Ne pas oublier Jean-Jacques Dessalines Ambroise : 7 septembre 1923 – 3 août 1965

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Nous ferons en sorte que ne meure pas la mémoire de ce potorik gason que fut Jean-Jcques Dessalines Ambroise.

Premye brigad revolisyon k-ap rantre Jakmèl

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Félix Morisseau-Leroy

 

            Nombreux sont les compatriotes qui se sont battus, par la plume ou par l’action militante de terrain, pour que se concrétise le vœu qu’«un autre monde est possible», le souhait qu’une autre Haïti est possible où chaque jour les uns et les autres reconnaissent que tout moun se moun, que tout moun a droit à la dignité, à la satisfaction des besoins les plus élémentaires de la vie, au plein épanouissement physique, moral et spirituel de l’être humain. Jean-Jaques Dessalines Ambroise était du nombre de ces Haïtiens-là. Il souhaitait un vrai changement pour Haïti, changement qu’il entrevoyait dans une perspective socialiste. Et tout au long de sa vie, c’est dans ce sens qu’il s’est battu.

Jean-Jacques Dessalines Ambroise  est né le 7 septembre 1923 à Jacmel. Il porte un grand patronyme, celui d’un général de l’armée révolutionnaire haïtienne, Magloire Ambroise, héros de l’indépendance d’Haïti et co-signataire de l’Acte de l’Indépendance de la République d’Haïti lu aux Gonaïves le 1er janvier 1804. Il convient de rappeler deux autres épisodes illustres de la vie de ce général. En 1803, pendant la guerre d’indépendance, Magloire Ambroise fit le siège de Jacmel. Le 17 octobre 1803, il acceptait la reddition sans condition des troupes françaises. En février 1806, Magloire Ambroise, sur ordre de Dessalines, reçut le leader vénézuélien Francisco de Miranda  à qui il donna hommes et munitions pour aller combattre les Espagnols.

Jean-Jacques Dessalines Ambroise fit ses études primaires chez les Frères de l’Instruction Chrétienne de Jacmel. Ce fut au Lycée Pinchinat de sa ville natale qu’il commença ses études secondaires qu’il termina au Lycée Pétion de Port-au-Prince. Il fit ses études universitaires à l’Ecole normale supérieure et décrocha son diplôme d’avocat à la Faculté de droit de Port-au-Prince. Professeur d’histoire émérite, co-auteur de « La Révolution de St-Domingue (1789-1804) » avec son collègue et camarade de lutte Mario Rameau, victime lui aussi de la terreur duvaliéro-macoute, Ambroise a formé plusieurs promotions de lycéens qui ont pu apprécier son approche marxiste de la réalité historique haïtienne, différente de celle, traditionnelle, davantage conjoncturelle, en cours dans les établissements scolaires en Haïti.

Jean-Jacques Dessalines, Lucette et leurs enfants Dimitri et Jacky

Son orientation marxiste, sa compréhension dialectique du vécu social et politique haïtien, et sans doute un naturel humaniste le mènent droit à s’engager en politique. C’est par la plume qu’il manifeste son rejet du statu quo social. Ainsi, qu’il participe avec René Depestre, Jacques Stéphen Alexis, Théodore Baker, Gérald Bloncourt, Gérard Chenet à la fondation de l’hebdomadaire militant La Ruche dans lequel il est très actif, où il publie de nombreux articles dans le cadre de la lutte contre le gouvernement réactionnaire d’Elie Lescot. Il côtoie le parti communiste fondé par Jacques Roumain et prend une part militante concrète à des activités syndicales. Ainsi, on le verra prenant fait et cause pour les trieuses de café des maisons Madsen et Vital à Jacmel.

Écrivain, journaliste d’avant-garde, syndicaliste, Ambroise le professeur d’histoire, s’engage et milite, en tant qu’enseignant, dans l’Union Nationale des Maîtres de l’Enseignement Secondaire (UNMES). A travers des prises de position semblables à celles, de nos jours, d’organisations telle l’UNOH, Jean Jacques Dessalines Ambroise  se bat pour défendre les droits des enseignants à la sécurité d’emploi, à une plus juste rémunération et à des conditions de travail décentes. De telles justes revendications appellent, parallèlement, à l’amélioration générale, nécessaire, impérieuse de l’éducation, des méthodes d’enseignement et à une refonte valorisante du système éducatif en Haïti.

A tous les niveaux et moments de sa militance depuis 1945, année de la fondation du journal La Ruche, Jean-Jacques Dessalines Ambroise a toujours été un promoteur des idées marxistes qu’il n’a jamais arrêté de diffuser.  Aussi, n’est-il pas étonnant de le voir fonder, en 1954, le Parti Populaire de Libération Nationale (PPLN), d’obédience marxiste, regroupant des militants d’orientation marxiste-socialiste de l’ancien Parti Socialiste Populaire (PSP) fondé et animé par des démocrates progressistes dont, entre autres, Max Hudicourt et, Anthony Lespès, Etienne D. Charlier, Fritz Basquiat, Fernand Sterlin, Jules Blanchet, Michel Roumain, Regnor C. Bernard, Séjour Laurent,  et Max D. Sam.

Nous sommes en 1965. La révolution cubaine a déjà fait tâche d’huile en Amérique latine. Au PPLN, de plus en plus il est question parmi plusieurs militants d’envisager la lutte armée. L’histoire rapporte que dans ce contexte d’orientation vers une guérilla éventuelle, certains membres du PPLN s’étaient donné rendez-vous pour participer à  une séance de maniement des armes, dans une maison privée de Pétion-Ville. C’était à la fin du mois de juillet. Malheureusement, un coup de feu tiré accidentellement blessa l’un des militants présents. Ce qui    déclencha une vaste opération policière, une chasse à l’homme folle qui décima complètement la direction du PPLN.

Nombre de militants se mirent à couvert, certains gagnèrent même des ambassades. Jean-Jacques Dessalines, un bravedanje à nul autre pareil choisit de mener la lutte à découvert. Le 3 août il regagne tranquillement son domicile, ne se doutant pas que les sicaires de Duvalier conduits pour la circonstance par le féroce et sanguinaire lieutenant Grégoire Figaro ont encerclé sa maison. Le militaire réalisant que sa proie n’est pas présente se lance dans une brutale, sauvage et morbide agression de Lucette, l’épouse de Dessalines, pour qu’elle lui dise où se trouve son mari.

La violence fut d’autant plus cruelle qu’elle s’exerça sur une femme enceinte qui ne pouvait fournir aucun renseignement puisqu’elle ne savait pas en vérité où se trouvait son mari. Dépité le  tortionnaire Figaro décida d’embarquer toute la maisonnée y compris deux témoins oculaires Alix Ambroise Sr, cousin de Jean-Jacques, et son fils Rudy, âgé alors de 14 ans. Ils étaient tous deux en vacances en Haïti, venant du Congo où la famille s’était installée, comme beaucoup d’autres professionnels de l’époque fuyant la féroce satrapie de François Duvalier.

Mais au moment de quitter la maison, Figaro tout heureux et surpris à la fois vit arriver tranquillement Jean-Jacques Dessalines Ambroise en face de lui et qui ne se doutait de rien. Il exulta: « A! men nèg n ap chèche a ». Prestement, dans le plus pur style de Ti Bobo et de Bòs Pent, il enferma  Ambroise dans le coffre de sa voiture. Le couple fut emmené aux Casernes Dessalines où ils furent interrogés,  torturés, sans doute finalement assassinés par le responsable militaire de la police secrète de Duvalier, le sinistre capitaine Jean Tassy, et par deux chefs macoutes de la répression: le ténébreux Eloïs Maître et l’infâme tortionnaire Luc Désir.

Selon Haïti. Lutte contre l’impunité, Lucette fut conduite à l’hôpital militaire où apparemment elle était restée 4 ou 5 jours avant de mourir, Jean-Jacques agonisa dans sa cellule pendant des heures avant de rendre l’âme. Bien sûr comme pour bien d’autres innombrables victimes de la violence meurtrière duvaliériste, on n’a jamais pu savoir ce qui est advenu des cadavres. De façon inexpliquée,  Alix Ambroise, cousin de Jean-Jacques, et son fils Rudy, âgé alors de 14 ans furent libérés le soir même, sans avoir subi de tortures. Lucette et Jean-Jacques avaient deux enfants en bas âge, Jacky et Dimitri, qui étaient en vacances à Jacmel chez leurs grands-parents. C’est ce qui leur a sauvé la vie. Tragiquement, ils n’ont jamais plus revu leurs parents.

Nous ne savons si quelque part, au pays ou dans la diaspora, ce fatidique 3 août 1965 fera l’objet d’une quelconque cérémonie du souvenir. Mais dans les colonnes de ce journal, notre mémoire se souvient. Nous sommes fiers de ce patriote, ce militant qui avait une compréhension marxiste  de la problématique sociale et politique haïtienne, appréhendait l’importance de la lutte des classes et la nécessité d’une révolution, idéalement à la cubaine, seule capable de rendre au pays sa souveraineté perdue et de faire accéder à la dignité et à une vie décente, les masses tenues captives dans «le pays en dehors» depuis le parricide de 1806.

Nous ferons en sorte que ne meure pas la mémoire de ce potorik gason que fut Jean-Jacques Dessalines Ambroise.

 

1er août 2017 

Sources d’information:

In memoriam: Jean-Jacques Dessalines Ambroise et Lucette Lafontant. Le Nouvelliste, 10 aout 2015.

Août 1965: répression contre les membres du PPLN. Haïti. Lutte contre l’impunité. Août 2015.

Neuvaine: Ce que le sigle PSP représente. Leslie Péan. Tout Haïti. 2 octobre 2013.

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