Qu’est-ce que le Jeune Haïtien ?

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La jeunesse est [alors] saisie comme une étape charnière, soit entre la marge (si on peut considérer l’enfance comme marginale) et l’intégration sociale.

La notion de jeunesse est abordée par les chercheurs des sciences humaines, et particulièrement ceux de la sociologie, depuis la genèse de la discipline. Dans son fameux entretien intitulé « La jeunesse n’est qu’un mot », Bourdieu (1978) révèle l’ambigüité du concept présenté par Pareto, l’un des précurseurs de la sociologie.

Ce dernier montre qu’on ne sait pas la limite entre la jeunesse et la vieillesse. Autrement dit, cette division entre les âges est un peu arbitraire. En fait, Bourdieu poursuit avec le postulat que ce concept varie en fonction de la situation, ou encore du contexte. De plus, son sens est relatif, et déterminé par les rapports sociaux, et par la transmission des capitaux social, culturel, symbolique (Bourdieu, 1984). « On est toujours le vieux ou le jeune de quelqu’un », dit-il. La jeunesse est prise, en quelque sorte, comme un manque de maturité, malgré les compétences que cette catégorie pourrait détenir. Ceci est, selon Bourdieu, objet de grands conflits intergénérationnels, et d’enjeu pour la transmission du pouvoir et des privilèges.

En effet, la définition de la jeunesse n’est pas simplement une question d’âge, c’est une construction sociale (Berger, Luckmann, 1966). Dans ce même ordre d’idée, dans son livre Sociologie de la jeunesse (2011), Olivier Galland soutient que la « jeunesse » est construite socialement. Par conséquent, la société s’attache à tracer ses contours, afin de lui donner une définition qui englobe toute sa dimension sociale. Comme l’a soutenu Bachelard (1934), l’objet est construit, conquis et constaté. Alors, nous allons essayer de construire sociologiquement le Jeune Haïtien.

Penser la jeunesse haïtienne suivant cette catégorie homogène c’est, en quelque sorte, déclasser une grande partie la population.

Le jeune occidental n’est pas le jeune oriental. Le jeune américain est différent du jeune haïtien. Qu’est-ce que le Jeune Haïtien ? Dans le souci de saisir l’essence et le sens de ce « concept », nous présentons la jeunesse haïtienne au regard des différentes approches théoriques de ce champ.

Dans un rapport publié par le Fond des Nations Unies pour la Population (UNFPA), la jeunesse haïtienne se définit selon le critère d’âge. Elle se base sur la définition générale des Nations Unies qui considère la jeunesse comme catégorie d’âge comprise entre 18 à 24 ans. Penser la jeunesse haïtienne suivant cette catégorie homogène c’est, en quelque sorte, déclasser une grande partie la population. Comme nous l’avons souligné, le concept doit se définir en fonction de la société, du contexte, et des réalités qu’il charrie. En ce sens, dans quelle catégorie doit-on mettre le jeune de vingt-cinq ans, qui habite encore chez sa mère, sans emploi, qui est encore à l’université, ou même au lycée ? Peut-on dire qu’il est déjà un adulte/vieux ? Certes, comme le soulève Bourdieu (1978), la notion de jeunesse fait aussi référence à une catégorie intermédiaire, soit entre l’enfance et la vieillesse, il faut tout de même souligner le relativisme des frontières de classes d’âges. Et encore, il soutient l’idée de l’hégémonie de ces classements, en insistant sur le fait que chaque catégorie doit garder sa place, chaque catégorie a son rôle, et doit attendre l’heure de s’émanciper. La jeunesse est [alors] saisie comme une étape charnière, soit entre la marge (si on peut considérer l’enfance comme marginale) et l’intégration sociale.

Cette approche permet de saisir le Jeune Haïtien comme un individu qui apprend des générations adultes, des savoirs et des expériences pour intégrer la vie sociale (Durkheim, 1895). En fait, le jeune comme apprenti de l’adulte, une classe d’âge qui domine le marché du travail, l’économie et même la politique, suscite un conflit générationnel. Cette catégorie subalterne est en perpétuel lutte contre la gérontocratie, comme c’est le cas dans de nombreux pays (Guérin, Tavoillot, 2017). Il faut souligner que ce conflit générationnel est l’objet de discours politiques (Muxel, 2003), malgré la majorité des postes électifs, et même nominatifs, excluant la catégorie de jeunes, pris comme classe d’âge. En ce sens, le Jeune (Haïtien) est un individu qui traverse l’étape charnière, en quête d’émancipation et d’intégration. Tout de même, il lutte pour son intégration, et, de plus, il est vulnérable par les différentes barrières socio-politiques, ou encore par une lésion des liens sociaux, particulièrement du lien de participation organique et du lien de citoyenneté (Paugam, 2008).

Au-delà de ces approches démographiques et socio-économiques, la jeunesse (haïtienne) ne peut pas être définie en dehors de sa culture (Bernard, 2006). Les années 60 marquent à travers le monde l’émergence d’un ensemble de pratiques culturelles emmenées par les jeunes (Poirrier, 2000). La jeunesse haïtienne n’est pas épargnée par ce fléau, qui jusqu’à présent ne cesse d’attirer l’attention des culturals studies. Ces pratiques qui s’ancrent dans l’âme du Jeune Haïtien, sont partie intégrante de sa définition. Aujourd’hui, comme il l’a été depuis sa naissance avec Master Dji, la culture du hip hop, et [plus largement] les cultures urbaines hantent la jeunesse. En effet, le jeune haïtien est un pratiquant ou un fan de l’art urbain. N’est-il pas aussi un religieux ? Un fan du sport ou un sportif ? Avec la fuite de la jeunesse vers les pays étrangers, n’est-il pas [de même] un individu en transit, à la quête d’une vie meilleure ?

Bibliographie

Bachelard, G. (1934). La formation de l’esprit scientifique. Paris : Librairie J. VRIN

Bernard, M. (2006). La « culture jeune » : objet d’histoire. Siècles. 24, 89-98.

Galland, O. (2011). Sociologie de la jeunesse. Paris : Armand Colin.

Gautier M. & Guillaume, J.-F. (1999). Définir la jeunesse ? D’un bout à l’autre du monde. Paris : L’Harmattan.

Martinache, I. (2015). La jeunesse n’est-elle qu’un mot ? Alternative économiques. no 345

Muxel, A. (2003). Les jeunes et la politique : entre héritage et renouvellement. Empan. no 50, (2), 62-67.

Pasquier, D. (2005). Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité. Paris: Autrement.

 

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