouve partout des bureaux de change. Dollar US, Dollar canadien, Euro ou Pesos mexicain et dominicain, etc. Dans l’Union européenne, n’importe quel touriste ou étranger de passage peut échanger son argent local en euro. Dans les banques ou agences de change. Idem pour les Etats-Unis d’Amérique ou dans n’importe quel Etat du continent américain. Il ne s’agit point d’une question de bonne gouvernance, d’économie forte ou trop d’inflation ou pas du tout. C’est juste une question de souveraineté nationale de l’Etat. Car, selon le principe d’égalité devant les Nations et les Conventions internationales reconnues, seuls les Etats souverains peuvent battre leur propre monnaie suivant leurs richesses et leur réserve d’or. Même au Canada, un Etat voisin et ami de toujours des Etats Unis, le dollar US n’est pas en libre circulation encore moins en concurrence avec le dollar canadien.

Personne ne peut dire que c’est facile de se procurer ou d’acheter même étant touriste à Montréal ou à Ottawa quelque chose avec la monnaie américaine. Même sur la frontière un peu poreuse séparant les deux pays, cet exercice est impossible. La raison? Aucun commerçant n’accepte le dollar américain. Nous en avons fait l’expérience. Ce n’est pas mieux non plus au Mexique où seul le Peso mexicain à cours légal. C’était la même chose en Europe avant la monnaie unique. Alors qu’il y a des travailleurs frontaliers entre la France et l’Allemagne ou entre l’Espagne et la France. Des deux côtés de la frontière, il était impossible de s’acheter une baguette en France ou une tequila en Espagne sans avoir en poche la monnaie des deux pays. Aujourd’hui, pour des raisons commerciales, seule la Suisse qui ne fait pas partie de l’Union européenne autorise la circulation de l’Euro sur son territoire et encore. Mais attention !

Cette dérogation entre dans le cadre de multiples accords commerciaux signés avec Bruxelles sur la libre circulation des personnes et des biens sans que Berne ne soit membre de l’Union européenne. Donc, cela n’a rien à voir avec la dollarisation de l’économie haïtienne qui se fait par le laxisme des autorités de Port-au-Prince. Et là encore, que les « experts » haïtiens ne nous racontent pas de sottises sur la faiblesse de la gourde face au dollar qui est une monnaie de refuge. D’où la quasi-obligation de l’Etat haïtien, selon eux, de laisser circuler librement le dollar sur le territoire, s’il ne veut pas que le pays s’effondre. Quel effondrement ? Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Au contraire, le rôle des pouvoirs publics est d’harmonier sa gestion économique dans la cohérence monétaire. Ce n’est pas dans la confusion monétaire qu’ils éviteront la faillite et l’effondrement du système. En Haïti, l’Etat est non seulement trop laxiste, mais les gouvernements ne prennent pas en compte l’intérêt de la population.

Tout près de chez nous, en Républicaine Dominicaine, le dollar américain ne circule pas comme bon lui semble. Seulement à l’intérieur des « no man’s land », endroits réservés aux touristes étrangers. Comme tout Etat indépendant qui se respecte, on peut acheter ou vendre la monnaie US auprès des agences de change ou des banques. Mais impossible de faire ses emplettes avec cette devise étrangère comme on s’y plait à le faire n’importe où en Haïti. Alors pourquoi on l’accepte chez les autres en les glorifiant même ? Tandis que quand Haïti essaie de faire la même chose, on lui jette de mauvais sorts avec un catastrophisme exagéré? Mille et un prétextes sont avancés dans le but évident de pousser la population à la panique. Comme si le fait de ne pas fonctionner avec le dollar américain devrait sceller le développement du pays ou condamner le destin de tout un peuple.

Alors que c’est faux, archi-faux. Les oiseaux de malheur arguent que la production nationale n’est pas assez performante. Ils nous parlent d’assiettes fiscales insuffisantes, d’instabilité politique ou de mauvaise gestion financière, voire de déficit de la balance commerciale avec l’étranger afin de semer la panique au sein du gouvernement et de le dissuader de mettre en application l’arrêté présidentiel. Tout le monde reconnaît la pertinence de ces arguments. Sauf que cela n’a aucun rapport avec la double circulation de deux monnaies. A juste titre d’ailleurs, en économie « quand il y a double circulation monétaire, la monnaie la plus forte chasse au fur et à mesure la plus faible ». Un phénomène qui établit au fil du temps une sorte de déséquilibre et d’injustice parmi les utilisateurs et les consommateurs. Certains vont même à mettre en cause la légitimité des gouvernants pour prendre une telle décision tant ils sont offusqués par le fait que les secteurs dit économique et financier n’ont pas donné leur aval. Mais de quoi parle-t-on enfin ? Franchement, on vit dans un pays de fous. On n’a jamais su que l’Etat d’Haïti était une République corporatiste où toute décision, même quand elle concerne l’intérêt supérieur de la Nation, doit être soumise aux organisations Corporatives qui, en fait, ne défendent que leurs intérêts. Combien de gens en Haïti se servent réellement du dollar américain ? Sinon une petite minorité « zwit » comme dirait l’autre.

La grande majorité et surtout ceux qu’on pouvait qualifier de classe moyenne n’ont pas la possibilité d’avoir en leur possession de grandes quantités de dollars US pour fonctionner au quotidien dans le pays. Sauf qu’on leur met un couteau sous la gorge en les obligeant à faire des transactions qui leurs coûtent les yeux de la tête pour avoir des dollars afin de pouvoir louer un appartement, de se payer une voiture d’occasion ou de payer des frais de scolarité pour leurs enfants. Puisque tout se monnaye en dollar US. Alors qu’ils auraient pu le faire sans passer par un bureau de change qui au passage, mais c’est la règle, prélève sa commission sur une somme qui est déjà astronomique pour ce qu’ils veulent acheter. Il faut que cela change un jour dans ce pays. Revenons justement à l’arrêté présidentiel en date du 1er mars 2018 qui a mis le feu aux poudres auprès des économistes et surtout au Forum Economique du Secteur Privé (FESP). Que dit-il cet arrêté ? Rien de révolutionnaire. Car il s’agissait, en fait, d’un rappel des lois de la République que tout le monde, surtout les gros bonnets de la bourgeoisie, refuse de respecter.

Très souvent, le comportement de certains secteurs en Haïti porte les observateurs et analystes politiques à prendre des positions qui pourraient porter à équivoque ou être mal interprétées suivant que l’on soutient le pouvoir ou qu’on le critique. En effet, à bien comprendre les différentes déclarations et interventions de la plupart des économistes haïtiens sur la décision du gouvernement d’interdire la circulation du dollar sur le territoire, c’est comme si c’est la pire des décisions qu’aurait prise le pouvoir. Pour certains, la situation économique du pays va s’aggraver davantage dans la mesure où toutes les transactions du secteur d’affaires se font en dollar. Pour d’autres, il va y avoir une ruée vers le dollar et donc cela va accentuer la rareté de la devise américaine dans le pays, ce qui aura pour conséquence l’inflation et autres augmentations des prix de produits de première nécessité et de consommation. C’est comme si avant ce décret le petit peuple allait tellement mieux. Ce qui est tout à fait faux. Forcément, cette décision est politique. C’est la primauté de la politique sur l’économie. Ce qui n’est pas si mauvais quand c’est dans l’intérêt du plus grand nombre.

Depuis la publication de cet arrêté, c’est le branle-bas de combat pour sauver ce qui peut l’être. La dramatisation de la décision gouvernementale crée une sorte de psychose dans le milieu économique et commerciale à nulle autre pareille. Sauf que le petit peuple qui n’a rien à perdre ne possédant pas un centime en monnaie de l’Oncle Sam, ne comprend rien dans tout ce que racontent ces « experts ». Ce d’autant plus qu’il n’a jamais été question d’interdire le dollar en Haïti. D’ailleurs, le Gouverneur de la Banque centrale (BRH), Jean Baden Dubois, le dit clairement, les comptes en dollar demeurent inchangés. Ce qui a été un cadeau empoisonné pour Haïti, la possibilité d’ouvrir un compte en devises étrangères en clair en dollar américain. C’est un décret datant du 29 septembre 1989 émis sous la présidence du général-Président Prospère Avril qui autorise les banques commerciales à ouvrir des comptes en devises étrangères et ce pour n’importe quel citoyen.

Depuis, c’est une vraie pagaille. Surtout, toutes sortes de transactions peuvent s’effectuer sur ces comptes sans aucun problème ni restriction. Selon le récent décret, les magasins, les hôtels, les vendeurs et loueurs de voitures, d’appartements, les supermarchés, etc ne pourront plus s’amuser à casser les bras des consommateurs en les obligeant à payer en dollar US. Cette décision des pouvoirs publics tombe à pic pour une population qui ne vit que de pitance. Le moindre petit boulot qu’elle trouve se paie en gourde, ce qui est logique et normal. Sauf que ces gens ne savent pas comment s’en sortir quand il faut tout financer dans une monnaie qu’ils ne possèdent pas. C’est le gros problème de cette affaire de dollar en Haïti. A l’époque où il n’y avait pas une grande disparité entre les deux monnaies, cela ne posait pratiquement pas de problème. Puisqu’il suffisait de débourser cinq (5) gourdes pour un (1) malheureux dollar donc personne ne souffrait du coût d’échange. Ce temps est révolu. Aujourd’hui ou du moins depuis plus de vingt ans avec la fin de la parité dollar/gourde, les choses ont pris une tournure alarmante pour les petites bourses.

Autant dire pour le pays tout entier, à part quelques chanceux qui ont pu trouver un travail dans une ONG où ils perçoivent leur salaire en dollar US. Ceux qui montent au créneau pour dénoncer la mesure du gouvernement sont très mal placés pour le faire. Puisqu’ils n’ont jamais mis les pieds au centre ville vers la rue du Quai et les marchés publics de l’aire métropolitaine pour faire leurs courses. Ils se contentent de fréquenter les supermarchés (Market) de Pétion-Ville ou du haut de Delmas. C’est tout normal qu’ils se révoltent contre une mesure légale et juste pour une fois en Haïti. Il reste aussi ceux pour qui Haïti n’existe pas. Si dans leur subconscient ce pays n’a pas de raison d’être, c’est normal qu’il n’ait pas droit à une devise propre. Pour eux la circulation du dollar les rassure dans leur logique absurde que la gourde n’est rien de moins qu’une monnaie de singe que le gouvernement devrait purement et simplement retirer de la circulation au profit du dollar. Or, comment une population pourrait vivre dans une société fonctionnant à deux monnaies quand elle ne possède en vérité qu’une seule ? Surtout quand l’une écrase l’autre.

Bien sûr qu’il y a une confusion dans l’utilisation de ces deux devises inégales. La confusion est telle qu’on ne sait plus quand l’interlocuteur parle du dollar US ou de la monnaie locale avec cette affaire de dollar haïtien qui, en réalité, n’existe que dans leur imaginaire. Si depuis vingt 20 ans, avec la disparition de la parité entre gourde et dollar et la dépréciation de la monnaie nationale face à l’américaine, les Haïtiens ont pris l’habitude de parler en dollar pour atténuer psychologiquement le coût et les prix des produits sur le marché, ce n’est nullement une raison pour les pouvoirs publics de laisser planer le doute dans l’esprit des utilisateurs. L’interdiction de l’affichage des prix et la commercialisation en dollar US peuvent certainement avoir un effet bénéfique dans la vie de tous les jours pour la population. Du fait qu’aucun commerce et autres transactions ne peuvent afficher et effectuer qu’en gourde, aucune confusion n’est plus possible pour les consommateurs.

C’est déjà une bonne chose. Cela peut paraître anecdotique pour certains. Néanmoins, cette approche demeure une réalité pour un grand nombre de personnes. Quand on rentre dans un Market où tous les produits sont affichés en dollar, l’escroquerie et l’erreur à la caisse deviennent un jeu d’enfant. Puisqu’on ne sait pas s’il s’agit de dollar américain ou du dollar fictif haïtien. Bref, tout ceci pour dire que la décision du gouvernement est un mal nécessaire. Mais il reste l’application d’une telle décision en Haïti. Dans ce pays où il n’est pas rare de trouver les placards des Ministères remplis de décisions gouvernementales qui ne sont jamais appliquées. En tout cas depuis l’avènement de la démocratie en 1986. De mémoire, ce décret présidentiel du 1er mars 2018 sur le respect de la Constitution relatif à l’utilisation de la gourde sur le territoire n’est pas le premier. Sous la deuxième présidence de feu René Préval, une décision similaire avait été prise sans aucun effet.

A l’époque, c’est le ministère du Commerce et de l’Industrie qui était à l’origine de cette décision sous l’autorisation de Maguy Durcé alors titulaire dudit ministère entre 2006 et 2008. A aucun moment, même quand elle était encore ministre, personne, aucun commerçant de la place n’avait fait cas de cet arrêté ministériel jusqu’à ce que cet arrêté tombe dans l’oubli. La ministre était saluée et peu critiquée par les « experts » qui voyaient même un retour à la normalité républicaine et à l’ordre établi. Pourtant, la situation de la gourde par rapport au dollar n’était pas si catastrophique comme elle l’est aujourd’hui. Pratiquement tout le monde trouvait que c’était une bonne décision afin de faire baisser la pression du dollar sur la gourde. Or aujourd’hui, le taux d’échange – 66 gourdes pour un dollar – est beaucoup plus élevé qu’il y a dix ans au moment où les autorités cherchaient déjà à freiner la montée exponentielle de la devise américaine dans le pays. D’ailleurs, le gouvernement n’avait même pas besoin de produire un autre arrêté sommant les citoyens à fonctionner au quotidien qu’avec la gourde. Il aurait suffi de ressusciter le décret du ministère du Commerce et de l’Industrie sur le sujet pour que tout le monde se mette en conformité avec la loi.

Mais Haïti n’est-elle pas un singulier petit pays? Où les puissants ont toujours refusé de respecter la loi et les normes en vigueur en se plaçant au-dessus de tout. Se croyant intouchable, la bourgeoisie d’affaires veut toujours mettre les bâtons dans les roues de tout pouvoir haïtien ou si possible de le domestiquer ou l’aliéner par la corruption. Sauf sous les régimes dictatoriaux, elle a un comportement moins interventionniste dans la gestion des affaires de l’Etat quand elle n’est pas partie prenante du régime. Alors cette fois, l’Administration Moïse/Lafontant saura-t-elle faire respecter son arrêté ? Jovenel Moïse sera-t-il plus efficace que son prédécesseur sur cette question ? Il n’est que d’attendre. La levée de bouclier qu’a suscité ce décret dans le milieu intéressé et de la part des nantis de ce pays suite à cette décision prouve qu’un nouvel échec de l’Etat n’est pas à écarter. D’autant plus qu’on n’a pas vu dans les 9 articles qui constituent cet arrêté présidentiel un qui soit contraignant pour les commerçants et le secteur des affaires en général. Certes, la Banque centrale et le ministère de l’Economie et des Finances avec l’ensemble des organismes placés sous leur tutelle sont appelés à faire respecter cette décision gouvernementale.

Il y a aussi la mobilisation des différentes entités de l’Etat dont les ministères de l’Intérieur, de la Justice et de la Communication qui, à travers leurs différents services décentralisés doivent contribuer à faire respecter la décision du gouvernement. Enfin, des brigades mobiles de supervision (Agents) seront déployées à travers le pays selon les autorités afin de s’assurer du respect de cette décision gouvernementale. Mais, en dépit de toute cette armada, certains restent très sceptiques connaissant le laxisme des pouvoirs publics haïtiens à faire appliquer et respecter justement les lois, décrets et directives de la République.

C.C

 

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