Que veulent les Haïtiens d’aujourd’hui pour eux-mêmes et pour les générations de demain?

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Un combat politique progressiste doit être mené sur la base d’une conscience de classe soutenue par une idéologie antibourgeoise qui se légitime dans la répartition de la justice sociale.

« Le mensonge, c’est la foi des maitres et des esclaves.
La vérité, c’est le dieu des hommes libres ».
Maxime Gorki

 

Le monde est devenu une chaudière d’eau bouillante. Le climat sociétal de la France est surchauffé. Les jours de Macron paraissent pesés, comptés et divisés. Des régions de l’Afrique s’éveillent. Elles ont choisi et décidé de changer de servitude. L’Occident les a trompées, exploitées, humiliées et aliénées durant longtemps. Le conflit armé russo-ukrainien marquera un changement irréversible dans la conception impériale de l’ordre mondial.

Selon le Kremlin, rien ne sera plus pareil. L’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) panique. Multiplie les bavures diplomatiques. Le spectre d’une troisième guerre mondiale commence à montrer sa silhouette à l’horizon de la démence humaine. La finitude des êtres et des choses de la nature s’annonce dans le feu, le sang et la radioactivité. Heureux ceux qui ne vivront pas pour voir ce jour ultime ou cette nuit néfaste! Les tortures de l’esprit et de la chair leur seront épargnées! Et, sincèrement, nous aimerions en faire partie. C’est toujours ainsi, lorsque l’on confie sa destinée à des êtres « aconscients ». Cyniques. Sans humanité. Dans le film Le Samaritain de David Weaver, sorti en 2012, – interprété par Samuel L. Jackson –, cette réflexion retient notre attention : « Rien ne change, tant qu’on ne change rien. »

Beaucoup de philosophes ont prononcé des phrases célèbres sur le phénomène du changement. Marc Aurèle disait lui-même : « La mort n’est peut-être qu’un changement de place. » Cependant, la première citation s’ajuste mieux à l’engrenage idéologique qui entraîne la courroie de transmission des mouvements de lutte fondés sur la justice sociale, la bonne gouvernance politique, le progrès économique individuel et collectif… On y relève, –  naturellement de manière sous-entendue –, trois substantifs impératifs, complémentaires et indissociables: compétence, capacité et volonté. Les thèses qui portent sur la sociologie, la politicologie, l’économologie, la climatologie, etc., accordent une place prépondérante au concept de « changement ».

Le 7 février 1986, les Haïtiens se sont aventurés dans un désert politique, sans destination et sans boussole.

Chez Aristote et d’autres philosophes, le mouvement et le changement développent une relation de complémentarité. C’est le premier qui engendre le second. Le mouvement joue un rôle de locomotion dans un contexte de transformation civilisationnelle, matérielle ou métaphysique. Le changement n’est autre que la phase de la « finalité », de l’aboutissement  d’un processus… Les cycles de la mobilité ascendante ou descendante conditionnent l’évolution humaine, sociétale, technologique et scientifique. Les éléments de la nature changent pour le bien ou pour le mal. Le mouvement se produit également dans un sens circulaire. Dans ce cas, il ne mène nulle part. Ce phénomène est caractérisé par une absence d’ « intelligibilité créative ».  Les  observateurs  parlent  donc  de statu quo.

Dans le domaine pointilleux du savoir que nous effleurons, les grands penseurs attirent l’attention des intéressés sur une locution conceptuelle théorique qu’ils baptisent « cause efficiente ». C’est ce que nous appellerions les facteurs externes générateurs et producteurs de changement. C’est grâce au génie, au savoir faire du cordonnier que le cuir, en tant que matière première, se transforme finalement en chaussures de tous les styles, de toutes les grandeurs, de toutes les couleurs.

Un système sociétal disloqué est comme n’importe quel engin électromécanique tombé en panne. C’est à ce niveau que les grandes connaissances universitaires interviennent en vue de jouer efficacement leur rôle. Les compétences qu’elles produisent dans les diverses disciplines intellectuelles et différents domaines professionnels devraient garantir le bon fonctionnement de l’appareil, en étant capables de réparer ou de remplacer les organes infectés. L’université apprend à problématiser, à synthétiser, à proposer et à corriger.

Nous avons effectué ce petit détour afin de mettre les doigts sur la plaie qui ronge la santé de la République d’Haïti. Depuis 1804, le pays est entravé dans le cycle infernal d’un mouvement circulaire. Les Haïtiens, décennie après décennie, s’exposent dans les décors des mêmes crises politiques, jonglent avec les massues des mêmes difficultés économiques, se replongent dans l’océan des mêmes problèmes sociaux.

C’est au niveau de ce que la philosophie aristotélicienne qualifie de « cause motrice » que réside l’échec ou le blocage de la société haïtienne. Son incapacité de se faufiler dans le couloir du développement durable vient d’un déficit global de la « cause du changement » qui est scientifiquement indispensable à la « modification de la matière » considérée comme l’étape de la « cause finale ». « The end justifies the means » (La fin justifie les moyens), dit l’adage.

En termes plus explicites, plus accessibles, c’est la destination qui détermine le genre de transport que le voyageur doit utiliser : cheval, chameau, bateau, hélicoptère, avion, fusée… Si le véhicule n’est pas adapté et approprié, l’individu ne parviendra jamais au bout de son périple.

Le 7 février 1986, les Haïtiens se sont aventurés dans un désert politique, sans destination et sans boussole. Ils n’ont pas cessé de tourner en rond comme les pales d’une hélice. De temps en temps, ils reviennent à la case départ. Trente-six années déjà depuis qu’ils manifestent, brûlent des pneus sur la chaussée, fracassent les parebrises des véhicules, se font tirer dessus par des militaires ou des agents policiers pour les mêmes raisons : élections avortées ou truquées, disette, chômage chronique, insécurité publique, etc. Une nation ne peut pas passer son existence à consumer dans les flammes de sa révolte. À mijoter dans l’huile de sa colère rageuse sans se fixer des objectifs spécifiques.

Depuis l’abandon du pouvoir le 7 février 1986 par la dynastie duvaliérienne, Haïti porte l’étampe de l’hésitation et du tâtonnement. Chaque groupement politique recherche pour lui-même, pour l’assouvissement des intérêts mesquins, l’exercice du pouvoir étatique. L’absence d’alternative qui caractérise les clans intellectuels, professionnels, économiques et sociaux  a recrucifié Haïti sur la porte outrageante de l’absurde, pour utiliser le concept camusien. La lutte revient à son point de départ. L’État est assiégé par le phénomène de l’insécurité multicéphale dans un espace labyrinthique, sans issue apparente. Ses institutions se portent mal. Elles sont dysfonctionnelles à tous les niveaux. Certaines n’existent même plus. Pas de président. Pas de parlement. Le Premier ministre Ariel Henri, placé par le Core Group à la tête du pays, est un handicapé de la vue et de l’ouïe. La situation est triste, décevante et catastrophique. La société haïtienne dérive. Elle n’a aucun itinéraire. Aucune destination. Aucune conscience. Elle est devenue amnésique.

Haïti injuriée, Haïti accablée, Haïti crucifiée ! Mais sa liberté est incontournable !
(Peinture de Roberto Gabriel)

Que veulent les Haïtiens pour eux-mêmes et pour les futures générations? Peut-on matérialiser un « rêve » fantôme qui ne présente aucun trait de « définissabilité »? 

Les Israéliens libérés d’Égypte marchaient vers Canaan. L’histoire révèle qu’ils se furent attardés quarante ans en chemin. Deux générations  avaient eu presque le temps de se succéder avant que la prophétie se fût accomplie. Les Africains des Antilles passèrent 13 années à faire la guerre au Français pour se libérer de l’esclavage. La « cause efficiente », pour évoquer la philosophie du changement dans l’optique d’Aristote,  était  l’« Affranchissement » pour tous. Et ils créèrent les moyens de porter les flambeaux de leurs « prétentions » au paroxysme de l’accomplissement triomphal et victorieux. Martin Luther King lançait le 28 août 1963 son cri historique : « I have a dream. » Il a tracé un plan de vie pour ses compatriotes. Il a indiqué la route qui pourra un jour rendre la citoyenneté pleine et entière aux marginaux des États-Unis.

Au commencement du XXe siècle, les Bédouins défièrent la puissance de Benito Mussolini. Ils livrèrent une guerre redoutable pour sortir la Lybie de la tutelle sauvage de l’Italie. L’instituteur qui mena la rébellion fut vaincu et pendu par les  militaires de l’occupation. Avant d’être exécuté, Omar Al Mokhtar, que nous citons souvent dans nos réflexions politiques, déclara au général Rodolfo Graziani que sa mise à mort ne signifiait pas pour autant la fin du combat pour la « décolonisation » du territoire libyen. Cet épisode historique de la Libye a été porté à l’écran en 1981 par Moustapha Akkad. Une œuvre cinématographique grandiose, interprétée par l’immortel Anthony Quinn. Tous les politiques progressistes des pays du Sud devraient s’offrir le plaisir de visionner « Le Lion du désert ». La Libye devint donc ce grand pays que l’on a connu avant l’assassinat du « Guide de la révolution », le colonel Mouammar Kadhafi, le 20 octobre 2011.

Un combat politique progressiste doit être mené sur la base d’une conscience de classe soutenue par une idéologie antibourgeoise qui se légitime dans la répartition de la justice sociale. Il doit être entrepris avec la ferme intention d’enrayer le phénomène dichotomique au niveau de la distribution des ressources de l’État. Les meneurs avant-gardistes sont imprégnés des valeurs morales, sociales, politiques et économiques contraignantes. Existe-t-il en Haïti une « organisation » sociopolitique qui reflète les conditions de rationalité et de scientificité que nous avons évoquées ?

L’action politique dans le cercle de la mondialisation nous éloigne davantage de la conception aristotélicienne ou platonicienne de la « politique ». Une absence complète de la morale, donc de la recherche du bien-être des individus. Les fortunes des rois, des reines, des présidents et premiers ministres s’élèvent à des milliards de dollars qui sommeillent dans les paradis fiscaux. Il s’agit de fonds dilapidés dans les caisses des États placés sous leur autorité. Et ils étalent l’opulence de leurs « avoirs illicites » à la lumière du soleil. On se souviendra longtemps encore du mariage onéreux de Kate Middleton, duchesse de Cambridge et du prince William Arthur Philip Louis, le petit-fils de la reine Élizabeth II du Royaume-Uni, en 2011, placés indécemment sous les feux de la rampe et dont le coût global a été évalué scandaleusement à 42 millions d’euros. Alors que toutes les deux minutes, une femme africaine décède dans l’accouchement de son enfant. Chaque cinq secondes, un enfant meurt de faim sur la planète du Bon Dieu.

L’ex-président tunisien emporté par le printemps arabe, Ben Ali, arrivé au pouvoir avec des moyens financiers vraiment chiches, en est ressorti avec les poches pleines et débordantes : 5 milliards d’euros, soit 9 milliards de dinars environ, si l’on doit faire confiance aux chiffres estimatifs qui ont circulé dans les médias. Nous aurions pu indéfiniment allonger la liste des Chefs d’État « bandits », dilapidateurs des deniers publics qui se sont enrichis en affamant leurs peuples et en ruinant leurs nations. Jusqu’à présent, le pays des Haïtiens est caractérisé par la « famine extrême »,  l’exode et les actes de violence liés à l’insécurité sociale et économique, à l’instabilité politique et à l’illégitimité gouvernementale.

L’ouvrage volumineux d’Alvin Toffler, Les nouveaux pouvoirs… Savoir, richesse et violence à la veille du XXIe siècle, nous a convaincus de la difficulté réelle pour que les pays situés dans les régions de vulnérabilité contondante, pluridimensionnelle, franchissent le cap d’une révolution politique et économique qui viendrait réparer les torts et les dégâts causés par les « commandos des affaires » dans les organes des sociétés sous l’emprise de la mondialisation. Huey Long, sénateur de Louisiane, est mort assassiné en 1935. Il a prononcé deux phrases qui sont passées à la postérité : « Partageons les fortunes » et « Chaque homme est l’égal d’un roi!» (Rapportées par Vance Packard,  LES ULTRA RICHES, p. 25)  Comment faut-il interpréter  ces cris d’indignation et de révolte lancés par Huey Long et qui ont scandalisé la classe possédante aux États-Unis et ailleurs?

Dans certains pays, des individus paisibles, respectueux et honnêtes, acculés à la pauvreté honteuse se suicident, s’immolent par le feu sur la place publique en signe d’extrêmes désespoirs. Ils se sont sentis abandonnés par l’État. Déshonorés. Humiliés. Exploités. Maltraités. Rejetés comme du linge sale et inutilisable. Pourtant, ils ont fait leur part pour améliorer leurs conditions de vie et celles de leurs proches : aller à l’école, se défoncer dans les champs de maïs ou de petit mil en plein soleil, bourriquer dans les usines de sous-traitance, s’aliéner au bureau dans les tâches répétitives comme petits employés ou fonctionnaires, sacrifier  foyers et loisirs…

Un combat politique progressiste doit être mené sur la base d’une conscience de classe soutenue par une idéologie antibourgeoise qui se légitime dans la répartition de la justice sociale.

Le cas d’immolation qui a déclenché le printemps arabe a été enregistré en Tunisie le 17 décembre 2010. Mohamed Bouazizi s’était transformé en torche humaine pour protester contre la saisie arbitraire de sa marchandise par les autorités. Au Maroc, le nom qu’il faut retenir est celui d’Abdelwahab Zeidoun qui  a répété le même geste, le 18 janvier 2012. Puis, Mohcin Bouterfi, 37 ans, en Algérie : il voulait un logement social pour sa famille et un petit emploi pour sortir du chômage. Au Sénégal, Omar Bocoum, ancien militaire réduit par la misère à sa plus simple expression, a tenté de s’enlever la vie devant le palais national. Il a échappé à la mort… Mais à quel prix? Des brûlures sur 80% de son corps…! Faudrait-il encore en ajouter? Yakoub Ould Dahoud, Mauritanie, janvier 2011 : suicide par le feu à Nouakchott devant le Sénat mauritanien situé non loin de la présidence. La France elle-même fait partie du lot. 26 octobre 2011. Deux femmes ont failli se brûler vives : l’une de 68 ans à la porte du palais de l’Élysée à Paris; l’autre de 46 ans, à Chaumont, en Haute-Marne. Elles ont eu la vie sauve grâce à l’intervention rapide de quelques passants témoins des deux drames. 13 octobre 2011. Gironde. Une retraitée de 77 ans s’est aspergée d’essence et s’est enflammée mortellement. Encore… Et encore!

Les États-Unis, le Canada, la France, – nos soi-disant amis et rédempteurs –, sont avilis par le phénomène des SDF (Les individus sans domicile fixe). Cette catégorie sociale marginale fouille dans les déchets domestiques pour trouver des restes de nourriture. Des familles à faibles revenus, qui pourtant sont nées et habitent dans ces pays enrichis et favorisés, recourent à des banques alimentaires, à des cantines populaires pour lutter et résister contre la « faim ». Lorsque les individus vivent dans l’incertitude du lendemain, ils peuvent poser n’importe quel acte de folie ou geste de regret pour échapper à la honte causée par les conditions désespérantes qui accompagnent le phénomène de la « mobilité sociale descendante ». Cela pourrait aussi expliquer en partie les actes de fusillade et de tuerie enregistrés dans l’une des sociétés les plus inégalitaires de la terre.

La politique économique et financière vorace des puissances impériales a transporté la planète au sommet d’un volcan de précarité sociale et environnementale. Leurs citoyens eux-mêmes n’en sont pas épargnés. Les emplois disparaissent. La sécurité des retraites, des pensions, de la santé, des allocations d’aide sociale s’effrite à la vitesse de la lumière. Charles Dickens avec ses romans, particulièrement Oliver Twist, et Lisa Tetzner, Les frères noirs, nous a assez habitués aux spectacles désolants d’enfants abandonnés ou vendus par leurs parents pour quelques sous. Pour parodier le prix Nobel d’économie,  Joseph Eugene Stiglitz, « Le capitalisme a perdu la tête ». Et dans sa chute fracassante, il va entrainer avec lui toute la charpente qui soutient l’économie globalisée. Le monde d’aujourd’hui est devenu, à sa façon,  l’héritier de Sisyphe, le supplicié qui a servi  d’échafaudage à la pensée camusienne : « l’absurde ».

Nous reprenons les recommandations et les remarques de « Le forgeron d’utopie » dans son texte publié le 2 juin 2012 sous le titre de « La Presse : une vérité subjective : « Le devoir absolu du militant social, c’est de se donner les moyens intellectuels en se cultivant philosophiquement, historiquement, économiquement, socialement afin d’éduquer les masses ! C’est parce que les maîtres qui nous gouvernent maîtrisent totalement tous ces savoirs, qu’ils nous manipulent avec autant d’aisance…»

Les masses ouvrières doivent s’unir, se préparer, s’instruire, s’organiser pour vaincre le « capitalisme ». Pour échapper à ce cyclope dévorant et omnivore, Noam Chomsky préconise, comme méthode efficace de lutte collective, « le retour à l’arme absolue », qui n’est rien d’autre que la force agissante de la majorité.  Il faut comprendre que les États au service de la classe dominante ont soumis les individus à une « nomocratie » abusive. Ce concept est formé des mots grecs nomos (loi) et kratos (force, pouvoir). Ce système, renforcé par les croyances religieuses pluridoctrinales, comme nous le constatons tous, soumet les créatures humaines à un calvaire terrestre insupportable avant – pour ceux qui pratiquent la foi – le paradis promis par les Écritures, en guise d’ultime récompense.

Or, les lois ne sont jamais impartiales. Elles sont faites pour répondre aux multiples intérêts des groupes sociaux dominants. Cette critique n’est plus au stade de conjecture. Elle bénéficie du soutien scientifique de nombreux théorèmes. Elle a même servi de tremplin à des philosophies politiques, tels que le « collectivisme », le « libertarianisme » etc. L’État bourgeois rédige et ratifie des lois qui profitent aux catégories sociales aisées qu’il représente et qu’il défend avec ses bras bien armés.

Albert Einstein répétait : « La vie est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre. » La République d’Haïti n’avance ni ne recule. Elle reste figée dans le vide, suspendue à une corde fragile. Un matin, – si aucune opération de sauvetage politique n’est envisagée –,  elle ira s’écraser contre les rochers de son fatalisme.

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