Remaniement, Céant pourra-t-il rester en poste ?

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Le Premier ministre Jean Henry Céant

Grande interrogation ! Depuis quelques temps, bien avant la grande mobilisation nationale du 17 octobre 2018, et en marge des manifestations sur l’ensemble du territoire le 18 novembre 2018, des voix  se sont élevées au sein même des partisans de Président Jovenel Moïse pour qu’il procède à un nouveau remaniement gouvernemental.

Immédiatement, d’autres tenants de la classe politique et de la Société civile imposent un non catégorique à cette idée plus que saugrenue puisqu’il y a moins de six mois que l’actuel gouvernement est entré en fonction. Mais, le plus curieux dans l’affaire, c’est l’attitude du Premier ministre Jean Henry Céant qui tente de jouer un double jeu avec un pied dedans et un pied dehors comme à l’époque de Evans Paul (KP) sous Michel Martelly. Le Notaire de Bourdon qui occupe la Primature seulement depuis cinq mois se dit qu’il est prêt, si nécessaire, à aller dans le sens d’un nouveau cabinet ministériel pourvu que cela aide à trouver un apaisement politique.

En Haïti, comme certains l’ont toujours dit, « la politique haïtienne est une véritable plaisanterie ». L’on était surpris de la position du chef de gouvernement sur l’éventualité d’un hypothétique remaniement de son propre cabinet ministériel alors même qu’il venait tout juste d’occuper la Primature. On aurait pu le comprendre, s’il disait qu’il était prêt à démissionner de son poste. Cela aurait plus de sens. Surtout plus compréhensible de la part de quelqu’un cherchant à aider son pays à sortir d’une crise politique de plus en plus compliquée.

La plupart des parlementaires proches du Président de la République qui auraient souhaité un nouveau changement de gouvernement pensent certainement à protéger leur champion au Palais national.

De deux choses l’une. Soit le Notaire de Bourdon pense que c’est lui et lui seul qui pourrait procéder à cette manœuvre, dans ce cas il aura toute la latitude de se maintenir au pouvoir. Soit il oublie que c’est le chef de l’Etat qui procède à un remaniement ministériel avec l’accord ou sans l’accord de son chef de gouvernement en le forçant à démissionner. Mais jamais l’inverse. Certes, le Premier ministre peut toujours proposer sa démission au Président de la République qui l’accepte. Ensuite, le reconduit aussitôt à son poste.

Mais il peut aussi avoir des surprises. Puisque rien n’oblige le chef de l’exécutif à reconduire dans sa fonction un Premier ministre qui a présenté sa démission qui signifierait la démission de l’ensemble de son gouvernement. Donc, l’affaire n’est pas si simple et facile que Jean Henry Céant l’aurait imaginé. Sauf s’il a un autre plan dans sa tête ou un autre agenda secret. Dans tous les cas, un changement de cabinet ministériel dépend, en fait, du bon vouloir du chef de l’Etat. Sauf, bien sûr, si c’est le Parlement qui met fin au mandat du Premier ministre par un vote de censure ou de non confiance. Voilà pour la marche règlementaire et constitutionnelle. Dans le cas qui nous intéresse, forcément il y a beaucoup de calculs politiques qui rentrent en jeu.

La plupart des parlementaires proches du Président de la République qui auraient souhaité un nouveau changement de gouvernement pensent certainement à protéger leur champion au Palais national. Celui-ci, le moins que l’on puisse dire, traverse une très mauvaise passe ces temps-ci. Les deux gigantesques manifestations nationales à l’occasion des commémorations des dates historiques servant de prétextes pour réclamer son départ laisseront certainement des traces. En vérité, tous les clignotants sont au vert dans le pays pour provoquer un grand chambardement dont son départ est inscrit en tête de la liste. Les revendications sont multiples. L’insécurité bat son plein.

On découvre des charniers dans les quartiers populaires sans savoir d’où viennent les corps. Le nouveau gouvernement a du mal à trouver son cap. Et un dossier PetroCaribe qui déstabilise complètement le pouvoir. Bref, sans mauvaise foi, dans l’ensemble, rien ne marche. Les parlementaires cherchent en réalité à couvrir le Président Jovenel du danger qui le menace. Pensant qu’en renvoyant certains ministres, surtout ceux qui ont été reconduits  avec la plus grande surprise de la population, ils sauveront leur leader d’une catastrophe politique. Sauf que ces députés oublient que le pays traverse une crise beaucoup plus profonde qu’un simple problème de ministres qui ne seraient pas assez efficaces.

En imaginant un remaniement ministériel en moins de six mois après le dernier, ils oublient peut-être que cela implique aussi d’autres éléments inhérents à la vie politique surtout pour un pays comme Haïti où tout tourne justement autour de la politique. La preuve, les autres  acteurs (partisans et opposants) ont vite compris que cela n’apporterait aucune solution à la crise. Et cela ne résoudra rien à la crise que traverse la présidence de Jovenel Moïse qui n’a rien de conjoncturel mais structurel, voire systémique. D’où d’ailleurs, l’incompréhension de la position du Premier ministre prenant très à la légère l’idée qu’un remaniement peut apporter la stabilité politique et sécuritaire dans le pays. Et surtout penser qu’il pourrait être épargné par ce nouveau remue-ménage. Or, l’enjeu est tout autre. Si le chef du gouvernement regarde bien autour de lui, il constatera que toutes les conditions sont réunies non pas pour un changement de cabinet ministériel, mais pour un changement de politique, donc de toute l’équipe au pouvoir dont lui-même, à défaut de ce système politique totalement atomisé. Parasité. Sclérosé. Bref, dépassé.

Jean Henry Céant pourra-t-il rester en poste ? C’est notre questionnement au cas où l’on devrait changer toute l’équipe gouvernementale ou de Président de la République. S’il est difficile de faire un pronostic, néanmoins il paraît certain que le Premier ministre ne pourra pas bénéficier d’un départ précipité du chef de l’Etat bien que cela dépendra de la manière dont les événements se produiront. Si l’on reste dans le cadre unique d’un simple changement de personne au sein du gouvernement, certainement le Premier ministre pourra survivre. A condition, bien entendu, que le Président de la République se soit mis d’accord avec lui non pas pour remanier de fond en comble le gouvernement mais juste pour changer quelques têtes trop marquées pour leur immobilisme, voire leur incompétence politique à faire atterrir le Cahier de charge du gouvernement vis-à-vis de la population. Mais selon toute logique, le PM Jean Henry Céant ne pourra pas rester à la tête du gouvernement si l’on devrait procéder à un remaniement global du gouvernement.

La raison est simple : pour l’opposition et l’opinion publique en général le Notaire du haut Bourdon fait déjà partie du problème étant l’un des deux chefs de l’équipe du pouvoir Tèt Kale. C’est difficile à dire, mais la perception est là. Sans entrer dans un débat politique plus que sémantique d’ailleurs, Moïse et Céant font partie du même cercle. Donc, pour la population, aujourd’hui il est difficile de dissocier la présidence de la République et ce qui se passe au Bicentenaire de la Primature. En gros, remplacer quelques individus au sein du gouvernement équivaudrait à un « kole pyese », un replâtrage qui n’apporterait rien de nouveau à une équipe déjà clouée au pilori par l’opinion publique pour son inefficacité et surtout pour son manque de leadership à apporter des résultats parlants. Et ce serait pareil  même si le Premier ministre pense pouvoir convaincre ou forcer la main au chef de l’Etat pour « virer » tout le cabinet ministériel tout en le gardant en place pour conduire une nouvelle équipe d’hommes et de femmes.

pour l’opposition et l’opinion publique en général le Notaire du haut Bourdon fait déjà partie du problème

L’idée répandue dans l’opinion publique aujourd’hui en Haïti, c’est l’ensemble de l’équipe (présidence et Primature) au pouvoir qui est le problème, pas une des deux entités du pouvoir exécutif. D’ailleurs, l’opposition qui vient une nouvelle fois de faire une démonstration de force le 18 novembre dans sa capacité à mobiliser la population en bloquant la quasi-totalité du territoire ne s’est pas trompée. Dans son projet de renversement du Président Jovenel Moïse, elle prévoit d’introniser le Président de la Cour de cassation comme chef de l’Etat et un des membres de l’opposition pour prendre la tête d’un gouvernement de salut public. Jamais les responsables de l’opposition n’ont fait mention du Premier ministre Jean Henry Céant pour conduire la transition. C’est la raison pour laquelle nous pensons qu’il serait hasardeux de penser que l’actuel occupant de la Villa d’Accueil puisse conserver son poste dans l’hypothèse où l’opposition parviendrait effectivement à faire partir en exil le Président Jovenel Moïse avant 2022. C’est une position tout à fait cohérente de la part de l’opposition et de quiconque qui arrivera à renverser le pouvoir en place.

Quel intérêt et sur quelle base gardera-t-on celui qui avait la charge du gouvernement sous la présidence précédente ? L’exemple le plus près de nous est le cas de l’ancien Premier ministre Evans Paul (KP) en 2016. Le 7 février 2016, le mandat de Michel Martelly étant arrivé à  échéance, KP était persuadé que c’est lui qui allait assurer la présidence provisoire en attendant l’élection du successeur de Michel Martelly. Sauf que le Parlement en avait décidé autrement. Et pour cause. Le Premier ministre d’alors, Evans Paul, ne faisait pas partie de la négociation devant aboutir au départ du chef de l’Etat à la fin de son mandat. Ainsi, le Président provisoire de la République, le sénateur Jocelerme Privert, n’avait jamais pensé conserver KP à son poste alors qu’il aurait pu le faire vu que celui-ci était déjà en fonction. Mais la pression de l’opposition et de l’opinion publique en général lui avait tout justement interdit un tel choix. Ce qui n’avait pas du tout plu à Evans Paul.

Mais c’était une décision de raison, de bon sens et surtout politique. Ce serait le même cas de figure pour Me Jean Henry Céant, si Jovenel Moïse venait à quitter le pouvoir sous la pression populaire avant la fin de son quinquennat. Sauf si, bien entendu, durant les négociations, les protagonistes et les acteurs concernés décident de l’inclure dans le processus de négociation. Si une clause dans l’Accord prévoit que le Premier ministre en place en accord avec le Président provisoire qui serait celui de la Cour de cassation, selon l’opposition, assume l’intérim à la tête du gouvernement au départ du Président démissionnaire, à ce moment seulement l’actuel Premier ministre pourrait prétendre avoir une infime chance de garder son poste. Sinon, il sera remplacé, comme Evans Paul (KP), avec l’ensemble de son cabinet ministériel. Alors, pour le moment, Jean Henry Céant n’a aucun intérêt à ce que le Président Jovenel Moïse quitte prématurément le pouvoir ni même comploter contre celui-ci tant qu’il n’a pas la garantie de l’opposition qu’il restera en fonction.

Actuellement, même un changement de gouvernement pourrait lui être fatal. Car aujourd’hui, il ne peut y avoir de remaniement ministériel sans la démission du Premier ministre. Sauf s’il est question d’un rafistolage gouvernemental pour satisfaire l’intérêt de quelques parlementaires qui n’ont pas eu leur part du gâteau lors du dernier remaniement, ce qui laissera le problème politique du pouvoir inchangé. En tout cas, compte tenu de l’incontestable réussite de la journée d’actions menée le 18 novembre par les acteurs de l’opposition et de ceux se réclamant du PetroCaribe/Challenge, la question de remaniement gouvernemental, à notre avis, ne se pose même plus. C’est l’ensemble du pouvoir PHTK et alliés qui sont sur la corde raide. Depuis les deux dates doublement historiques, le 17 octobre 2018, commémorant l’assassinat de l’Empereur Jean-Jacques Dessalines et celle du 18 novembre 2018, rappelant la victoire de la bataille de Vertières contre les Français le 18 novembre 1803, il est question de deux choses : (1) le départ pur et simple du Président Jovenel Moïse et (2) le procès PetroCaribe contre les dilapidateurs des fonds publics particulièrement les fonds PetroCaribe.

C.C

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