Une délégation internationale condamne l’occupation continue d’Haïti par l’ONU et l’impunité qui s’y rattache

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Les membres de la délégation internationale au cours de la réunion avec les responsables de l'ONU. Dans le sens des aiguilles d'une montre de gauche à droite: Ray Laforest de la Coordination de Dessalines (KOD), William Gardner, agent des affaires politiques de l'ONU, Secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix de l'ONU El Ghassim Wane, ancien candidat à la présidence haïtienne et sénateur Moïse Jean-Charles, Barbara Corrales du Parti des travailleurs du Brésil (PT) et Sabine Guerrier de la Plate-forme Pitit Dessalines (PPD) Crédit: Kim Ives / Haïti Liberté

Pour la quatrième fois, une grande délégation internationale s’était rendue le jeudi 20 juillet dernier au siège des Nations Unies à New York pour déposer une protestation officielle contre la poursuite de l’occupation militaire illégale de l’ONU en Haïti et pour exiger qu’elle apporte réparation aux victimes du choléra introduit par le contingent népalais de l’ONU.

Dix délégués d’Haïti, du Brésil, de la Guadeloupe et des États-Unis ont rencontré le Sous-secrétaire général aux opérations de maintien de la paix des Nations Unies, El Ghassim Wane et William Gardner, l’officier principal des affaires politiques de l’ONU, pour présenter une lettre commune en français (voir ci-dessous) condamnant la poursuite de la Mission des Nations Unies pour stabiliser Haïti (MINUSTAH) sous un nouveau nom à partir d’octobre: la Mission des Nations Unies pour soutenir la justice en Haïti (MINUJUSTH).

La «mission de maintien de la paix de suivi», telle qu’elle est appelée dans la Résolution 2350 du Conseil de sécurité des Nations Unies du 13 avril 2017, sera composée d’environ 1 300 policiers pour «soutenir la stabilité politique [et] la bonne gouvernance, y compris la surveillance électorale et la réforme», a déclaré le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, dans un rapport du 16 mars.

«Après 13 années désastreuses de semer la violence, d’abus sexuels et de maladies, l’ONU pense toujours qu’elle peut simplement piétiner la Constitution haïtienne et la Charte des Nations Unies et s’unir pour superviser et diriger des affaires haïtiennes souveraines comme les élections et la gouvernance», a déclaré le syndicaliste Ray Laforest de la Coordination Dessalines (KOD), l’un des délégués. «Ces fonctionnaires de l’ONU sont tout simplement les servantes de Washington, Paris et Ottawa ; les maîtres néo-coloniaux d’Haïti actuellement, mais pas plus longtemps, nous l’espérons».

«Nous, le peuple haïtien, ne voulons que deux choses», a déclaré un autre délégué, Sabine Guerrier, de la Plate-forme Pitit de Dessalines (PPD). « qu’ils sortent et paient».

Il s’agissait de la quatrième délégation au siège de l’ONU organisée par «Défendre Haïti c’est nous défendre», un comité international basé au Brésil et dédié à faire pression sur l’ONU pour retirer ses troupes, qui ont été déployées le 1er juin 2004 après le coup d’état du 29 février, 2004 contre le président Jean-Bertrand Aristide. La dernière délégation était en octobre 2013, et à cette époque, William Gardner avait suggéré que les troupes de l’ONU pourraient sortir après 2016.

«Enfin, on annonce le départ de la MINUSTAH, mais pendant qu’on annonce le départ de la MINUSTAH, en même temps, on annonce une autre mission baptisée Mission pour aider la justice haïtienne», a déclaré l’ancien candidat à la présidence PPD, le sénateur Moïse Jean-Charles, dans ses remarques à M. Wane et à M. Gardner lors de la réunion. «Qu’est-ce que cela veut dire? Nous ne sommes pas d’accord»!

La mission déclarée de MINUJUSTH pour «soutenir la justice en Haïti» est «une ironie suprême», a déclaré Kim Ives du journal Haïti Liberté dans ses remarques aux responsables de l’ONU. Quand il y avait «des audiences … ici à New York pour demander aux Nations Unies des réparations pour les victimes du choléra, [une demande] que l’Organisation des Nations Unies a refusée de recevoir dans son propre système de griefs, ils ne daignaient pas même d’envoyer un avocat aux audiences tenues ici à Manhattan. Dire que cela n’aurait pas été difficile».

 

Les délégués devant le siège de l’ONU après la réunion avec des responsables de cette organisation. De gauche à droite: l’unioniste Antonio Lisboa du CUT brésilien, l’assemblée municipale Juliana Cardoso du PT brésilien, le syndicaliste Ray Laforest de KOD (Haïti), Sabine Guerrier du PPD (Haïti), Bernard Morde du PPD (Haïti), la syndicaliste Patricia Pioche de l’UGTG (Guadeloupe) ; Moïses Jean-Charles Du PPD (Haïti), Bárbara Corrales du PT brésilien, Robert Fabert de l’Association des travailleurs et des personnes de Caraïbes de la Guadeloupe (ATPC) et du journaliste Kim Ives représentant de Haïti Liberté.
Crédit:
Pablo Valente

Il nous faut signaler que dans la délégation, il y avait deux dirigeants syndicaux, Antonio Lisboa de la Centrale des travailleurs unifiés (CUT), le plus grand syndicat du Brésil, et Patricia Pioche, secrétaire générale adjointe de l’Union générale des travailleurs de la Guadeloupe (UGTG), le plus grand syndicat de la Guadeloupe.

Juste après avoir pris la lettre conjointe et entendu les remarques de tous les délégués, Wane a finalement répondu.

«Je prends note de tout ce que vous avez dit», a-t-il déclaré. «Nous avons une perspective entièrement différente de la vôtre. Nous pensons que les missions successives que nous avons déployées, la MINUSTAH peut-être en particulier, ont essayé de porter une contribution à ce que Haïti puisse relever avec succès le nombre de défis auxquels le pays est confronté».

Il a également déclaré que l’ONU travaillait pour aider Haïti dans sa «lutte contre le choléra, qui est une catastrophe, nous le savons», sans jamais admettre que les troupes de l’ONU ont introduit la maladie en octobre 2010. «Malheureusement, le succès que nous souhaitons n’est pas toujours au rendez-vous. Nous sommes les premiers désolés». L’ONU a relevé moins de 1% – 2,7 millions de dollars – des 400 millions de dollars qu’elle avait promis en décembre 2016 de collecter sur plus de deux ans pour l’éradication du choléra en Haïti.

En fin de compte, M. Wane a ouvertement admis que les Haïtiens ne jouissent pas de souveraineté. «Mais je voudrais simplement vous dire que, même si nous divergons sur le meilleur moyen d’aider Haïti – vous pensez que la mission n’a pas aidé – nous pensons que la mission peut aider Haïti», a-t-il conclu. «Je suis convaincu que nos objectifs fondamentalement sont les mêmes. Nous voulons tous une Haïti démocratique, une Haïti prospère, une Haïti où le peuple haïtien prendrait pleinement en charge son propre destin».

«Je pense que cette réunion nous a montré comment les fonctionnaires de l’ONU sont des hypocrites», a déclaré Barbara Corrales, membre d’un courant dissident du Parti brésilien des travailleurs (PT) et un fondateur de “Défendre Haïti, c’est se défendre”. «Ils disent qu’ils respectent nos opinions ; mais que le dossier de l’ONU en Haïti, y compris le choléra, est acceptable. Et comme le travail qu’ils ont fait était si bon, ils vont envoyer une autre mission, censée soutenir la justice et la paix, même si elle est composée de personnes armées. Nous dénonçons ceci comme preuve que l’ONU ne veut pas la paix en Haïti».

Voici la lettre commune de la délégation à l’ONU.

New-York le 20 juillet 2017

 

Monsieur Antonio Guterres

Secrétaire Général de l’ONU

Monsieur le Secrétaire Général,

 

Tout d’abord, nous vous remercions de recevoir notre délégation au siège de l’ONU.

Cette délégation représente des dizaines d’organisations et des personnalités des Amériques, qui combattent depuis 13 années pour le retrait des troupes de l’ONU, MINUSTAH, d’Haïti.

Elle répond à l’appel de la Coordination haïtienne pour le retrait des troupes de l’ONU, signée par plus de 20 organisations syndicales, d’ouvriers, de paysans, d’étudiants, d’organisations populaires, de progressistes du mouvement démocratique, d’organisations de femmes, de citoyens des quartiers populaires, d’Haïti qui l’affirment (extraits):

« Depuis 13 ans, la MINUSTAH est le destructeur des libertés du peuple. La MINUSTAH est installée dans le pays illégalement pour :

– La suppression des droits et libertés démocratiques du peuple haïtien

– Le renforcement de la machine d’État contre les ouvriers et le peuple haïtien ; (…)

– Le pillage des ressources naturelles du pays

            Depuis 13 ans, des présidents acceptent de signer le renouvellement du mandat de la MINUSTAH. Un tel acte est totalement opposé à la Constitution haïtienne qui stipule dans son article 263-1 : Aucun autre corps armé ne peut exister sur le territoire national. Donc la présence de la MINUSTAH dans le pays est une violation flagrante de cette dite constitution.

            Depuis 13 ans, les pays qui se disent très souvent « amis » d’Haïti et qui sont aussi des pays qui ont un droit de veto au conseil de sécurité des nations-unies continuent de passer des ordres et des commandements aux présidents fantoches dans le pays pour qu’ils signent aveuglément. La coordination haïtienne dénonce aussi le comportement de l’ONU en ce qui concerne le dossier des victimes de choléra. Après des années de combat l’ONU a reconnu qu’elle était le porteur du virus de l’épidémie du choléra en Haïti par le moyen de ses contingents Népalais. Mais, jusqu’à présent aucune disposition n’est prise pour dédommager toutes les victimes. » 

L’ONU n’a répondu à aucune des initiatives qui exigeaient le retrait des troupes de la Minustah. L’ONU a même ignoré la résolution du Sénat haïtien, de 2011, qui demandait le retrait des troupes.

Maintenant, l’ONU a décidé de transformer les forces de la MINUSTAH en Minujusth : Mission des Nations Unies pour l’appui à la Justice en Haïti, à compter de la mi-octobre 2017.

Voici ce qu’en disent, dans une lettre à la mission du Conseil de Sécurité qui a visité Haïti le juin dernier, les Prix Nobel de la Paix Adolfo Pérez Esquivel (1980); Jody Williams, (1997); Rigoberta Menchú Tum (1992); Shirin Ebandi (2003); Betty Williams(1976): «En fait, le Conseil de Sécurité est bien conscient que la présence qui a été installée en 2004, ainsi que le lancement en Octobre encore d’une autre mission appelée de Paix et de Stabilisation, sont largement considérés comme une occupation étrangère aux idéaux des Nations Unies et aux objectifs confirmés encore et encore par le Conseil lui-même.

            L’aggravation actuelle de la crise systémique et humanitaire en Haïti reflète cette évaluation, en plus du bilan catastrophique en matière des droits de l’homme et l’impunité. »

Au cours de ces 13 années d’occupation, la jeunesse, les travailleurs, les femmes, le peuple haïtien ont été victimes de toutes sortes d’exactions (répression, viols, vols, choléra, etc.) ; ce qui constitue une dette de l’ONU envers le peuple haïtien.

Ces lauréats du prix Nobel de la paix avaient également indiqué: «En ce qui concerne les objectifs fixés pour cette visite, nous espérons que les résultats donneront lieux à des recommandations et des mesures concrètes pour aider à rembourser l’énorme dette qui s’est accumulée  auprès du peuple haïtien. Malgré tout, le Conseil lui-même ; l’ONU et les pays qui ont fourni des troupes, les forces de police et les ressources à la MINUSTAH tout au long de ces 13 années, cette dette envers les victimes du bilan catastrophique de la MINUSTAH en matière de droits humains reste entière.

            Une dette avec l’ensemble des personnes et plus particulièrement des femmes et des jeunes de tous sexes qui ont été violés et sexuellement exploités par les membres de la Mission, les familles qui ont souffert la répression des troupes et de la police – comme, à titre d’exemple, au Cité Soleil, où il y a eu 15 interventions des troupes de la MINUSTAH avec des armes meurtrières, des tirs, parfois plus de 25.000 balles en une seule opération – , ainsi que des centaines de milliers de familles qui ont subi la mort et la maladie, suite à l’introduction du choléra.

            En particulier, nous vous invitons à donner la priorité à la consultation et à l’échange direct avec les représentants des mouvements et organisations populaires haïtiennes et les associations de victimes du choléra et d’autres violations des droits de l’homme commises par l’ONU (…). Il est également essentiel de reconnaître les faiblesses des institutions publiques haïtiennes, y compris les organismes gouvernementaux choisis en fonction d’un suffrage minimum après les interventions répétées de la communauté internationale.»

En fait la présence des troupes d’occupation de l’ONU est responsable directement ou indirectement des exactions, des violations des droits, des répressions commises contre les haïtiens:

-des milliers de viols par des soldats de la Minustah ont laissé en Haïti des milliers d’orphelins en aggravant la misère et la dissolution du tissus social;

-les incursions armées dans des quartiers populaires restent un cauchemar et troublent encore le sommeil des gens à Cité Soleil, au Bel-air, à Fort National et à Martissant;

– l’ingérence politique pour imposer des fraudes électorales massives de façon à mettre en place un pouvoir politique soumis aux intérêts des puissances étrangères.

Le droit d’organisation et manifestation pour les travailleurs et le peuple, même si ‘il est prévu dans la Constitution Haïtienne est menacé par la répression qui frappe ceux qui n’ont pas accepté l’occupation.

En ce moment, même, la CTSP, dénonce les violations de droits humains et syndicaux dans les zones franches d’exportation du textile par les employeurs, la bastonnade des dirigeants et délégués syndicaux par la police et la révocation systématique des dirigeants syndicaux: en deux mois le syndicat GOSTTRA-CTSP, par exemple, a vu licenciés tous ces dirigeants dans ce secteur. Et elle ajoute : « les personnes placées tant par la loi haïtienne que par des instances internationales pour faire respecter ces droits ferment leurs yeux et ne disent rien face au mépris des droits humains et syndicaux dans ce secteur ».

En conséquence, nous membres de cette délégation,

– affirmons notre accord total avec les remarques et les demandes formulées par les représentants d’organisations, les personnalités et les associations haïtiennes ainsi que les recommandations émises par les prix Nobel de la paix ;

– soutenons le rapport fait par la CTSP, l’IJDH, le BAI, les organisations syndicales, étudiantes et populaires à propos des menaces à la vie des membres du MOLEGHAF;

– Exigeons le retrait de toutes formes d’occupation et ingérence de l’ONU du sol haïtien, l’indemnisation de toutes les victimes, en particulier les victimes du Choléra;

SIGNATAIRES :

Juliana Cardoso – Conseillère municipale Partido dos Trabalhadores-SP, Brasil

Antonio Lisboa – Central Única dos Trabalhadores, Brasil

Pablo Valente – Militante do Partido dos Trabalhadores, Brasil

Bárbara Corrales – Diretório Municipal do Partido dos Trabalhadores – SP, Brasil

Patricia Pioche – UGTG, Guadeloupe

Robert Fabert – ATPC, Guadeloupe

Kim Ives – Haiti Liberté, United States

Moïse Jean Charles – PPPD, Haïti

Sabine Guerrier – PPPD, Haïti

Ray Laforest – Kòdinasyon Dessalines (KOD), Haïti

 

Article traduit de l’anglais par la Rédaction

 

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