Home Perspectives Un contrat d’armement impliquant le neveu de Dolly Parton a-t-il mis en...

Un contrat d’armement impliquant le neveu de Dolly Parton a-t-il mis en lumière la corruption en Haïti ?

0
25
Vladimir Paraison, directeur général de la Police nationale d'Haïti (PNH) : « Photo : Le Nouvelliste

(English)

En Haïti, pour un responsable gouvernemental, il n’y a pas de meilleure façon de rentabiliser son poste que d’agir comme intermédiaire pour faciliter une transaction. De préférence, une transaction importante.

On n’appelle pas cela un pot-de-vin. Il s’agit de « frais de service » ou d’une « commission ».

C’est ce qu’a fait l’ancien ministre haïtien de l’Intérieur, Ardouin Zéphirin, lorsqu’il était conseiller spécial du président Jovenel Moïse. Il s’est mis à vendre des balles de 9 mm — coûtant environ 60 cents l’unité — au prix de 5 dollars pièce. Cela représente une marge de 733 %.

Cette anecdote nous vient de Lynn Garrison, 85 ans, ancien pilote, mercenaire et conseiller politique canadien auprès des officiers de l’armée haïtienne ayant perpétré le coup d’État de 1991. Installé en Haïti depuis des décennies, il est l’unique représentant local de l’une des plus grandes entreprises américaines de fourniture d’équipements militaires et de formation, une société qui détient la seule licence d’exportation américaine en vigueur pour l’expédition de munitions et d’armes vers Haïti.

Bryan Seaver, neveu de Dolly Parton et PDG de Fencebridge, à l’aéroport de Port-au-Prince le jour où sa première cargaison à destination d’Haïti a été livrée, le 16 août. Photo : Fencebridge

Depuis 2019, « Haïti est une destination interdite en vertu de l’article 126.1 du Règlement sur le trafic international d’armes (ITAR) ; cela signifie que les transferts d’articles et de services de défense vers ce pays sont soumis à une politique de refus, avec des exceptions limitées au cas par cas », a déclaré un porte-parole du département d’État américain à Haïti Liberté.

En d’autres termes, il existe officiellement un embargo total sur les armes à destination d’Haïti — y compris pour la Police nationale d’Haïti (PNH) — sauf autorisation expresse du département d’État américain. Et ces ventes doivent transiter par Garrison… du moins en principe.

Des munitions et des armes en route

Ces dernières années, la PNH a régulièrement manqué de munitions en raison d’un processus d’approvisionnement gangréné par la corruption et la bureaucratie, non seulement au sein de son haut commandement, mais aussi au niveau du Bureau des affaires internationales de lutte contre les stupéfiants et de répression (INL) du département d’État, comme Garrison l’a souvent dénoncé sur son site Internet, haitian-truth.org. Ainsi, en mai, Garrison a reçu une demande de la PNH pour un devis portant sur neuf millions de cartouches de différents calibres (trois millions d’unités pour chacun des calibres 7,62 mm, 5,56 mm et 9 mm), 5 000 fusils et 1 500 pistolets Glock, destinés à la PNH et aux Forces armées d’Haïti (FAdH). Le 29 mai, Garrison a remis au gouvernement des documents pro forma indiquant que le coût de la marchandise et de son expédition vers Haïti s’élevait à 26 682 937,50 dollars — soit 25 172 582,55 dollars auxquels s’ajoutait une commission d’agent de 6 %, fixée et étroitement surveillée par le département d’État, précisément pour contrer les pratiques de surfacturation abusive telles que celles reprochées à Zéphirin. « Je ne conserve que 1 % de la commission et je rétrocède les 5 % restants au gouvernement, libre à lui d’en disposer comme bon lui semble », a expliqué Garrison. Veuf, il vit avec la sœur de sa défunte épouse dans une maison modeste décorée d’œuvres d’art, située dans le quartier de Pèlerin, sur les hauteurs de Pétionville, non loin de la résidence où le président Jovenel Moïse a été assassiné le 7 juillet 2021. « Ces 6 % représentent environ 1,5 million de dollars ; il y a donc de quoi satisfaire tout le monde. »

Toutefois, il n’a reçu aucune nouvelle du gouvernement et en ignorait la raison, jusqu’à la semaine dernière.

L’intervention de Fencebridge

Le 16 août, un avion-cargo affrété à titre privé a atterri et a déchargé 32 tonnes de munitions — conditionnées sous film plastique noir sur des palettes en bois — sur le tarmac de l’aéroport international Toussaint-Louverture de Port-au-Prince. Bryan Seaver, 49 ans — neveu, porte-parole de la famille et chef de la sécurité de la regrettée auteure-compositrice-interprète Dolly Parton (décédée le 25 août) — était présent pour réceptionner la cargaison. Il est PDG de Fencebridge Strategic Risk, Ltd., une société basée aux îles Caïmans qui agit en tant qu’« intermédiaire agréé par le département d’État américain » ; cela signifie, a-t-il expliqué à Haïti Liberté, que « nous devons détenir une licence de courtier, et non une licence de négociant ou d’exportateur. En tant que citoyens américains, nous sommes tout de même tenus de nous enregistrer comme courtiers ITAR [réglementation sur le trafic d’armes au niveau international], mais nous ne sommes pas les exportateurs. Un autre fournisseur intervient à ce titre. »

Ce fournisseur est Historic MVS, LLC, une entreprise basée à Atlanta qui commercialise des munitions, des vecteurs de lancement, des missiles guidés, des missiles balistiques, des roquettes, des torpilles, des bombes et des mines, des explosifs et des matériaux énergétiques, des propergols, des agents incendiaires et leurs composants, ainsi que des véhicules blindés, tous types de véhicules terrestres et des équipements de protection individuelle.

« C’est eux qui assurent l’exportation et la vente des munitions et des armes », a déclaré Seaver. « Nous avons encore plusieurs commandes en attente à livrer, mais cette première commande a bel et bien été livrée. Nous sommes en affaires avec Haïti. »

Cette vente massive d’armes et de munitions n’a été révélée au grand jour que lorsque des publications spécialisées dans le divertissement, telles que TMZ et Variety, ont publié des articles à sensation le 22 septembre. Ces articles faisaient suite à une demande d’ordonnance restrictive déposée par Danny Nozell, le manager de Dolly Parton, à l’encontre de Seaver, en raison de SMS « terrorisants » désormais versés au dossier d’un litige judiciaire opposant les deux hommes. Les documents judiciaires de cette affaire incluent une pièce n° 2 dans laquelle Seaver écrivait par SMS : « Je viens de vendre pour 29 millions de dollars de munitions à Haïti » et « Je ne suis pas vraiment un homme de médias. Je suis littéralement un marchand d’armes et un mercenaire international. » Interrogé sur le chiffre de 29 millions de dollars, Seaver a expliqué : « Non, c’était une erreur de frappe. Il s’agissait d’une livraison de 29 000 kilogrammes de munitions. »

Lynn Garrison et sa défunte épouse, Carolle Tranchant, à leur domicile en juillet 2011.

En réalité, le contrat global liant Fencebridge à la PNH s’élève à environ 24 millions de dollars et porte sur des munitions ainsi que des armes, a précisé Andrew Day, 52 ans, directeur des opérations de Fencebridge, qui a également fait le voyage jusqu’à Port-au-Prince avec Seaver. « Nous avons actuellement un contrat d’armement en cours », a-t-il déclaré, ajoutant que celui-ci porte sur des quantités comparables aux 5 000 fusils et 1 500 pistolets Glock figurant dans le devis de Garrison. La prochaine livraison devrait avoir lieu « dans le courant du mois prochain », a indiqué Day. « Tout se déroule comme prévu. »

La première cargaison aérienne ne représentait qu’une fraction de la commande totale. Trois millions de cartouches pour chacun des trois calibres pèseraient environ 134 tonnes avant emballage, soit près de quatre fois les 32 tonnes arrivées à Port-au-Prince. Day a confirmé que la cargaison était « bien inférieure à ce chiffre », composée principalement d’« équipements un peu plus lourds… C’est ce qui a permis de les faire tenir dans l’avion. » Il a refusé de communiquer le détail par calibre ou par prix. « Les gangs lisent aussi votre journal », a-t-il fait remarquer.

Pourquoi s’adresser ailleurs ?

L’affaire Fencebridge soulève une question évidente. La PNH et le gouvernement du Premier ministre de facto Alix Didier Fils-Aimé disposaient, depuis le 29 mai, d’un devis complet émanant d’un fournisseur établi de longue date, titulaire d’une licence permanente du département d’État, disposant d’un entrepôt rempli de munitions et soumis à une commission dont la distribution est contrôlée par le département d’État. Pourquoi n’ont-ils pas passé commande ?

Garrison n’a aucun doute sur la réponse. « Pour se faire de l’argent », a-t-il déclaré.

Selon Garrison, le directeur général de la PNH, Vladimir Paraison, « évite tout contact avec l’organisation américaine depuis plusieurs mois et tente d’acheter des munitions auprès d’autres sources non reconnues ». Paraison et certains de ses collaborateurs, a-t-il ajouté, « pensent en être capables. Et des gens aux États-Unis leur disent qu’ils peuvent le faire. »

Garrison cite un épisode survenu ce printemps comme le signe que quelque chose clochait. La fondation de l’entreprise qu’il représente avait proposé de financer un hôpital destiné aux agents de la PNH et à leurs familles. « Le 16 avril, Paraison devait assister à une réunion à ce sujet », a raconté Garrison. « Il ne s’est jamais présenté. » Pour Garrison, un chef de la police qui manque une réunion concernant un hôpital gratuit pour ses propres agents est un chef de police davantage intéressé par un autre type de transaction, une transaction dont le prix peut être « gonflé ».

Lynn Garrison, jeune pilote, aux commandes d’un Mustang de l’Aviation royale canadienne (ARC) en juillet 1956.

Pendant ce temps, affirme Garrison, la crise des munitions au sein de la PNH perdure. « Des policiers sont morts à cause de cela », a-t-il dit. « Nous pourrions expédier les munitions par Amerijet dès demain… Nous avons les munitions qui attendent dans notre entrepôt. » L’entreprise a récemment expédié 75 conteneurs de 40 pieds de munitions vers Israël, a-t-il ajouté.

Comment une facture est gonflée

Garrison explique qu’il n’est pas compliqué de gonfler le montant d’un contrat d’armement. Dans le système mis en place à l’époque de Zéphirin, a-t-il précisé, les acheteurs « n’envoyaient jamais la totalité de la somme » au fournisseur. « Ils envoyaient “x” au lieu de “3x” et gardaient les “2x” restants ici », alors que « la facture était établie sur la base de 5 dollars la cartouche ».

La même logique s’applique aux fusils. « Disons qu’ils coûtent 2 400 dollars. Ils les facturent donc 3 400 dollars », a déclaré Garrison, soulignant que l’on peut trouver des AR-15 bas de gamme pour à peine 249 dollars, « mais ce sont des cochonneries ». Avec de telles sommes en jeu, a-t-il expliqué, un fournisseur complice peut « empocher cent ou deux cents mille dollars de plus, tandis que vous, vous en gagnez quelques millions ». Les responsables pourraient même « créer une société à responsabilité limitée (LLC) » aux États-Unis pour servir d’intermédiaire, a-t-il ajouté.

C’est précisément ce que le système de licences du département d’État est censé empêcher. Garrison raconte qu’une fois, alors qu’il avait demandé à ses supérieurs d’ajouter « six cents par cartouche » à un devis, on lui a répondu que c’était impossible car le département d’État « contrôle tout ».

Le contrat de Fencebridge, d’une valeur d’environ 24 millions de dollars, semble, à première vue, un peu moins onéreux que le devis de 26,7 millions proposé par Garrison. Toutefois, en l’absence de détails sur les quantités, les calibres et les marques des armes — informations que Fencebridge a refusé de communiquer —, il est impossible de savoir ce qu’Haïti obtient réellement pour son argent. Garrison estime que neuf millions de cartouches devraient coûter entre 10 et 11 millions de dollars. Il soupçonne que la marge bénéficiaire sur le contrat de Fencebridge atteint « 100 % ou 200 % », bien qu’il n’ait fourni aucun document pour étayer cette estimation. « On ne commet pas un délit pour des clopinettes », a-t-il lancé.

Garrison affirme également que Paraison a déjà accepté de l’argent par le passé. À l’époque du Conseil présidentiel de transition, alors que Paraison commandait l’unité de sécurité du Palais national (USGPN), il aurait convaincu la femme d’affaires Magali Habitant — qui n’avait « rien à apporter » à une transaction que le groupe de Garrison négociait alors — qu’elle devait lui verser 200 000 dollars pour y participer. « C’est ce qu’elle a fait », a déclaré Garrison, tout en reconnaissant ne le savoir que parce qu’« elle me l’a dit. Je n’ai pas vu les relevés bancaires. » Habitant, ancienne directrice générale du Service national de gestion des résidus solides (SNGRS) d’Haïti, a été arrêtée l’année dernière ; elle est actuellement incarcérée dans l’attente de son procès au pénal et n’a pu être jointe. Garrison estime que l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) d’Haïti « devrait se pencher sur ce dossier ».

Est-ce seulement légal ?

Garrison et ses mandants s’interrogent également sur la légalité de l’accord conclu par Fencebridge. « Toute transaction de ce genre impliquant les îles Caïmans est probablement illégale », a déclaré Garrison. « Ils tentent de contourner les lois américaines… Lorsqu’on conclut un accord avec un groupe américain, l’expédition se fait sous licence d’exportation américaine depuis un port américain. On ne peut pas traiter avec une entité aux îles Caïmans pour acheter des munitions aux États-Unis et les acheminer vers Haïti. Ce n’est pas ainsi que les choses fonctionnent. »

32 tonnes de munitions destinées à la PNH, sur des palettes, sur le tarmac de l’aéroport international Toussaint-Louverture de Port-au-Prince, le 16 août 2026. Photo : Fencebridge

« Nous ne pensons pas qu’ils disposent d’une licence d’exportation valide pour expédier des munitions des États-Unis vers Haïti », a affirmé Garrison. L’enregistrement d’exportation de Historic MVS a été renouvelé jusqu’au 1er juin 2029, mais Garrison suggère qu’il pourrait ne couvrir que les véhicules militaires, et non les munitions ou les armes légères. L’examen de Fencebridge effectué par ses mandants a révélé, selon lui, une entreprise « insignifiante », sans antécédents, sans expérience ni historique commercial, et dirigée par quelques anciens militaires de rang subalterne.

« Le fait de nous contourner implique nécessairement une activité criminelle, car nous agissons en toute transparence », a déclaré Garrison. « Personnellement, je pense qu’il s’agit d’une activité criminelle, mais je ne peux pas l’affirmer avec certitude. »

Une palette de munitions vendue à Haïti par Fencebridge, sur le tarmac de l’aéroport de Port-au-Prince, le 16 août 2026. Photo : Fencebridge

Fencebridge présente une version différente. Day affirme avoir « importé et exporté des armes à feu vers des zones de conflit pendant toute sa vie adulte » et que Fencebridge, qui opère « en Haïti et à l’étranger » depuis 2022, a entamé des discussions avec Paraison à la fin de l’été 2025. « Haïti est sous embargo. Nous avons absolument dû demander une autorisation, une autorisation spécifique », a déclaré Day. Historic MVS est enregistré comme exportateur, Fencebridge comme courtier, et chaque contrat requiert sa propre licence, dont l’obtention a pris des mois dans ce cas précis, le tout en 2026. Fencebridge s’approvisionne également en munitions en Turquie, a ajouté Day.

La déclaration du Département d’État lui-même laisse place à de telles « exceptions au cas par cas », et une révision de juillet 2025 de la réglementation ITAR concernant Haïti autorise expressément l’octroi de licences aux unités de sécurité commandées par le gouvernement haïtien. Seul le Département d’État peut confirmer si une telle licence a été accordée dans ce cas, et à quelles conditions. Il convient de noter que Garrison représente le fournisseur qui a perdu le contrat.

De son côté, Day a présenté Paraison comme un homme pressé : « Il veut se débarrasser de ce problème de gangs.»

Ni Paraison ni Fils-Aimé n’ont répondu aux demandes de commentaires d’Haïti Liberté avant la publication de cet article. Henry Wooster, chargé d’affaires américain à Port-au-Prince jusqu’à cet été, a indiqué avoir « terminé sa mission en Haïti » et a renvoyé les questions à l’ambassade des États-Unis.

Les questions demeurent. Pourquoi le chef de la police haïtienne a-t-il refusé le devis d’un fournisseur agréé et manqué une réunion concernant un hôpital gratuit pour ses officiers, pour finalement signer un contrat de 24 millions de dollars avec un courtier peu connu des îles Caïmans ? Est-ce, comme le pense Garrison, parce qu’un accord conclu par son intermédiaire n’aurait pas permis de verser les « frais de service » qui ont longtemps facilité les achats d’armes en Haïti ?

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here