Pendant ce temps, le Protectorat se met en place ! (1e partie)

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Daniel Foote

Les Missions et Émissaires américains se succèdent à un rythme effréné dans la capitale haïtienne depuis plus de trois mois. Ils se nomment Daniel Lewis Foote ; Brian A. Nichols ; Juan Sebastian Gonzales ; Uzra Zeya ou encore Kenneth Merten de retour en tant que chargé d’Affaires des Etats Unis d’Amérique en Haïti. Ces émissaires sur le plan politique s’occupent de tout. Ils conseillent ; ils ordonnent ; ils imposent, et à la fin, ils décident. Leur méthode on ne peut plus efficace. Puisque du Premier ministre au dernier membre des élites politiques du pays tout le monde exécute religieusement les diktats de ces Envoyés spéciaux de Washington sans s’émouvoir. Particularité de tous ces hauts fonctionnaires US, ils ont tous une seule et même mission : la mise en place d’un Protectorat américain en Haïti.

Brian A. Nichols et Juan Sebastian Gonzales

Et ça marche. On est au mois de juillet 2021. Le Président de la République d’Haïti, Jovenel Moïse, très contesté par l’opposition politique et une partie des oligarques économiques et des affaires, vient d’être sauvagement assassiné chez lui dans la nuit du 6 au 7 juillet par un commando composé essentiellement d’anciens militaires colombiens et deux américains originaires d’Haïti. En apprenant l’odieuse nouvelle, les autorités haïtiennes qui assurent la continuité de l’Etat paniquent. Dans le chaos  qui s’ensuit et dans la confusion la plus totale, le Dr Claude Joseph, à la fois Premier ministre a.i. et ministre des Affaires Etrangères d’alors, décrète l’état de siège en vue d’avoir le pays sous contrôle. Mais, peu rassuré de ce qui se passera dans les jours et semaines suivants compte tenu de l’émoi qu’a suscité cette horrible meurtre politique dans le pays, immédiatement, il s’est adressé à la Communauté internationale par le biais de l’ONU et au gouvernement américain en particulier pour  leur demander de l’aide et surtout une assistance militaire afin d’assurer, disait-il, la sécurité de certains Sites sensibles du pays et de la capitale en particulier.

Quelques jours après cette demande officielle de « Protection » des dirigeants haïtiens auprès des Etats-Unis par voie diplomatique, le Président américain, Joe Biden, a répondu qu’il n’y avait pas d’urgence et disait observer la situation avant de prendre sa décision. En clair, Washington n’avait pas rejeté la demande des autorités haïtiennes, mais préférait prendre le temps nécessaire pour analyser par quels moyens il pouvait intervenir dans ce pays paria qui a déjà consommé ou épuisé bon nombre d’interventions étrangères sous différentes formes sur son territoire. Entre-temps, sur le terrain à Port-au-Prince, la capitale, la succession ou la transition au chef d’Etat assassiné se mettait en place. Curieusement, c’est cet épisode de trouver un successeur provisoire au chef du Pouvoir exécutif qui pousse les Etats-Unis à se décider et va vraiment donner l’occasion à la Maison Blanche de comprendre que l’après Jovenel Moïse ne sera pas chose facile. Et pour cause. Cela peut même engendrer une rixe politique entre les différents acteurs et fractions qui se battent pour la succession.

Il suffisait de suivre avec attention la semaine qui a suivi l’assassinat pour faire une idée de l’état d’esprit des membres des oppositions et de la Société civile dans leur processus de trouver un accord politique pour conclure qu’ils ne sont toujours pas prêts à prendre les commandes de l’Etat. L’épisode de la bagarre généralisée le lundi 30 août 2021 à l’hôtel Montana entre les acteurs des oppositions et la Société civile en témoigne. Ils ont eu trois semaines pour trouver une entente politique en vue de prendre la succession. Mais, ces trois semaines se sont révélées les pires moments pour les leaders de l’opposition plurielle dans la mesure où jamais ils n’ont parvenu à se mettre d’accord sur un minimum afin de se présenter devant la Nation avec une alternative, même non crédible. Au mois d’octobre 2021 soit trois mois après, l’on est à quatre « Accords » politiques différents et rien n’est réglé. Ainsi, devant leur incapacité à se décider seuls, Washington a dû décider pour eux. Trois jours avant les obsèques nationales pour le Président défunt, le gouvernement américain s’est rendu à l’évidence qu’il fallait faire quelque chose. En clair, répondre favorablement aux demandes d’assistances en matière de sécurité du gouvernement d’Haïti.

Comme première étape dans ce qui devrait être un « Protectorat » en bonne et due forme d’Haïti par les Etats-Unis d’Amérique, mais de manière graduelle, le jeudi 22 juillet 2021, le Président Joe Biden a procédé à la nomination d’un « Envoyé spécial pour Haïti ». C’est un diplomate chevronné qui connaît parfaitement bien non seulement Haïti mais aussi ses marasmes, ses maux et ses moult coutumes pour avoir été en poste dans la capitale haïtienne en tant que chef de mission adjoint. Il se nomme Daniel Lewis Foote. Le rôle et la mission de cet « Envoyé spécial » ne laisse aucun doute sur sa véritable mission en Haïti 106 ans après le départ des derniers soldats américains de forces d’occupation de 1915.

Il n’y a aucune équivoque dans le très long communiqué émis par le Département d’Etat américain (Ministère des Affaires Etrangères) dont Ned Price, le Porte-parole du State Department, en a fait l’écho. «  Le Département d’État a le plaisir d’annoncer que l’ambassadeur Daniel Lewis Foote, membre de carrière du service diplomatique supérieur, sera son Envoyé spécial pour Haïti. L’Envoyé spécial s’engagera avec des partenaires haïtiens et internationaux pour faciliter la paix et la stabilité à long terme et soutenir les efforts visant à organiser des élections présidentielles et législatives libres et équitables. Il travaillera également avec des partenaires pour coordonner les efforts d’assistance dans plusieurs domaines, notamment l’aide humanitaire, la sécurité et l’enquête.

De plus, l’envoyé spécial mobilisera les parties prenantes de la société civile et du secteur privé alors que nous recherchons des solutions dirigées par les Haïtiens aux nombreux défis urgents auxquels Haïti est confronté. L’ Envoyé spécial, avec l’ambassadeur des États-Unis en Haïti, dirigera les efforts diplomatiques américains et coordonnera les efforts des Agences fédérales américaines en Haïti depuis Washington, conseillera le Secrétaire et le Secrétaire adjoint par intérim du Bureau des affaires de l’hémisphère occidental, et coordonnera étroitement avec le personnel du Conseil de sécurité nationale sur les efforts de l’Administration Biden pour soutenir le peuple haïtien et les institutions démocratiques d’Haïti au lendemain du tragique assassinat de Jovenel Moïse ».

C’est ce qu’avait précisé entre autres le communiqué. Pour bien comprendre le processus de la mise en place de cette présence américaine en Haïti, il faut suivre la chronologie des arrivées des membres de différentes agences de US Government devant constituer cette force d’occupation qui, en vérité, ne dit pas son nom. L’arrivée de l’ambassadeur Daniel Lewis Foote à Port-au-Prince 24 heures avant les funérailles officielles et nationales du feu Président Jovenel Moïse n’était pas anodine. Puisqu’elle a été effectuée seulement deux jours après la formation et l’installation du nouveau gouvernement que dirige le nouveau Premier ministre, le Dr Ariel Henry, après que le Core Group, l’association des diplomates en poste en Haïti, l’ait imposé contre l’avis de la classe politique et de la Société civile haïtienne, certainement à la demande de Washington. En fait, les Etats-Unis voulaient démontrer à l’opinion publique nationale que Ariel Henry bénéficie de son soutien et qu’il était hors de question qu’une opposition, fut-elle plurielle, l’handicape dans ses démarches.

D’où l’envoi du « patron » tout de suite après sa prise de fonction en lieu et place du Dr Claude Joseph que l’opposition, toujours dans sa course vers le précipice, avait jugé inopportune pour continuer à diriger le gouvernement intérimaire. En fait, les choses devaient aller très rapidement. Après avoir interrompu le processus qui devrait conduire le Président du Sénat, Joseph Lambert, à la présidence provisoire d’Haïti et imposé Dr Ariel Henry comme chef de gouvernement et à la fois chef d’Etat sans en porter le titre, les choses se sont accélérées à Washington. Car les Etats-Unis avaient décidé qu’il n’y aura point de Président de la République jusqu’à l’élection d’un nouveau chef de l’exécutif élu. Dès le premier voyage de Daniel Lewis Foote à Port-au-Prince, la quasi-totalité des acteurs avait été reçue par l’Envoyé spécial qui leur a fait comprendre qu’il est là en tant que décideur principal de la République. Tout, absolument tout, doit avoir son agrément.

Sinon, c’est l’échec assuré pour toute initiative. Qu’elle vienne du gouvernement haïtien, des oppositions politiques ou de la Société civile. D’où le ralentissement qu’on avait observé du côté de l’opposition et de la Société civile et une énième tentative, d’ailleurs, qui a du plomb dans l’aile, de trouver un Accord politique devant servir d’alternative au gouvernement de Ariel Henry. Si du côté des autorités gouvernementales et institutionnelles on a assisté aussi à des initiatives comme à des pourparlers avec tous les Secteurs en vue de sortir avec un « Accord politique » commun sur la gestion du pays avec les oppositions, tous ou presque ont été discutés, débattus avec les représentants du gouvernement américain ou ceux ayant leur assentiment puisqu’ils sont légions dans le pays et ce, dans les différents domaines de l’Etat. Après sa première tournée marathon de quelques jours dans la capitale haïtienne, l’Envoyé spécial, Daniel Lewis Foote, devait rentrer à Washington pour faire un premier rapport. Aux responsables de la Maison Blanche et du Département d’Etat, il a exposé la réalité du terrain en Haïti que ce soit dans le domaine politique, économique et social.

La situation est explosive, disait-il, d’emblée. En effet, de ce rapport, il en ressortait qu’une présence accrue de militaires et de hauts fonctionnaires américains s’avère nécessaire en Haïti afin de sécuriser la population et le pays, stabiliser le gouvernement et redresser les institutions et l’administration. Tels sont les points caractéristiques et stratégiques que Daniel Lewis Foote avait exposés à ses chefs hiérarchiques en vue de reprendre en main un pays où tous ses dirigeants ont failli à leurs responsabilités et leur mission. Sauf que, Foote ne sera entendu qu’en partie seulement. Puisque l’occupation globale et effective préconisée ne sera pas retenue. C’est l’option d’un « Protectorat » qui est privilégiée. Car la particularité d’un Protectorat c’est que les dirigeants locaux conservent une relative autonomie dans la gestion interne du pays. Ils peuvent sous l’œil vigilent de leurs tuteurs et protecteurs faire semblant de gouverner. C’est exactement le cas aujourd’hui en Haïti avec Ariel Henry qui peut même conclure un « Accord » politique avec des entités qui acceptent de jouer le jeu. Une situation guère supportable pour Daniel Lewis Foote qui ne croit pas à ces petits arrangements entre politiciens sous le dos de la population et au détriment du pays.

De fait, l’Envoyé spécial a dû démissionner avec fracas seulement deux mois après sa nomination. Si Daniel Foote n’a pas été automatiquement remplacé dans sa mission d’Envoyé spécial pour Haïti, le Président Joe Biden a immédiatement envoyé deux émissaires à Port-au-Prince les jours qui ont suivi sa  démission. Ce sont Brian A. Nichols Secrétaire d’Etat adjoint aux affaires des Amériques et Juan Sebastian Gonzales Assistant spécial du Président de Joe Biden et Directeur principal du Conseil National de Sécurité des Etats Unis. Dans la foulée, une équipe technique de l’International Narcotics and Law Enfoncement (INL) du département d’Etat  et la Sous-Secrétaire d’Etat pour la Sécurité civile, la démocratie et aux droits humains et aux affaires civiques, Uzra Zeya, les avait suivie à Port-au-Prince les 12 et 14 octobre 2021. Ces émissaires avaient pour mission de rassurer les autorités haïtiennes après le départ de l’ambassadeur Foote qui a vertement critiqué dans sa lettre de démission l’attitude du gouvernement américain et le Core Group dans la crise haïtienne.

Mais suite au premier compte rendu de l’ex-homme fort d’Haïti, il avait été décidé d’envoyer en Haïti un « Task force ». Une cohorte de fonctionnaires américains dans le cadre du redressement des institutions et de l’administration haïtiennes, selon le terme consacré. Jamais le mot « Occupation » ou « Protectorat » n’est employé. Tous les missionnaires américains délocalisés en Haïti depuis l’assassinat du Président Jovenel Moïse savent qu’il s’agit bel et bien d’une réoccupation graduelle de fait d’Haïti sous une couverture plus « light », plus acceptable pour les Haïtiens qui, en dépit de tout, ne voient jamais d’un bon œil une armada de « blancs » débarquer et s’occuper de leur quotidien dans leur propre pays. Mais, la réalité est là. Depuis le 27 juillet 2021, ce Protectorat est passé à sa deuxième phase. En effet, depuis cette date, un groupe de conseillers américains, spécialistes de la sécurité et en infrastructure, a été dépêché en Haïti.

Ces conseillers font partie de la CISA (Cyber Security & Infrastructure Security Agency) et devaient aider les autorités haïtiennes, à travers l’APN (Autorité Portuaire Nationale), à renforcer la sécurité de toutes les infrastructures portuaires importantes d’Haïti comprenant les terminaux ayant pour vocation à recevoir des produits pétroliers et plus étonnant encore à conseiller le gouvernement haïtien sur le processus électoral. Pour ce faire, les membres de la CISA ont même utilisé pour la première fois en dehors des Etats-Unis un système très sophistiqué dénommé SAFE (Security Assessment First Entry). Cet outil a été mis à la disposition d’Haïti afin que le gouvernement s’en serve de façon permanente et peut être consulté en permanence par les autorités américaines qui garderont tout de même le contrôle. D’autre part, ce même SAFE a été installé pour l’unité de sécurité électorale de la police haïtienne afin de protéger les différents Sites déployés par le Conseil Electoral Provisoire (CEP) dans le cadre du processus électoral dont Washington a fait son cheval de bataille dans sa stratégie de reprise en main des institutions et de la stabilisation du pays.

Pratiquement tous les Sites sensibles du CEP, entre autres, le Centre de Tabulation des votes et le siège de l’institution électorale ont été visités et sécurisés par l’équipe de CISA à l’aide de cet outil SAFE. La police nationale aussi bénéficie de l’expertise et de l’assistance technologique et scientifique de ces spécialistes américains en matière de Cyber-sécurité et infrastructure. D’ailleurs, le mardi 12 octobre 2021 la Sous-Secrétaire d’Etat américaine, Uzra Zeya en visite dans la capitale haïtienne s’était fendue d’un tweet pour répéter les objectifs du gouvernement de son pays pour Haïti «  Aujourd’hui, j’ai rencontré le  DG a.i de la PNH Léon Charles pour réaffirmer que le Département d’Etat américain continuera de supporter le renforcement de la police communautaire, le renforcement de la confiance de la population, le renforcement du Service de renseignement et des capacités à appliquer la loi. Le démantèlement des gangs responsables de la violence est nécessaire pour la stabilité d’Haïti et la sécurité des citoyens. Le Département d’Etat américain envisage de travailler pour soutenir l’application de la loi haïtienne dans le respect des droits et nous avons été heureux d’avoir récemment engagé 15 millions de dollars additionnels pour aider à réduire la violence des gangs et à améliorer les infrastructures correctionnelles ». On croirait entendre un dirigeant haïtien sur ses prévisions pour  sécuriser  la population haïtienne. (A suivre) 

C.C

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